Lettre à mon Ami Bossou sur les Répercussions en France du Mouvement Anti-Wade

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Mon Cher Boss,

Tu me demandes la répercussion du mouvement anti-Wade dans les médias et le monde politique français.
Eh bien, cette répercussion devrait refléter l'intérêt des occidentaux pour le Sénégal ! Parce que le Sénégal est un pays qui a toujours été un peu le toutou de la France, Consul universel de la domination occidentale. Depuis les premiers soldats qui ont servi à ouvrir les voies de la colonisation jusqu'au personnage visqueux d’Abdoulaye Wade en passant par les tirailleurs et last but not least l'incontournable poète et académicien Léopold Sedar Senghor, chantre du métissage, de l'universel et des fadaises intellectuelles du même tonneau, la servilité du Sénégal vis-à-vis de la France est légendaire ; elle a toujours été un modèle de ce qui touche à cette déplorable inconscience avec laquelle nous les Africains nous entretenons nous-mêmes les chaînes de notre domination. Quand on observe qu'au Sénégal depuis l'indépendance, tous les chefs d'État qui se sont succédé jusqu'ici -qu'ils soient musulmans ou chrétiens-ont épousé une Française, on se rend à l'évidence de cette intimité politique érigée à la fois en paradigme, en conditionnalité et en passage obligé de l'accès au pouvoir dans les prés carrés de la Françafrique -le cas récent d'un Allassane Ouattara en Côte d'Ivoire est loin de relever du simple hasard…
D'ailleurs, dans ce dernier cas, t’en souviens-tu ?, la « communauté internationale » — entendre par là les Blancs et leur cheval de Troie -l'ONU- ont traité par la défiance et le mépris la décision de la Cour constitutionnelle ivoirienne qui donnait Gbagbo gagnant aux élections. Et alors, pour une fois dans les annales de la démocratie, la décision d'instances non constitutionnelles et notamment d'une organisation internationale a prévalu sur celle d'une Cour constitutionnelle établie. Et au nom de cette primauté, par la force, la France a installé au pouvoir un homme-chien qui lui est asservi et qui présentait jusque dans son intimité, comme c'est la règle, les gages honteux de cette aptitude à être dans ses bonnes grâces.
Or donc, dans les médias français on a été obligé de parler à chaud de la manifestation du 31 janvier 2012 au Sénégal mais sans plus. Les journaux comme le Monde ou Libération s'en sont fait naturellement l'écho. Mais le personnel politique est resté mesuré dans ses réactions. Le Ministre des Affaires Étrangères, M. Alain Juppé a essayé de calquer ses déclarations et sa position mesurées au trébuchet sur celles des États-Unis. En effet, comme les Etats-Unis, il a évoqué la nécessité d'assurer le relais générationnel, et comme eux, il n'a pas manqué de nuancer sa déclaration par l’affirmation de « son respect pour les décisions de la cour constitutionnelle du Sénégal. » En rapport avec le rejet de la candidature du chanteur Youssou N’dour, on a aussi évoqué du côté français le souhait d’une ouverture de la candidature à toutes les sensibilités. Du côté de la gauche –qui, on le sait, est d’une hypocrisie lamentable concernant les problèmes de l’Afrique–c'est le silence radio. M. Hollande, qui passe pour challenger crédible de Sarkozy, n'a pas pipé mot, comme il est resté muet sur les questions africaines dans son récent discours général de candidature. Sans qu'on sache quelle sera l'orientation de sa politique africaine et pourquoi les Français d'origine africaine devraient, en rapport avec l'intérêt de leur continent d’origine, voter pour lui plutôt que pour Sarkozy.
Après le bref écho médiatique faisant état des incidents qui se sont déroulés au Sénégal dans le cadre de cette action du M23, ce service minimum d'information sur l'événement factuel, les médias français évitent d'en rajouter, ils évitent de parler du Sénégal. Ils préfèrent plutôt parler de la Syrie, de l'Égypte et même de la Russie de Poutine…

Hier, sur le Monde.fr, on a pu voir apparaître la bouille de la femme d'origine sénégalaise que Sarkozy au début de son mandat a bombardé secrétaire d'État, et qui a été débarquée du gouvernement depuis, sans que tout cela n’altère en rien sa capricieuse propension à ne pas se prendre pour une merde ; son nom me vient : c’est Rama Yade mais peu importe ! le journal avait mis en ligne un dossier sur son sort politique et on voyait bien que celle que les internautes commentateurs qualifiaient sans arrêt de « belle et jeune femme » -exorcisme classique de dénégation d’un racisme anti-noir congénital : chez les Noirs, il est de bon ton que les femmes, pour passer, soient jeunes et belles, et les hommes sympas et intelligents– était vouée à un sort politique dont la noirceur n'avait d'égale que sa beauté douteuse, qui n'avait rien mais alors rien de spécial.
À mon avis cette montée en épingle par le journal avait pour but de faire le change ; satisfaire le besoin d'information en provenance du Sénégal dont on imaginait les lecteurs en manque légitime ; en donnant à voir la Sénégalaise du moment au lieu de l'info sénégalaise du moment. Subtile manipulation cousue de fil blanc…

Je crois que concernant le Sénégal, les médias, à l'instar des hommes politiques, marchent sur des œufs ; ils ne veulent pas être pris à partie par le visqueux dictateur qui comme beaucoup de dictateurs africains de son acabit, seraient prompts à parler de dignité bafouée, de racisme ou d'ingérence dans les affaires d'un État souverain — souveraineté jusque là bradée et redécouverte comme par enchantement.

Mais par ailleurs les médias, respectant un code tacite, préfèrent suivre la ligne de leur race-nation-pays en matière de politique néocolonialiste, c'est-à-dire qu'ils ne tirent pas dans les pattes de leur gouvernement, conscients qu'ils sont d’être aussi des bénéficiaires objectifs des crimes multiples et permanents commis contre l’Afrique au titre de l'exploitation néocolonialiste.

 

Comme le Sénégal est le pays phare de l’aliénation coloniale et néocoloniale, une aliénation qui porte l'estampille senghorienne, avec cette puérilité réactive des Africains qui ne sont jamais fiers que lorsqu'ils ont montré qu'ils parlent bien français et qu'en cette matière ils savent de qui tenir, le moindre intérêt des médias, le moindre article dans les journaux tendant à dire la bêtise inénarrable de la situation d'un vieillard de 90 ans bientôt s'accrochant au pouvoir dans un pays où la moyenne d'âge est trois fois inférieure, le moindre intérêt serait pris pour un soutien, et contribuerait à doper le mouvement de protestation ; car telle est la force de l'influence de la France sur la conscience d'un pays aliéné, que la langue et tout ce qui y touche de près ou de loin jouent un rôle déterminants.

Mais le silence relatif des médias français peut être aussi un silence intéressé, un silence négocié, un silence stipendié avec des arguments sonnants et trébuchants. Tout le monde sait que la presse française traverse des temps durs ; et ses tenants ne cracheraient pas sur les CFA, même s'ils proviennent d’un dictateur visqueux à la cause quasiment indéfendable. L’hypothèse n'est pas délirante car selon toute vraisemblance, il apparaît que Abdoulaye Wade à arrosé des Américains (médias et lobbies) de la bagatelle de $ 200 000 pour s'assurer de leur bienveillance auprès des milieux politiques–ce qui a pu motiver sans doute les louvoiement occidentaux et le ton mitigé dans lequel la porte-parole du département d'État à exprimé la position de son pays sur une affaire où l’hésitation ou la demi-mesure n’avaient pas leur place.
Dans ce cas peut-on penser sincèrement que le sombre octogénaire qui dispose des ressources de son pays comme le font tous les satrapes africains n’ait pas également acheté le milieu politique et médiatique français ?
Voilà mon cher ami ce que je pense de cette situation délétère ; caractérisée par la logique de deux poids deux mesures ; d'un côté on n'a pas de respect pour les décisions de la cour constitutionnelle d’un pays parce qu’elles sont contraires aux intérêts occidentaux ; puis de l'autre côté on prétend respecter la décision de la cour constitutionnelle d’un autre pays alors même que cette décision crève les yeux  d'injustice, d’arbitraire, de bêtise et d'imbécillité.

Au total il apparaît clairement, et on n'a pas besoin d’un dessin pour cela, que pour les occidentaux en Afrique il y a deux sortes de dictateurs ; il y a les bons dictateurs et les mauvais dictateurs : les bons dictateurs ce sont ceux qui font leur jeu ou qui donnent du grain à moudre à leur racisme anti-noir à travers des comportements stupides qui font honte aux Noirs en général et à l'Afrique en particulier ; et puis les mauvais dictateurs ce sont ceux qui tiennent le flambeau d'une certaine indépendance avec leurs moyens du bord, qui ne sont certes pas idéaux, parce qu’ils ne sont pas des anges mais qui essaient de résister et de penser que l'Afrique pourrait être considérée comme un continent sur le même pied d'égalité et dont les ressources ne sont pas et n'ont pas vocation à être exploitées sans partage ni cesse  par l'Occident. Tel est donc en fait ce qui apparaît dans l'attitude des occidentaux et que révèle cette situation sénégalaise dont nous attendons de voir les prochains développements.

Merci Boss, j'espère que je te donnerai de plus amples informations sur le sujet dès que j'en aurai, en fonction de l’évolution de la situation…

Avec tout le respect dû à un Boss, fût-il ami,

Aminu Balogun

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