Les Trois Piliers du Colonialisme en Afrique : le Cas Français

Bien que l’Afrique ait été envahie, occupée et exploitée par une impressionnante variété de tribus européennes, depuis les Nordiques, – Suédois, Danois, –  jusqu’au Sudistes –  Portugais, Espagnols, puis Italiens – en passant par les Belges, les Français, les Anglais et les Allemands – deux colonialismes ont essentiellement marqué l’histoire du continent : il s’agit du français et de l’anglais. Et, contrairement à la vision qui tend à opposer le colonialisme anglais perçu comme plus soft  au colonialisme français jugé plus hard, il faut dire que les différences entre ces deux formes de colonialisme ne sont pas de nature mais de forme.

Toutefois, dans la mesure où le colonialisme français est le plus envahissant, celui-là qui sans vergogne éprouve le besoin de hanter l’intimité de l’Afrique sans jamais vouloir lui laisser de répit, et en même temps celui-là qui se pare des atours de bons sentiments – civiliser, assimiler – il est intéressant d’en examiner quelques caractéristiques et méthodes qui sont révélatrices de l’attitude de fond du colonialisme des Blancs en Afrique noire, toutes origines nationales confondues.

Par exemple, la méthode de mise en scène des indépendances. L’indépendance n’est pas une époque formidable où les Africains ont arraché leur libération, mais plutôt un moment de requalification et de réorganisation de leur servitude. En cela, l’indépendance a été plus octroyée qu’arrachée comme le prétend le lyrisme héroïque de la mémoire ou même de l’historiographie africaines. Et de ce fait, elle a été organisée. Et rien n’a été laissé au hasard par le maître colonial.

Dans presque toutes les colonies françaises, les présidents qui émergèrent dans les années soixante, que ce soit au Sénégal, au Dahomey, au Togo ou en Côte d’Ivoire ont été recrutés selon un casting machiavélique. Les hommes adoubés par la France, et que dans leur euphorie les Africains croyaient avoir choisis par le seul fait qu’ils avaient la même peau noire qu’eux, étaient tous ethniquement ou sociologiquement minoritaires dans leur pays sinon d’origine étrangère.

Pour le Togo où le Président Sylvanus Olympio bien que métis ne remplira pas les attentes de la mission investies en lui par la France, les conséquences en furent immédiates : la suppression pure et simple. Comme l’origine ghanéenne de Houphouët Boigny est  bien connue, concentrons-nous pour notre propos sur les deux exemples du Sénégal et du Dahomey, qui renvoient à bien d’autres.

En 1960, le Sénégal, pays musulman à  98% à l’époque élit un président chrétien, Léopold Sédar Senghor. Autrement dit, et pour autant que l’identité religieuse n’est pas négligeable dans la représentation politique, ce président appartient à une minorité. C’est comme si religieusement parlant, il était étranger au pays. De nos jours et encore plus en 1960, il y a proportionnellement plus de musulmans en France que de chrétiens au Sénégal. Et pourtant, difficile de penser qu’un président français, et plus particulièrement le premier président de la cinquième république puisse être un musulman, en dépit de toutes les proclamations de laïcité et d’égalité qui fleurissent le discours des valeurs républicaines en France. Et pourtant, c’est ce type d’anomalie sociologique incroyable et inacceptable sur aucun autre continent qui est imposée au Sénégal par la volonté et la ruse colonialistes françaises, avec l’accession au pouvoir de Léopold Sedar Senghor. Plus tard, le même Senghor se révèlera un contre-exemple de l’authenticité africaine par son rôle servile de  suppôt de l’aliénation culturelle des Africains à travers sa posture assumée de grammairien, poète d’expression française que sanctionnera son admission à l’Académie française. Ce rôle d’ours joué par  Senghor que le montreur français exhibe au monde et aux Africains  a causé plus de dommage à la conscience collective du continent et contribué à renforcer sa domination. Mais cette critique sort de la dimension politique stricte et renvoie à la dimension symbolique qui sera abordée plus loin.

Venons-en donc au Dahomey. Le Dahomey – actuel Bénin –  est divisé politiquement en deux régions opposées – le Nord et le Sud – dont le premier concentre l’identité culturelle musulmane présumée et le second où prédomine l’identité chrétienne présumée. Dans ce contexte de clivage politique, il faut signaler que le Sud est sociologiquement et démographiquement  plus avantagé que le Nord, surtout en 1960, dans un contexte de vide absolu d’idées politiques où les partis sont surtout des regroupements ethniques. Eh bien, dans ce Dahomey-là, comme par hasard, le premier président est issu de la région démographiquement et sociologiquement minoritaire. Et, cerise sur le gâteau des manigances coloniales, ce premier président du Dahomey, Hubert Maga, – puisque c’est de lui qu’il s’agit – ne se contente pas d’être d’une région démographiquement et sociologiquement minoritaire, mais il se trouve être de père voltaïque (actuel Burkina Faso) !

Bref, les exemples sénégalais et dahoméen ne relèvent pas du hasard dans le système de pérennisation du colonialisme conçu par les Français lors des soi-disant indépendances. Ce principe de domination mis au point par les Français dès l’aurore des indépendances continue toujours d’être appliqué fermement par la France. Et, en Côte d’Ivoire actuel, Ouattara en est la caricature audacieuse – un étranger qui a une femme française.

Quelle est l’idée qui sous-tend le principe d’une telle imposition, d’un tel choix ? Eh bien, en imposant un Président ethniquement ou sociologiquement minoritaire sachant que le principe d’adhésion politique est spéculaire en Afrique – que les gens soutiennent ceux qui leur ressemblent – la France s’assure  d’isoler de son peuple le nouveau Gouverneur indigène. Il n’est pas à proprement parler le Président de la nation qu’il préside, mais l’otage de la France. Dans ces conditions, la France assure au Président africain protection et légitimité politique – au sens de pouvoir et non pas au sens d’une représentativité qui lui fait défaut. Il est un vrai et un bon président non pas parce qu’il ressemble à son peuple et le rassemble, mas parce qu’il est en intelligence avec la France. Celle-ci lui donne carte blanche et parfois des moyens militaires et techniques pour réprimer son peuple, avec une violence qui ferait rougir les gouverneurs blancs ; carte blanche aussi pour piller les caisses de l’Etat, s’adonner à une gestion patrimoniale du bien public en toute impunité, pourvu qu’il obéisse au doigt et à l’œil à la France et serve ses intérêts.

Le président otage est le premier principe de domination par lequel le colonialisme européen – français en l’occurrence – persévère dans son être. Ce premier principe en appelle d’autres. Annoncé par la posture intellectuelle de Senghor relevée plus haut, le deuxième principe est symbolique. Il concerne la langue. La question de l’usage de la langue de façon active est, il faut le connaître, assez ardue en Afrique noire, en raison de la diversité d’ethnies que les états coloniaux ont parquées dans le même territoire. Coqs, vaches, cochons, canards, moutons, divers oiseaux et autres reptiles sont enfermés dans le même enclos national ; et on leur demande de s’entendre, de vivre dans une «cohésion nationale» introuvable. Cette anomalie traduit la bestialité instrumentale avec laquelle les Européens ont abordé l’aventure coloniale en Afrique, en procédant à son morcellement, en dépit du bon sens et de toute commisération, guidés uniquement par leurs intérêts économiques, matériels et politiques de nations européennes. Tout le monde connaît la bêtise du principe de la conférence de Berlin qui, en 1884, a partagé  l’Afrique en son absence, car pour les Européens, elle n’était qu’un objet, une chose. C’est ainsi que, un peu partout en Afrique, les ethnies sont à cheval entre plusieurs états et que le faciès ethnique de chacun d’eux est aux allures d’une mosaïque difficile à gérer. Imaginez un peu un pays hypothétique d’Europe, qui contiendrait une partie de musulmans marocains, de chrétiens basques, d’anglicans bretons, de protestants normands, de Finlandais, de Flamands et, pour couronner le tout, la langue officielle de ce beau monde serait le yoruba ! Pense-t-on qu’un tel pays peut évoluer sans heurt et en toute harmonie dans le concert des nations ?

Toutefois, si le problème des langues est ardu, il n’est pas insoluble. Un petit pays comme la Suisse, qui n’a pas moins de trois langues,  l’a prouvé. Malheureusement, comme ils l’ont fait dans d’autres circonstances, les dirigeants africains ont répondu à ce défi par l’abdication en choisissant la solution la plus paresseuse, mais aussi évidemment parce, en mission commandée pour les Blancs,  ils n’en avaient pas le choix. Un gouverneur français, fût-il de peau noire, se doit de vénérer la langue de son maître. Cette solution de facilité a des effets désastreux sur l’autonomie mentale et intellectuelle des Africains, dans la mesure où elle revenait à infliger à l’esprit de la jeunesse une représentation du monde libellée dans des langues qui ne sont pas seulement étrangères à son âme, mais qui sont celles du prédateur historique de sa race. Ce choix aliénant a scellé l’être au monde de l’Afrique en lui mettant au cou la laisse symbolique qui l’incline à reconduire elle-même les structures symboliques et pratiques de son incapacité à penser et donc à agir par elle-même. La continuation et la prédominance intellectuelles  souvent exclusives des langues européennes dans les nations africaines ont contribué a formé un esprit africain anti-africain  à son corps défendant, un esprit viscéralement aliéné et fier de l’être, incapable et peu soucieux de regarder le monde par ses propres yeux. Donc en quelque sorte un esprit irresponsable !

Enfin, le troisième principe de domination coloniale que la France impose aux Africains est celui de la servitude monétaire. Ceci a été réalisé par le système du franc CFA, une espèce de vraie fausse monnaie inspirée des méthodes de spoliation nazies, par le biais de laquelle la France s’impose gardienne de la grande partie des réserves de change des pays francophones. Ces pays n’ont pas le droit de battre monnaie, qui en principe est un outil de souveraineté, et se voient imposer un simulacre de monnaie qui n’est reconnue que par quelques rares institutions bancaires de la France. Ce système à parité fixe induit des conséquences désastreuses sur l’économie africaine qu’il ligote et asphyxie. L’idée de la servitude monétaire du CFA inspirée par les nazis n’est qu’une traduction monétaire de l’esclavage. Selon le principe de l’esclavage, l’esclave n’est pas maître de son corps, promu ou abaissé au statut de meuble – le code noir. Avec le franc CFA, la France conçoit un principe de désappropriation des Africains de leurs richesses et de leurs productions. Comme dans l’esclavage où l’esclave n’est pas propriétaire de son corps avant même d’avoir rien produit par son biais, les Africains, si on leur reconnaît la propriété de leur corps, ne sont en revanche pas maîtres de leur production, dont la propriété, par le biais de l’arnaque du Franc CFA, est mécaniquement transférée au compte de la France. Et même le principe de cette monnaie, qui est la caricature de ce que la monnaie n’est pas tout en s’arrogeant ses apparences, résume l’essence de la volonté spoliatrice de la colonisation, à savoir : exploiter, désapproprier, piller, voler, même et tant qu’à faire sous des apparences normalisées, contractualisées et institutionnalisées.

Mais cette violence spoliatrice a beau bénéficier de la complicité silencieuse sinon du soutien des puissances et des organisations internationales bien établies dans le monde, elle ne saurait demeurer longtemps invisible et incontestée. Même si des organisations internationales comme l’ONU feignent de l’ignorer, l’Afrique, par l’accumulation de plus en plus insupportable de la misère que génère l’arnaque du franc CFA, allait cracher à la face du monde la monstruosité de sa spoliation. Les guerres civiles, l’immigration, le drame des naufrages dans la méditerranée, la résurgence absurde de l’esclavage des Noirs dans les pays arabes, autant de signaux et de fléaux exprimant cette monstruosité qui ne peut plus être cachée. D’où, plus d’un demi-siècle après sa création,  et sous les coups de boutoirs des protestations africaines, le coup de poker français, la fuite en avant que constitue l’invention miraculeuse d’une nouvelle monnaie hâtivement avancée sur les plates bandes d’une initiative authentique africaine qu’elle vise à dessein à court-circuiter.

Cette nouvelle supercherie française montre bien en quoi la domination européenne de l’Afrique, loin de ses formes musclées et guerrières d’antan – esclavage, colonialisme – qui sont la conséquence directe d’un rapport de force militaire ou technologique, est devenue une domination mentale, intellectuelle et symbolique. Avant, les Blancs misaient sur la faiblesse physique de l’Afrique, maintenant, ils misent sur sa faiblesse intellectuelle et l’enferment dans des traquenards savamment concoctés. Ces traquenards mentaux et symboliques – que ce soit le principe de la domination politique, le principe de la domination symbolique des imaginaires ou le principe de la servitude monétaire, visent le même but : perpétuer la domination des Africains. Mais de tous ces trois principes, celui de la servitude monétaire que la France est la seule à appliquer aussi ouvertement est le plus ruineux mais en même temps le plus prometteur en terme de libération. Car de tous, ce système est celui dont les  effets ne peuvent être éternellement dissimulés, et de ce fait celui par lequel le château de carte de la domination européenne de l’Afrique s’écroulera sur lui-même inexorablement. Car si les dictateurs et les singeries de l’aliénation linguistiques peuvent se cacher derrière des paravents joliment institutionnalisés et aseptisés, la misère du peuple qui crève de faim au milieu d’une scandaleuse abondance ne peut ni être institutionnalisée ni être aseptisée.

Adenifuja Bolaji

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