Portée sur les fonds baptismaux de la Conférence nationale de 1989 qui allait ouvrir l’ère du Renouveau Démocratique, la Présidence de la République béninoise, après avoir démarré sur les chapeaux de roue d’un rêve d’indépendance nationale et de rationalité légale censé avoir « vaincu la fatalité », a très tôt piqué du nez vers le marécage de l’aliénation où, depuis lors, chacun de ses pas n’a fait que l’enfoncer davantage.
On est parti de Soglo, descendant de princes d’Abomey, de cet Abomey issu du Danhomè, qui a résisté à la colonisation française. Ensuite, comme Soglo ne présentait pas suffisamment de prise néocoloniale, comme il n’excellait pas dans les génuflexions au système de la Françafrique, comme au demeurant c’était un homme suffisamment instruit et réfléchi pour savoir faire la part de la dignité africaine — cf. son œuvre sur la mémoire de la traite négrière — il a été fermement renvoyé à ses chères études, et privé d’un deuxième mandat là où tous les serviteurs zélés de la Françafrique, non seulement faisaient « leur deuxième mandat », mais le prolongeaient indéfiniment au gré de leurs fantaisies.
Après, aidé par les vauriens historiques qui se prennent pour des parangons de la science politique, les néo-colonisateurs ont sournoisement et non moins scandaleusement ramené Kérékou ! Et ce, à contre courant de l’histoire, en dépit du bon sens et de la rationalité qui avaient caractérisé le bon départ du renouveau démocratique. Ce fut un moment de cynisme politique achevé, de bêtise triomphante, de déni de rationalité, le genre de choses que les Blancs aiment imposer aux Noirs pour s’assurer de les maintenir dans les ténèbres de l’irrationalité la plus totale.
Au sortir de cette ère loufoque, on eut droit à Yayi Boni, un être désaxé, et complexé, que son titre farfelu de docteur a peine à racheter de l’antre de l’irrationalité dans laquelle la présidence du Bénin s’était retrouvée pendant une décennie. L’homme était caractérisé comme un intrus ; dans un pays où la vie politique est dominée par le régionalisme, alors même qu’il allait lui-même s’y adonner avec passion et fureur, l’histoire veut que ce soit un ressortissant d’une ethnie marginale et d’une région minoritaire qui devienne président. La bourgeoisie compradore qui, en cheville avec l’étranger, fait main basse sur l’économie du pays, l’a choisi comme paravent et faire valoir ou cheval de Troie de leurs intrigues de pillage, de siphonage et d’accaparement léonin des ressources nationales. Le régionalisme de Yayi Boni a beau être minable et miteux, il a beau être pathétique et crève-œil, il n’en demeure pas moins une belle distraction pour cacher l’accaparement des richesses nationales par l’étranger.
Peu enclin à respecter la volonté des bourgeois compradores qui l’ont aidé à accéder à la tête du pays, le défi que Yayi Boni leur opposait était proportionnel à sa soumission au Blanc. En la matière, il sembla que la devise de Yayi Boni fût : « mieux vaut avoir affaire à Dieu qu’à ses saints. »
Cette position tranchée le poussa dans une guerre farouche contre les hommes d’affaire nationaux, bourgeois compradores qui prenaient peut-être un peu de liberté vis-à-vis des intérêts néocoloniaux. C’est ainsi qu’au lieu des Talon, Ajavon, Aworêt-Dossou dont certains ont été poussés à l’exil et d’autres spoliés ou fiscalement harcelés, Yayi Boni a préféré filer le parfait amour avec les Bolloré, les Lafarge, Bouygues, Colas, et autres : mieux vaut avoir affaire au dieu blanc qu’à ses singes. Et pour couronner cette position d’aliénation librement choisie, Yayi Boni est allé prendre un français venu de France comme 1er Ministre, un Français qui avait l’excuse de s’appeler Zinsou. Il préférait avec la bénédiction de ses maîtres français, un Français qui avait un nom béninois à un Béninois qui avait un nom français. Ce poste de 1er Ministre n’était qu’une propédeutique à la fonction présidentielle qui lui sera bientôt dévolue à travers des élections toujours jouées d’avance ; élections où à coup d’argent, de manipulation et d’achat des consciences, on parvient à faire jouer au peuple électeur un scénario écrit d’avance dans les officines des capitales d’un Occident prédateur impénitent de l’Afrique
C’est ainsi que, sous le Renouveau Démocratique, commencée sous le signe de l’intégrité et de l’identité nationale, avec un digne fils du Dahomey comme Soglo, la Présidence de la République est passée deux décennies durant à des états de service acquis à l’étranger, marqués par une aliénation servile qui ne dit pas son nom mais qui ne l’assume pas moins en tant que mission et obligation contractées.
Maintenant, au terme de ces deux décennies, la dialectique de l’aliénation passe de sa phase de chrysalide pour aboutir à celle d’un vrai papillon de la domination étrangère qui n’a plus peur de rien et ne prend même pas la peine de s’en cacher. La France, avec Lionel Zinsou, prendra définitivement le pouvoir dans notre pays, comme elle l’a fait en Côte d’Ivoire avec Ouattara, au Togo avec Eyadema, au Gabon avec Bongo, etc. Et alors, s’en serait fini de la spécificité du Bénin, pays de la Conférence nationale Souveraine, s’en serait fini de notre rêve de liberté et de notre dignité de pays indépendant.
Le petit doigt derrière lequel nous cachons sera alors coupé.
Dr Aboki Cosme

