L’Histoire d’Esther ou la Déréliction Judiciaire du Pauvre sous nos Tropiques

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La justice sous nos tropiques ne cache pas son tropisme sociologique. Avec l'ombre portée de la corruption, elle prend à peine la précaution de cacher sa cruelle vérité : le fait qu'elle fonctionne en faveur des plus nantis et méprise les pauvres, ceux qui n'ont rien parce qu'ils n'ont personne, et qui n'ont personne souvent parce qu'ils n'ont rien.
Moi-même qui vous parle, je me souviens en avoir fait l'amère expérience, il y a plus de 20 ans de cela au moment où, étudiant en sociologie à Paris, j'étais de passage à Cotonou pour une petite enquête de terrain. Je voulais obtenir une chambre pas dans un hôtel mais chez l'habitant avec des gens normaux et voir comment cela se passait. De plus ce pied-à-terre me mettrait à l’abri des incessantes visites des membres de ma famille : cousins, cousines, tantes et oncles ; visites qui n'étaient pas toutes, on peut s'en douter, dénuées d’arrière-pensées pécuniaires. On m’informa qu’à quelques pâtés de maisons de chez nous il y avait une chambre qui répondait à ma demande. Ma grande sœur et moi nous allâmes nous en enquérir ; le propriétaire putatif, un homme dans la trentaine nous reçut, et nous donna l'assurance de la disponibilité d'une chambre dans la maison. Nous versâmes à sa demande un acompte de 20 000 fr. pour une location de deux semaines. L’ homme me demanda de revenir après le week-end car dit-il, il y avait une cérémonie dans la maison et que je ne pourrais prendre possession de la chambre qu'à partir de lundi.
Mais le lundi, je n'ai pas pu avoir la chambre promise. Notre homme était introuvable. Puis deux ou trois jours après, il était impossible de le rencontrer dans la maison. Quand nous finîmes par le trouver, il s'était mis à baragouiner des incohérences, à dire que la cérémonie continuait, raison pour laquelle la chambre n'était pas encore disponible. Il a continué à nous faire poireauter ainsi deux ou trois jours puis las de nous laisser berner, j'ai demandé à récupérer mes sous ; c'est alors que l'homme ne voulut plus les rendre. Nous apprîmes par la suite que c'était un bandit notoire, et il nous avait sciemment escroqué. Le sang du Parisien que j'étais, habitué à un fonctionnement impeccable de la justice, n’en a fait qu'un tour. Sans demander mon reste, je vais à la gendarmerie pour porter plainte. À la gendarmerie, on me confirma que le type était connu pour des coups tordus, escroqueries, trafics illicites etc.. Les gendarmes reçurent ma déposition et promirent d'aller investiguer. Mais plusieurs jours passèrent sans aucune suite. Puis après quelques visites à la gendarmerie et sur mon insistance, l'un des gendarmes avoua que le type était un bandit, que pour l'attraper ils devaient agir à l’aube par surprise en utilisant un véhicule mais le véhicule manquait cruellement d'essence…  Ainsi que d'autres doléances annexes qu'on me demandait à mots couverts de prendre à ma charge, si toutefois je voulais que justice me fût faite. Les bras m'en tombèrent, le Parisien que j'étais tombait des nues. Les 20 000 fr. n’étaient rien pour moi. Si j'étais allé porter plainte à la gendarmerie c'était par principe et par révolte. J'estimais que dans une société saine, qui aspirait au progrès pour ses enfants–c'est du moins ce que je pensais du Bénin à l'époque–une transaction aussi banale qu'un bail de location de logement ne pouvait pas, à la première occasion, ainsi se terminer en queue de poisson pourri, dans un traquenard d'escroquerie injuste, et qu'il fallait donner une belle leçon à l’escroc. Mais rien n’y fit ; j'ai réalisé qu'il y avait une entente objective entre escrocs et gendarmes, qui se faisait sur le dos des victimes. Et j'ai jeté ma langue au chat. Moi je n'étais qu'un pauvre individu, peut-être pas si pauvre que cela ; mais ne voulant pas dramatiser mon cas, me contentant simplement d'observer comment la justice fonctionnait pour le citoyen ordinaire, j’en fus pour mes frais et ma désillusion.

Un fait divers que rapporte la presse nigériane et qui se déroule à Lagos montre si besoin est que ce constat n'a rien de spécifiquement béninois–du reste la société nigériane n'est-elle pas plus corrompue que la béninoise ?
De quoi s'agit-il ? Une jeune femme tombée dans la prostitution et qui par appât de gain rapide se pique de kidnapper un de ses clients. Elle s'appelle Esther Félix. Parce qu'elle avait besoin d'une somme d'argent conséquente pour réaliser un projet d'immigration en Occident qui pense-t-elle, changerait sa vie, l'idée lui vint de kidnapper –activité criminelle très à la mode au Nigéria–un jeune homme de ses clients qui se trouve être le fils unique d’un milliardaire nigérian qui a pignon sur rue aux États-Unis. Elle réussit le coup avec l'aide technique d’un gang spécialisé, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, ils perçurent en échange de leur riche prisonnier la somme de 5 millions de nairas qu'ils se partagèrent.
Mais le père du jeune homme kidnappé s'estimant humilié par cette mésaventure de son fils a voulu que justice soit faite et que plus que la délivrance sain et sauf de son fils, on allât jusqu'à mettre la main sur les auteurs du kidnapping. Alors que l'affaire dans un premier temps paraissait avoir été conclue par la libération du jeune homme, et qu'elle n’intéressait plus la police qui, comme dans des cas similaires ne se décarcassait pas, l'intervention du milliardaire a d'un seul coup stimulé la passion investigatrice de la police. Et très vite, celle-ci réussit à mettre la main sur le gang des kidnappeurs, à la grande satisfaction du milliardaire qui apparaissait comme leur donneur d'ordre. La justice ne se faisait plus au nom de l'État pour tous mais sur commande et selon la volonté d'un individu qui se trouvait être un milliardaire.
L'histoire personnelle d'Esther Félix qu'elle raconta à la police et que je restitue ici tel quel apporte la preuve a contrario qu'elle-même avait eu besoin que justice lui fût rendue mais que ce besoin resta frustré, comme c'est le cas pour tout individu ordinaire dans nos sociétés.

L’Histoire d’Esther
Lorsque la Brigade d’Alerte Anticriminelle a rencontré Esther à son siège à Ikeja, elle s’est confiée en disant qu'elle en est arrivée à la prostitution à cause de problèmes financiers.

« Un problème financier m'a poussé à la prostitution. J'ai commencé à aller dans des clubs, en particulier les boîtes de nuit, à chercher les hommes qui avaient envie de fantaisies. J'ai l'habitude de demander N2000 pour les rapports sexuels de courte durée. Mais à temps plein, je facturais entre N3000 et N4 000 »
« Je séjournais dans un hôtel à Sango-Ota, dans l'État d'Ogun, où je rencontrais des hommes aussi bien pour des passes rapides que pour des rapports de plus longue durée. Parce que je trouvais difficile de payer ma chambre d'hôtel, j'ai déménagé dans un bâtiment inachevé en ville. La chambre me coûtait N1 000 la journée, que j’aie rencontré des hommes ou non. Je donnais aussi un pourboire de N500 au gérant de l’hôtel les jours fastes.
Quand j'ai commencé à aller dans des clubs de nuit, certains hommes me battaient et, parfois, trois ou quatre personnes pouvaient vouloir me forcer à coucher avec eux. Mon père est de Ondo, mais j'ai grandi dans l'État d'Imo. Ma mère est du village d’Ugwu Aba non loin d'Orlu, dans l'État d'Imo. J'étais étudiante au Lagos State Polytechnic, où j'étudiais la communication de masse avant de laisser tomber mes études en raison de problèmes financiers. Je suis même devenue le soutien de ma famille. J’essayais d’épargner un peu d'argent de la prostitution.
J'envoyais de l'argent à ma mère et je prenais soin de mes plus jeunes frères et sœurs parce que notre père n'était d’aucun secours pour la famille. Cela m’a rendu l’épargne difficile. Lorsque j'ai réussi à épargner jusqu'à N800, 000, j'ai commencé à penser à comment faire pour me procurer un billet et un visa pour voyager à l'étranger. C’est à cette époque que j'ai rencontré deux gars nommés Wale et Bayo à Ikeja, qui promirent de m'aider à voyager hors du pays. Mais ils m'ont donné un faux passeport et un faux visa. Quand je suis arrivée à l'aéroport, c'était Dieu qui m'a sauvé, car j’étais à deux doigts d’être arrêtée.
Je suis ensuite allée à Ikeja au poste de police et j’ai porté plainte contre Wale et Bayo pour escroquerie. L'affaire a traîné longtemps et est devenue ennuyeuse. Rien de concret n’a été fait pour récupérer mon argent, tandis que mes créanciers étaient sur mon dos. J’étais triste et perdue. C’est dans cet état de frustration que j'ai rencontré Ayo qui a été très gentil et attentionné envers moi. Tout ce que j’ai pu tirer de la prostitution était juste N200, 000.
J'ai commencé à penser que si je pouvais enlever ce jeune Ayo, son père, un milliardaire, donnerait tout pour obtenir la libération de son unique enfant. J'ai contacté mon amie Patricia, et lui ai parlé de mon idée. Nous en avons discuté et elle m'a dit que c'était un bon raccourci pour trouver une grosse somme d'argent. Je lui ai dit que je n'avais personne avec qui je pouvais faire le travail et elle a dit qu'elle connaissait quelqu'un nommé Kingsley Okenwa alias Dragon.(…)

Comme on le voit Esther Félix est tombée dans le cercle vicieux de la justice. Si elle avait été milliardaire et quelle fût allée voir la police pour se plaindre d'avoir été escroquée,  probablement aurait-elle eu gain de cause et qu'on aurait mis la main sur ses détrousseurs. Et si elle est devenue kidnappeuse aujourd'hui et encoure les foudres de la justice c'est faute d'avoir bénéficié de la même bienveillance de la part de la justice que celui qui, de fil en aiguille, est devenu sa victime. Mais quand un juge bientôt prononcera un verdict de condamnation à son égard, qui prendra en compte sa déréliction judiciaire ? Qui pourra rendre raison de sa frustration face à une justice qui n'écoute pas le pauvre mais remue ciel et terre pour accueillir et faire la volonté du riches ?

Ajao Basile

   

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