Tòfá kabi Àcɛfá : entre interprétation officielle et signification populaire

À l’occasion du Tòfá 2026, la figure apparue, Losso Sa, a donné lieu à une interprétation officiellement présentée comme une lecture destinée à éclairer l’année à venir pour le pays. Mais derrière cette parole institutionnalisée, une question plus profonde se dessine : s’agit-il encore d’une consultation du Fa pour la nation dans toute sa diversité, ou d’une lecture principalement orientée par les préoccupations du pouvoir en place ? Entre interprétation officielle et signification populaire, le débat invite à repenser la place du Fa, sa parole symbolique et la pluralité des attentes sociales qu’il est censé porter.

Tòfá, étymologiquement, signifie ‘consultation du Fa pour le pays.’ Il s’agit donc, en principe, d’un exercice global, englobant l’ensemble des dimensions de la vie nationale. Or, l’interprétation officielle semble se concentrer quasi exclusivement sur la sphère politique, et plus précisément sur la lecture des enjeux à partir du seul point de vue du pouvoir en place. Cette focalisation n’est pas nouvelle ; elle reflète une tendance plus large de la vie sociopolitique et culturelle, non seulement au Bénin mais plus largement en Afrique, où tout ce qui concerne le pays tend à être ramené à la politique, entendue au sens strict du régime gouvernant.

Même si l’on accepte l’idée — discutable mais répandue — que la vie d’un pays se confondrait largement avec sa vie politique, il reste nécessaire d’opérer une distinction essentielle : celle entre la vie politique et les intérêts du régime en place. Dans une démocratie, ces deux réalités ne se superposent pas mécaniquement. Le gouvernement peut œuvrer dans l’intérêt national, mais son existence, ses priorités et sa logique propre ne se confondent pas totalement avec celles de la nation dans sa pluralité.

C’est précisément là que réside une certaine limite de l’interprétation proposée. La vie du pays semble y être rabattue sur la vie politique, laquelle est elle-même réduite à la perspective du pouvoir en place, invitant implicitement l’ensemble de la société à adopter ce point de vue unique. Une telle approche, même lorsqu’elle se réclame de l’intérêt national, laisse peu de place à la diversité des sensibilités, des attentes et des expériences qui composent une société démocratique.

Plus encore, l’interprétation a parfois pris la forme d’une tribune politique directe, mobilisant la rhétorique divinatoire pour affirmer, renforcer et sécuriser la position du pouvoir, tout en mettant en garde ses adversaires, présentés dans un même mouvement comme des adversaires du pays. Or, dans un État démocratique, l’opposition politique n’est pas synonyme d’hostilité à la nation. Une lecture trop univoque de ce type risque d’affaiblir la portée symbolique et culturelle de la divination, en donnant l’impression qu’elle devient un instrument parmi d’autres au service d’un pouvoir, là où elle devrait conserver une certaine autonomie de sens.

C’est pourquoi l’intervention de ce jeune devin a retenu l’attention. Sans remettre en cause le travail de ses pairs et de ses aînés, qu’il a d’ailleurs salué avec respect, il introduit une nuance bienvenue. Il exprime, avec retenue mais fermeté, son malaise face à une politisation excessive de l’interprétation du Fa, qui tend à occulter les attentes plus larges des populations. Par son discours et par son approche, il contribue à desserrer l’étau d’une lecture exclusivement politique, proposant une interprétation plus ouverte, plus vivante, qui reconnaît certes la place de la politique, mais sans en faire l’unique horizon.

Cette lecture alternative remet en lumière d’autres dimensions essentielles de la vie nationale : les comportements sociaux, les valeurs éthiques, la qualité des relations humaines, le rapport au bien commun. Autant d’aspects qui concernent directement les citoyens et qui participent tout autant, sinon davantage, à la stabilité et à l’harmonie d’une société.

Il convient enfin de rappeler que le Fa est une réalité culturelle plurielle, dont la parole procède rarement par affirmation brutale. Elle suggère, oriente, éclaire sans jamais s’imposer. Toute interprétation publique gagnerait à s’inscrire dans cette économie du sens, faite de retenue et de nuance, y compris lorsqu’elle se déploie dans un cadre institutionnel.

Dans cette perspective, la différence entre Tòfá, consultation du Fa pour le pays, et ce que l’on pourrait appeler Àcɛfá, consultation du Fa pour le pouvoir, n’est pas anodine. Là où le premier ouvre la parole et la partage, le second tend à la refermer. Préserver l’esprit du Tòfá, c’est sans doute préserver à la fois la dignité du Fa et sa fonction profondément sociale..

Agada Balankpo

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