Les Mémoires de Mon Cousin (2) : Un Amour Égorgé

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Elle sursauta et se dérouta promptement. Sa virevolte, plus insidieuse qu’une volte-face, plus lâche, s’était appesantie des fioritures d’une hypocrisie tribale, dans la pure tradition de la violence de l’altérité. Jadis, contre mon offensive amoureuse qu’elle crucifia, elle avait eu, je me souviens, une excuse trop transparente pour être vraie : la mort de son grand-père, un Danois de Danemark dont l’enterrement dans ce pays nordique auquel elle devait assister justifia, avec l’orage de pleurs dont sa voix était chargée, quelle n’eût pu être à notre rendez-vous ; il y a de cela deux ans déjà !

Pauvre grand-père danois, mort à pic ou ressuscité d’une mort passée et tué à nouveau pour les besoins d’une gêne : celle que suscite la contradiction entre l’éthique bruyamment proclamée de l’unité humaine et l’égoïsme passionnément assumé de la clôture ethnique du bonheur.

Et comme si elle eût senti que je n’étais pas dupe du fait qu’elle ne faisait que tuer d’une manière posthume ou anticipée son vieux danois de grand-père, elle s’était mise à m’en vouloir avec une ardeur proportionnelle à mon aveuglement à feindre que tout son bobard était vrai, sans compter le serein entêtement que je mettais à lui écrire des lettres de condoléances attristées, puis d’amour renouvelé. Du coup, son esprit piégé devant les noirs abîmes de l’âme humaine, – son ambivalence, la relativité éthique des passions – eut recours à une diabolisation de mon désir de l’aimer tendrement et follement, désir qu’elle assume spontanément en dehors de moi et au-delà de notre mésaventure. Pour refouler l’angoissante contradiction du refus d’entendre la voix d’un homme amoureux d’elle mais qui avait le malheur de n’être pas de bon grain, elle n’avait pas trouvé mieux que de l’associer corps et âme au corps mal-aimé des criminels, violeurs et autres satyres. Notre dernier échange téléphonique, qui remontait à deux ans, m’avait laissé sur cette impression.

Terrible expérience en effet que d’être poussé dans nos retranchements, au point de nous rendre compte que nos ambitions les plus prétendument universelles, nos velléités les plus éthérées ne sont que de piètres poétisations de nos déterminations. Mais vertigineuse et troublante, il faut tout de même que l’expérience ait traumatisé une âme aussi chaste pour qu’elle continuât à s’en tenir, depuis bientôt deux ans, à cette image utile et commode qu’elle s’était faite de moi et dont pour rien au monde elle ne voulait se départir : celle du criminel, obsédé, satyre…

Car aujourd’hui encore, deux ans après, au lieu que le hasard de notre rencontre soit une rare occasion de dépasser ce malentendu, comme si elle éprouvait pour moi une aversion renouvelée, passionnément inverse d’un amour égorgé sur l’autel de la raison ethnique, la voilà qui s’écarte brutalement de mon chemin, comme un cheval qui évite le fossé, alors que je m’évertuais, avec force geste de me rappeler à son souvenir. Dans ce sursaut de mépris de mon empressement à la reconnaître, il n’y a pas jusqu’au mesquin désir de prouver à l’université des étudiants qui passaient toute l’évidence d’une image négative de moi qui ne soit instinctivement mise en scène.

Akpan Bɛɖegla  Pamphile

Mémoires de Mon Cousin (1) : L’heure de ma Vérité

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