Kìlófè, ou l’Incertitude Noire

Qu’est-ce que le monde tel qu’il fonctionne, qu’est-ce que l’Occident veut des Noirs et de l’Afrique ? Telle est la question que tout esprit logique doit se poser au vu du rôle assigné aux Noirs dans l’ordre du monde.

Veulent-ils perpétuellement entretenir avec nous les rapports de domination démarrés depuis un demi-millénaire et qui, de l’esclavage d’antan au néocolonialisme actuel, ont pris des formes changeantes tout en conservant le même fond prédateur dicté par le racisme ? Ou bien, si telle n’est pas leur volonté, attendent-ils que les peuples Africains, au lieu de se laisser étrangler à petit feu depuis des siècles, mettent dialectiquement en jeu leur mort pour se libérer une fois pour toute ?

Parce que, faute de clarifier les choses, on s’installe dans l’hypocrisie et la mauvaise foi qui sont la caractéristique éthique des rapports entre les Blancs et les Noirs et la naturalisation crapuleuse de l’ordre du monde. Pourquoi ? Eh bien, parce que le premier terme de la question renvoie au racisme, au fait de considérer que les Noirs – esclaves, colonisés, immigrés, etc, sont inférieurs aux Blancs, ce qui justifie que ceux-ci en races ou nations supérieures, les  dominent, les exploitent, les spolient de leurs ressources, les pillent sans états d’âme et sans discontinuer.

Et la question sous-jacente est de savoir si les Blancs ont oui ou non renoncé au racisme comme ils le proclament à cor et à cri. Y ont-ils renoncé seulement dans certains cas spécifiques – comme par exemple l’antisémitisme, et le maintiennent-ils contre les Noirs parce que ceux-ci n’étant pas des Blancs, des Aryens ou des Eurasiens, ne méritent pas d’être maîtres d’eux-mêmes ou chez eux, ou de jouir du Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes comme le proclame la Déclaration universelle des Droits de l’Homme à laquelle ils prétendent souscrire ?

L’une des formes sous laquelle se présente la mauvaise foi occidentale réside dans le jugement porté sur les  faits historiques et l’appréciation des responsabilités qui en découlent. De nos jours, dans la conscience des Noirs eux-mêmes se pose la question de la responsabilité des Noirs dans la traite négrière, ce crime contre l’humanité tenace, qui a duré plus de quatre siècles. Notamment en ce qui concerne le regard que jettent les descendants directs des esclaves déportés d’Afrique – les Américains, les Antillais, etc.. – sur l’Afrique et les Africains qu’ils tiennent pour responsables de leur sort. Mais outre le fait que, dans ce débat, il convient de ne pas perdre de vue que la première victime de la traite négrière est l’Afrique elle-même, le jugement sur ces faits et l’appréciation des responsabilités sont à leur tour victimes de la mauvaise foi des  Blancs.

Oui, aujourd’hui, les Occidentaux se cachent volontiers derrière la culpabilisation des Africains par rapport à la question de la responsabilité dans la traite négrière. Et l’expression la plus malicieuse de cette mauvaise foi s’est traduite chez certains de leurs historiens par l’affirmation vicieuse selon laquelle la traite négrière «  c’étaient des Noirs qui vendaient des Noirs » ; sous-entendu, les conditions politiques dans lesquelles les Blancs achetaient les Noirs relèvent du détail.

Certes, d’une certaines manière, bien qu’inductrice, cette affirmation n’est pas fausse. Sauf que brandie par des Blancs pour s’exonérer de leur responsabilité, elle suinte d’une mauvaise foi rance et dégoûtante, à vomir encore les quatre cents prochaines années ! Surtout lorsque l’on sait que l’atrocité du traitement des esclaves dans les Amériques qui achève de marquer cette tragédie du sceau de l’inhumanité n’a rien d’africain.

Maintenant,  au lieu que les Noirs – tous autant qu’ils sont — : Africains, mais aussi Américains, Caribéens, etc.— s’enferment dans ce débat vicié, véritable piège à diversion, pourquoi ne pas laisser de côté la question de la traite négrière en tant que violence touchant l’Afrique dans laquelle la responsabilité des Africains est questionnée et considérer un avatar de cette même violence que constitue le néocolonialisme que les mêmes Européens imposent aux mêmes Africains aujourd’hui ?

Le néocolonialisme c’est l’appellation hypocrite et lestée de mauvaise foi du colonialisme qui, lui-même n’est rien d’autre qu’un avatar de l’esclavage – un esclavage des Noirs sans traite négrière. Le néocolonialisme c’est le nom qu’a pris le colonialisme après la supercherie des soi-disant indépendances intervenues dans les années soixante – une supercherie qui est raciste dans la mesure où elle ne peut être administrée qu’à des peuples que l’on tient pour demeurés, des idiots, des sous-hommes. Exemple : bien que la France soit plus puissante que la Norvège, elle ne se pique pas d’aller coloniser la Norvège pour s’accaparer de ses ressources pétrolières en mer du Nord ; chose qu’elle n’hésite pas à faire au Gabon ou au Congo ; eh bien, qu’elle est le motif de cette différence d’attitude sinon que les Norvégiens sont des Blancs européens chrétiens et les Gabonais ou les Congolais des Noirs africains ? Cet exemple prouve bien que l’inspiration du colonialisme, à l’instar de la traite négrière et de l’esclavage, est bel et bien le racisme.

Actuellement,  d’une façon ou d’une autre et selon des styles différents, tous les pays africains   sont sous domination des Occidentaux – domination économique, politique et symbolique. Les ressources de leur sous-sol – pétrole, or, diamant, fer, bauxite, minéraux précieux, etc. leur sont littéralement confisquées, pillées, à travers des contrats léonins ; leurs ressources humaines sont exploitées à travers la fuite des cerveaux savamment organisée et l’immigration due à la misère résultant de la gouvernance inepte de dirigeants corrompus imposés par l’Occident.

Dans le même temps, avec la complicité active de l’ONU et d’autres organisations internationales du même tonneau, est maintenue l’apparence trompeuse de nations indépendantes, et de gouvernements libres et à ce titre responsables du destin de leurs peuples. Mais le modus operandi de ce théâtre passe par le choix et l’imposition des dirigeants africains qui, à l’instar des gouverneurs d’antan, ne sont hissés à ces postes par les Occidentaux que pour servir leurs intérêts au détriment de ceux des peuples africains. Ces impositions ne se font pas souvent dans la douceur mais dans la violence et le sang.. Elles vont de pair avec des convulsions politiques, des coups d’Etat, des guerres civiles voire des génocides alimentés en armes par les mêmes occidentaux et dont les interventions plus ou moins affichées déterminent l’issue. Tel est par exemple le cas de la guerre civile en Côte d’Ivoire, qui s’est soldée par la victoire de Monsieur Ouattara, — un dirigeant dont on ne peut pas dire qu’il soit un croisé de la priorisation des intérêts africains sur ceux de la France ou des Occidentaux  — au détriment de  Laurent Gbagbo dont le manque d’empressement à servir les intérêts occidentaux ou le désir de mettre dans la balance les intérêts du peuple ivoirien lui ont valu d’être guerroyé, détrôné, et déféré devant la CPI pour crime contre l’humanité.

Là aussi s’introduit une forme sournoise de racisme à l’intérieur de la configuration initiale du racisme qu’est le colonialisme ou le néocolonialisme. En effet, ce racisme résiduel est celui consistant à tenir pour crime contre l’humanité – entendez crime de lèse majesté blanche – toute velléité de résistance à la domination du Noir par le Blanc.

Parallèlement aux guerres civiles, l’autre mode de contrôle politique du régime de domination coloniale est l’assassinat pur et simple des dirigeants Africains patriotes considérés comme des empêcheurs de coloniser en rond. Tels sont les cas de Thomas Sankara au Burkina Faso ou du Colonel Kadhafi en Libye pour ne citer que quelques-uns des plus illustres ou des plus cruels.

Ainsi fonctionne le rapport de domination que les Blancs, imposent au Noirs en Afrique noire. Dès lors, considérons une expérience de pensée éclairante pour notre propos. Supposons que ce rapport de domination néocoloniale dure un voire deux siècles sans que l’Afrique ne parvienne à le renverser dans une révolution populaire. Supposons alors que les spoliations, les pillages, les vols et les viols qui en sont l’objet concrets en arrivent à leur terme au bout de ces deux siècles du fait d’une exhaustion ; c’est-à-dire que la dernière goutte de pétrole, la dernière pépite d’or, le dernier éclat de diamant, le dernier minerai précieux ont été extraits d’un sol africain exsangue, à l’environnement ruiné, écologiquement dévasté, dans une Afrique hantée par la misère la plus noire, la famine, les maladies, et abandonnée à son sort puisque désormais sans utilité.

Que diront les donneurs de leçons occidentaux pétris de mauvaise foi ? Eh bien à l’instar de leur jugement dénégateur sur la problématique de la responsabilité dans la traite négrière où ils accusent les Noirs d’avoir le rôle principal, les mêmes procureurs moraux diront que « ce sont les dirigeants africains corrompus qui vendaient les ressources de l’Afrique jusqu’à sa ruine complète » L’Europe qui leur a donné l’indépendance depuis plusieurs siècles n’y est pour rien, et la responsabilité du sort de l’Afrique incombe aux Africains eux-mêmes à commencer par la tourbe infecte de leurs dirigeants falots, incompétents, égoïstes et corrompus.

Un tel discours savamment soutenu par des connaisseurs  supposés de l’histoire de l’Afrique passera pour une vérité révélée, dans la mesure où des faits réels leur conféreront une apparence de vraisemblance sinon de vérité. Telle est exactement la situation lorsqu’on se déporte plusieurs siècles en arrière pour considérer la responsabilité des uns et des autres dans la traite négrière qui a duré cinq siècles en Afrique qu’elle a vidé de millions de ses hommes et femmes les plus vigoureux. L’idée trompeuse que « l’esclavage ce sont les Noirs qui vendaient les Noirs »  est exactement la même que d’estimer la ruine prochaine de l’Afrique à l’aune de la mauvaise gouvernance des « dirigeants Noirs incompétents et corrompus ». Et pourtant la responsabilité des Blancs, c’est-à-dire des Occidentaux dans cette ruine est entière dans les deux cas, non seulement pleine et entière mais principale. Car dans les deux cas, en dehors des formes de la domination, rien n’a changé sur le fond.

Rétrospectivement d’ailleurs, le fait que les Blancs  continuent de piller l’Afrique en prétendant que les Africains sont libres est la preuve que la traite négrière est d’abord et avant tout une violence exogène dont les Européens restent coupables. C’est pour cela qu’au lieu de la mauvaise foi grossière dans laquelle ils rivalisent d’ardeur, les Occidentaux doivent répondre à la question posée d’entame : Ce qu’ils veulent exactement. Vous ne pouvez pas nous dire que le racisme est inhumain et continuer à imposer le colonialisme aux Africains, car le néo-colonialisme en Afrique noire est une application politique du racisme anti-noir. Les Noirs doivent-ils continuer à être des proies  là où les Blancs sont  les prédateurs ? Si oui, pour combien de temps encore ? 500 ans ? 1000 ans ? Kilo fè ? Dites-le-nous et ne nous laissez pas dans l’incertitude noire.

Adenifuja Bolaji

¹ kìl’ó fè gààn- en yoruba – que voulez-vous au juste!

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