Bénin, Jihad Nord/Sud : les Deux Mamelles d’un Fléau sans visage

Après la brutalité antidémocratique qui a consacré la confiscation des élections législatives de 2019 par le pouvoir de Monsieur Talon, on a vu émerger en réaction une résistance qui a pris la forme d’une guérilla régionalement typée, dont le cœur se situait dans le département des Collines – le fief de l’ancien Président Yayi Boni – sous la figure insolite des « chasseurs ».

Tout le monde sait que ces dépositaires d’une tradition cynégétique entée sur la solidarité territoriale  et des savoirs endogènes à forte charge magique sont loin d’être des modèles déposés de démocratie – surtout à l’échelle non pas de la tribu ni de la région, mais de la nation tout entière. En clair, ce n’est pas exagéré de voir dans leur bonne volonté démocratique pour le moins insolite, un combat douteux traduisant une frustration régionaliste du pouvoir présidentiel1.

Mais après les derniers soubresauts de cette résistance pathétique lors de la dernière élection présidentielle qui, là aussi, sur fond d’exclusion arbitraire, reconduisit  Monsieur Talon au pouvoir – et Dieu sait à quel prix, dans un pays où la négociation politique se conclut volontiers moins dans l’accord des idées qu’à coup de millions  — nos chasseurs retournèrent dans le silence magique de la brousse. Tant mieux, dirait-on pour la paix nationale. Or, quelques mois seulement après qu’il est apparu que le deuxième mandat du sudiste Talon est irrévocablement entré dans les faits, sinon dans les mœurs, on entend parler au nord du pays de Djihadistes qui frappent. Voici la chronologie de leurs actions depuis 2019, où dans le feu de la contestation des élections législatives, ils firent parler d’eux par une attaque dans le parc de la Panjari qui se solda par l’assassinat d’un guide béninois et la prise d’otages occidentaux :

•             Mai 2019 : deux touristes français sont enlevés dans le parc de la Pendjari, au nord du Bénin et leur guide assassiné.

•             Février 2020 : attaque d’un poste de police dans un village proche du Burkina Faso, faisant un mort. Les autorités n’ont jamais confirmé la nature djihadiste de l’attaque.

•             1e décembre 2021 : attaque dans l’Alibori, département frontalier du Niger, Nigeria et du Burkina Faso.

•             2 décembre 2021 : deux militaires tués proche de la frontière burkinabé.

•             6 janvier 2022 : l’explosion d’une mine provoque la mort de trois militaires dans une zone proche du Burkina Faso.

Depuis le début du mois de décembre 2021, ils ont multiplié des attaques au Bénin, des accrochages mais aussi l’explosion de mines, ou “d’engins explosifs”. Le mode opératoire de ces terroristes  sans visage oscille entre la pose de mine et l’attaque armée contre des cibles militaires ou des forces de sécurité ; et de plus, chose curieuse, contrairement au modus operandi des groupes djihadistes ou terroristes dignes de ce nom, ces actions terroristes ne sont jamais revendiquées.

On ne saurait également passer sous silence la mort, dans la nuit du samedi 03 avril au dimanche 04 avril 2021, d’un fonctionnaire de la Police Républicaine tué dans l’exercice de ses fonctions par des individus non identifiés. Loin, très loin du Nord prétendument infesté de « djihadistes », cette attaque meurtrière a été perpétrée en plein cœur de la ville de Cotonou, précisément au carrefour « Étoile Rouge. » Ce drame, qui intervenait dans une période électorale sensible, a suscité beaucoup de questionnements au sein de l’opinion. L’attaque surprise, la cible des assaillants et la non-revendication de leur acte n’est pas sans évoquer le modus operandi des soi-disant « djihadistes qui hantent la partie septentrionale du Bénin.

Tout cela laisse perplexe. On pourrait, comme le fait le politologue et journaliste Francis Kpatindé dans une interview à TV5,  raisonner  en termes de progression, de débordement ou d’extension du djihadisme sahélien sur le territoire béninois. Mais alors dans ce cas, pourquoi n’observe-t-on pas la même hargne des attaques, la même accélération dans les autres pays du golfe du Bénin ou de Guinée, sachant que le phénomène Boko haram, quoi que djihadiste, procède d’une histoire à la fois spécifique et antérieure ? Ces pays sont : le Ghana, le Nigeria, le Togo, la Côte d’Ivoire. Soit dit en passant, observons que parmi les cinq pays du Golfe de Guinée, trois sont dirigés par un Président nordiste. La Côte d’Ivoire a fait sa guerre civile pour pouvoir, aidée par la France,  remplacer un président sudiste par un nordiste. L’une des raisons pour lesquelles les terroristes de Boko haram sont entrés en scène au Nigeria est le fait qu’une frange non négligeable du Nord vivait mal la détention du pouvoir par des présidents sudistes et chrétiens – Obasanjo qu’ils tolérèrent durant huit ans, et Jonathan qui apparut comme la goutte d’eau de trop faisant déborder le vase de la tolérance religieuse et régionale. Depuis plus de cinquante ans, le Togo est dirigé d’une main de fer par une seule et même famille qui se réclame du nord pourtant démographiquement et sociologiquement minoritaire, Gnassingbé.

Pour toutes ces raisons, on est en droit de se demander si ces attaques qui interviennent dans le Nord du Bénin, malgré leur air de famille avec les attaques du Burkina Faso, du Niger et du Nigeria, ou ceux plus sporadiques et moins soutenues intervenues en Côte d’Ivoire, au Togo ou au Ghana, sont à étiqueter djihadistes sans autre forme de procès ? Ou bien si au contraire ce n’est pas l’œuvre au noir des milieux politiques béninois qui voudraient bien se draper, y compris avec l’aide de la France, comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire, dans la régionalisation de l’alternance politique par l’action terroriste ? Car qu’on le veuille ou non, que ce soit avec les pouvoirs eux-mêmes, comme l’institution de la CRIET au Bénin où la problématique du terrorisme associée a cette juridiction semble tiré par le cheveu – ou les groupes et acteurs  politiques opportunistes, le sel terroriste est vite mis à toutes le sauces.

Par ailleurs, le mode opératoire de ces terroristes trahit une certaine laïcité qui les éloigne du canon djihadiste ; ils attaquent et tuent, notamment les forces de l’ordre. On a l’impression d’avoir affaire à des opérations de déstabilisation, de fragilisation du tissu social et de l’État.

« Si le pays est divisé, [l]es terroristes trouvent des failles pour perturber le déroulement normal de la vie publique », concède l’analyste politique, Francis Kpatindé qui, en ce qui concerne le Bénin, estime que : « Partout où il y a des terroristes, il faut une forme d’unité nationale qui fasse front. Il faut que la classe politique et la classe syndicale soient soudées. Si le pays est divisé, s’il y a des problèmes, les djihadistes trouvent des failles pour perturber le déroulement normal de la vie publique. Ils trouvent des failles pour attaquer, ils trouvent des failles pour recruter ». Et d’ajouter en guise de conseil qui fait écho aux exigences  des opposants du régime : « Si Patrice Talon ne règle pas les contentieux post-électoraux, ne libère pas les prisonniers politiques et s’il n’y a pas d’unité nationale solide pour faire face aux djihadistes, ces derniers vont avancer. »

On ne saurait être plus clair. Sur le mode du chantage involontaire ou inconscient, le discours de ce politologue béninois énonce bien les enjeux de la vie politique actuelle du Bénin sur lesquels il formule des conseils qui résonnent à la fois comme un avertissement au régime et une plaidoirie pour la paix et la réconciliation nationale. Mais cet enseignant dans une école française dédiée à la politique, va plus loin en préconisant  l’élargissement du G5 Sahel patronné par la France ; geste qui, promet-il, «permettrait à d’autres pays de bénéficier de l’expertise des pays membres du G5. »

Réconciliation nationale au Bénin, et élargissement du G5, fournissent une clé d’interprétation de ce qui se passe actuellement au Bénin avec l’accélération des actions dites djihadistes dans le Nord du pays. A l’instar de l’attaque terroriste au parc Panjari en mai 2019, qui coïncidait avec les remous politiques au Bénin – et qui Dieu merci n’avaient rien de spécifiquement régionaliste, à ceci près que le président était du Sud  — on peut se demander si l’activisme surannée des « chasseurs », la réaction conjuguée d’une partie du pays à l’autoritarisme du régime ou qui ne se sent pas représenter par son président, et surtout ce record inédit d’un président sudiste à la  tête du pays ne sont pas les raisons de ce « djihadisme » de circonstance. Alimenté par l’opportunisme politique, ce soit disant djihadisme  semble en effet porter en germe la logique de la terre brûlée, du « nous ou le chaos » qu’on a vu à l’œuvre en Côte d’Ivoire, avec à l’arrière plan, à peine caché,  le chacal néocolonial français.

Alidou Kojovi, Chercheur en Science Sociales, Canberra


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