
Introduction : une question accrocheuse
La vidéo intitulée « When Muslims Ruled China » propose d’explorer l’histoire de l’islam en Chine à travers le commerce, l’administration impériale, des figures emblématiques comme Zheng He et l’héritage laissé jusqu’à la dynastie Qing. La question posée est légitime : quelle fut l’influence de l’islam dans l’histoire chinoise ?
Toutefois, le titre suggère une réalité politique — un « règne musulman » — qui appelle une mise en perspective historiographique rigoureuse¹.
I. Brève histoire de l’islam en Chine : éléments établis
L’islam est présent en Chine depuis le VIIᵉ siècle, introduit par des marchands et diplomates arabes et persans via les routes de la soie terrestres et maritimes². Sous les dynasties Tang (618-907) et Song (960-1279), des communautés musulmanes s’installent dans les grands centres urbains et portuaires (Guangzhou, Quanzhou, Chang’an), bénéficiant d’une tolérance religieuse relative tout en restant politiquement marginales³.
Un tournant se produit sous la dynastie Yuan (1271-1368). Les souverains mongols emploient de nombreux musulmans — principalement originaires d’Asie centrale et du monde persan — dans l’administration impériale, notamment dans les domaines de la fiscalité, de l’astronomie et de l’ingénierie⁴. Ces populations, classées parmi les semuren, bénéficient d’un statut élevé sans toutefois exercer la souveraineté, qui demeure exclusivement mongole⁵.

Sous la dynastie Ming (1368-1644), l’islam connaît un processus avancé de sinisation. Les musulmans chinois, désignés progressivement comme Hui, participent pleinement aux institutions impériales. La figure la plus célèbre est Zheng He (1371-1435), amiral musulman au service de l’empereur Yongle, dont les expéditions maritimes illustrent l’intégration de musulmans au cœur de l’État confucéen⁶.
Sous les Qing (1644-1911), les communautés musulmanes sont nombreuses et bien établies, notamment dans le nord-ouest et le sud-ouest de la Chine. Leur influence est essentiellement régionale et communautaire, malgré des révoltes importantes au XIXᵉ siècle, généralement interprétées par les historiens comme le résultat de tensions socio-économiques et ethniques plutôt que religieuses⁷.

II. Retour critique sur les affirmations de la vidéo
1. « Les musulmans ont régné sur la Chine »
Aucune source historique ne permet d’étayer une telle affirmation. Aucune dynastie chinoise n’a été islamique et l’islam n’a jamais constitué la base juridique ou idéologique du pouvoir impérial chinois⁸. La vidéo opère ici une confusion entre présence influente et souveraineté politique.
2. Les administrateurs musulmans sous les Yuan
Il est exact que des musulmans ont occupé des postes administratifs importants sous les Yuan. Toutefois, ils agissaient en tant que serviteurs d’un État mongol non musulman, sans autonomie politique ni projet religieux propre⁹. Leur rôle relève d’une stratégie impériale pragmatique, non d’un pouvoir islamique.

3. Zheng He et la question du pouvoir
La vidéo présente Zheng He comme un symbole d’un « âge musulman » de la Chine. Or, la recherche montre que Zheng He incarne avant tout la sinisation de l’islam : bien que musulman, il agit exclusivement au service de l’État impérial chinois, sans mission religieuse ou islamique¹⁰.
4. L’islam sous les Qing
L’idée d’une empreinte islamique durable est correcte si elle est comprise comme culturelle et communautaire. En revanche, suggérer une influence structurelle sur l’État Qing est historiquement infondé¹¹.
5. Les noms chinois d’origine islamique
Certains noms chinois portés par des musulmans Hui (Ma, Ha, Sha, Su, Yi) dérivent effectivement de prénoms arabes ou persans. Toutefois, cette réalité concerne une minorité clairement identifiée, et non la population chinoise dans son ensemble¹².
III. Un problème de cadre interprétatif
Le biais principal de la vidéo tient à son cadre narratif. En suggérant une « collision de civilisations », elle projette sur le passé des catégories modernes et idéologisées. L’historiographie contemporaine privilégie plutôt les notions d’acculturation, d’intégration impériale et de pluralisme religieux contrôlé¹³.
Conclusion : poser la bonne question
L’histoire de l’islam en Chine ne relève ni d’un récit de domination ni d’un choc civilisationnel. Elle témoigne d’une intégration progressive et négociée au sein d’un État impérial non islamique. La vidéo soulève une question pertinente, mais y répond par une formulation spectaculaire qui brouille les distinctions essentielles entre influence, présence et pouvoir.
Notes et références
- Gladney, Dru C., Muslim Chinese, Harvard University Press, 1991.
- Leslie, Donald D., Islam in Traditional China, Canberra, 1986.
- Gernet, Jacques, Le monde chinois, Armand Colin.
- Rossabi, Morris, Khubilai Khan: His Life and Times, University of California Press, 1988.
- Allsen, Thomas T., Culture and Conquest in Mongol Eurasia, Cambridge University Press, 2001.
- Dreyer, Edward L., Zheng He: China and the Oceans in the Early Ming Dynasty, Pearson, 2007.
- Lipman, Jonathan N., Familiar Strangers, University of Washington Press, 1997.
- Frankel, James D., Rectifying God’s Name, University of Hawai‘i Press, 2011.
- Rossabi, Morris, op. cit.
- Dreyer, Edward L., op. cit.
- Lipman, Jonathan N., op. cit.
- Gladney, Dru C., op. cit.
- Ben-Dor Benite, Zvi, The Dao of Muhammad, Harvard University Asia Center, 2005.
Bao Aijin
