Essai sur la Jouissance Conjointe : le cas des Noirs en région parisienne

Aujourd’hui, j’ai fait une petite expérience à caractère ethnologique qui mérite d’être relatée – oui l’ethnologie, disons-le, n’est pas l’apanage des peuples colonisés. On peut considérer aussi une ethnologie inversée, celle menée par le ressortissant d’un pays colonisé sur les pratiques, us et coutumes d’un pays colonisateur.

Mon observation touche à ce que j’appelle la situation de jouissance conjointe, c’est-à-dire une situation dans laquelle deux types socialement distincts d’individus doivent bénéficier en même temps du même service rendu par un tiers, et ce sans préjudice de leurs droits ou égalité citoyens. Mon terrain d’étude est un hypermarché où j’étais allé faire des courses. Un magasin à la périphérie de Paris dont il n’est pas utile de préciser le nom mais où j’ai mes habitudes depuis une dizaine d’années. Cette longue habitude m’a permis de connaître nombre d’employés du magasin dont les visages me sont familiers, des vigiles aux caissières en passant par les responsables de rayons. Tel est le cas de Martine, qui officie souvent au rayon fruits et légumes. Femme douce et souriante,  la quarantaine, Martine est d’un abord très humain. Malgré une certaine timidité, elle ne se départit jamais de son sens du respect du client, et de son sourire affectueux qui force la sympathie. Et dans ses échanges avec les gens, elle ne se contente pas de parler de la pluie et du beau temps, mais souvent se montre plus authentique dans ses thématiques. Quand elle vous parle, on sent la présence d’un être humain réel qui parle à un être humain réel

Je m’attarde un peu sur Martine car il se trouve que la scène ethnographique que je veux évoquer et de laquelle une leçon pourrait être tirée, l’a comme actrice, témoin, ou informatrice  principale. Son stand se trouve au cœur de la zone réservée aux fruits et légumes où on les  fait peser avant d’aller à la caisse.

En cette période de Covid, l’endroit est isolé par une cloison de verre, avec un guichet en face par lequel le client glisse son sachet, et deux petites ouvertures sur les côtés. Sur sa table de travail se trouvent trois balances électroniques préprogrammées qui impriment automatiquement l’étiquette du code barre de la pesée qu’elle colle sur chaque sachet. En principe, les clients font la queue devant le guichet central. Mais, dans une société où la compétition fait rage et où chacun veut passer avant tout le monde sauf  lorsqu’il s’agit d’aller au cimetière les pieds devant,  les modalités de formation de queue deviennent sujettes à caution. Il arrive que même lorsque trois personnes font la queue devant le guichet central, un malin surgisse sur le côté en tendant son sachet à l’opératrice, au mépris de la patience des clients sagement rangés. Dans ces cas, lorsque la première pesée du premier client est en cours, l’opératrice accepte le sachet du putschiste et met en route sa pesée, le temps de coller la première étiquette sur le sachet du client loyaliste. Cette prestidigitation à vertu sociale a l’avantage de couper la poire en deux ; elle est d’ailleurs satisfaisante lorsqu’il n’y a pas de queue, mais dans le cas contraire, elle ne va pas sans quelques grincement de dents du côté de ceux qui ont pris place sagement dans la queue, dans l’espoir que son principe seul allait faire autorité.

C’est ainsi que les choses se sont passées aujourd’hui, à mon passage au rayon fruits et légume, lorsque je me suis retrouvé à la tête d’une queue de deux clients en face du guichet principal où Martine officiait. J’avais trois sachets de fruits à faire peser : bananes, citrons, et tomates. N’étant pas d’instinct léonin, je n’ai pas cherché à distribuer mes paquets sur les trois balances, de façon à prévenir toute intrusion surprise comme le font instinctivement la plupart des clients rodés dans l’art de ne pas se faire surprendre sur les côtés. Aussi, déposai-je mes trois sachets sur la table laissant à Martine le soin d’opérer comme elle l’entendait. Ce fairplay eut pour conséquence de laisser deux plateaux de balance libres ce qui constituait un appel d’air aux assauts latéraux des clients pressés.  

La nature ayant horreur du vide, ce débordement opportuniste ne tarda pas à se produire. Il eut lieu sur ma gauche. Le putschiste en question était un homme blanc d’une quarantaine d’années. Martine honora sa saillie, entre deux pesages de mes sachets, mais dut, dans la foulée peser les deux sachets du putschiste avant mon troisième. Si bien que l’homme, venu après moi, put s’en aller du stand avant moi, ce qui laisse, quand on veut bien y regarder de près,  un sentiment d’injustice. En effet, aussi dérisoire que puissent paraître ces considérations, il n’est pas juste que quelqu’un qui est arrivé devant le stand 30 secondes après moi en soit parti 30 secondes avant moi si le principe de la queue était rigoureusement respecté. Mais trêve de coupure de cheveu en quatre, après tout, me dira-t-on, qu’est-ce  une minute dans une journée, sans parler d’une vie !

Et pourtant, s’il ne s’était agi que de l’injustice autour de  la perte d’une minute dans un magasin, je n’aurais pas pris la peine de faire cette relation, et pire encore, le risque d’ennuyer le lecteur avec des considérations d’une idiotie notoire et caractérisée. En fait, l’injustice était ailleurs et elle ne tarda pas à apparaître au grand jour.

Souvent – et tous ceux qui vont faire des courses dans les magasins d’alimentation en font l’expérience –il nous arrive d’oublier l’article pour lequel nous avons décidé d’aller faire les courses. Ce matin, en sortant, j’avais en tête d’acheter du miel, du thé, et du brocoli. Au total, j’ai acheté près d’une quinzaine d’articles non prévus bien qu’ils ne fussent pas superflus et une fois sorti du magasin et sur le chemin du retour, je me rends compte que je n’ai acheté ni le thé ni le brocoli. Alors pestant contre le diable que je rendis responsable de cet oubli, j’enfourchai mon vélo et me lançai à nouveau frais vers le supermarché pour le réparer. Pour ne pas retomber dans le même piège du diable, je me promis de n’acheter que ces deux articles et m’en tins à ma promesse. Dans le magasin, je pris d’abord le thé, qui était ma priorité numéro un, puis au rayon fruits et légumes, je me fis un sachet de brocolis et m’en fus devant le stand de  pesage où Martine officiait toujours.

A mon arrivée, un Monsieur blanc était devant le guichet principal dans la position où j’avais été une petite heure auparavant. Le Monsieur avait trois sachets dont le premier était posé sur la balance centrale, les deux autres sur la table. Pressé d’en avoir fini avec ce retour involontaire dans le magasin, au lieu de me placer sagement derrière le loyaliste, je choisis la procédure des putschistes et me pointai sur l’aile gauche d’où je tendis ostensiblement mon sachet en direction de Martine, comme je l’ai vu faire souvent par les clients opportunistes. Mais, curieusement, Martine ignora mon geste et aussi ostentatoire fût-il,  continua imperturbablement de peser l’un après l’autre les trois sachets du Monsieur Blanc ; après quoi, elle se tourna vers moi tout sourire pour honorer ma requête.

Et la question qui motive la relation de ce fait banal de la vie sociale à Paris – car ce n’est pas la première fois que j’expérimente ce type de déconvenue,  à ceci près que la protagoniste, Martine, dans le cas actuel, est une personne dont le fond humain et l’ouverture d’esprit sont au dessus de tout soupçon – la question qui se pose est : pourquoi, de la part de la même personne, à savoir la gentille Martine, mon putsch n’a pas bénéficié de la même bienveillance que celui du client blanc de tout à l’heure ?

Le but de la question n’est certainement pas d’en inférer que Martine serait une raciste, car en l’occurrence, rien n’est plus faux, Martine est l’une des Blanches les plus ouvertes que j’ai jamais connues, même si nos rapports se limitent à de simples échanges épisodiques à caractère commercial. En effet, ce type de couac, je l’ai déjà subi plus d’une fois dans des circonstances similaires à ceci près que – la gérance du stand étant tournante – ce n’était pas avec Martine. Il m’est même arrivé de l’expérimenter avec des opératrices noires – Antillaises ou Africaines. Mais dans le cas de ces dernières, je mettais leur attitude au compte de l’inconscience pathétique d’un racisme inversé qui, sur fond de haine/mépris de soi, les porte à donner priorité au Blanc en toute circonstance, à vouloir faire plaisir au Blanc dans l’espoir d’être apprécié par lui. Dans cet univers commercial ou grouillent tant de petites gens – encore que, même si la propension à la bêtise est directement proportionnelle à l’ignorance,  la bêtise, dans son assise idéologique, n’est pas l’apanage des petites gens – on expérimente souvent les formes les plus endémiques de la misère psychologique et existentielle à la sauce ethnique, notamment cette obsession des Noirs à être bien jugés par les Blancs, à se sentir acceptés, intégrés  raison pour laquelle ils saisissent toute occasion de prendre langue avec eux dans l’espace social. Pour nombre de ces Noirs-là – hantés par une forme dégénérée du complexe peau-noire-masque-blanc énoncé par Franz Fanon – cette recherche est érigée en obsession. En Afrique même où la civilisation mimétique qui y règne ne fait pas dans la dentelle, la priorité donnée au Blanc peut prendre des formes brutales et sans fioriture. Je me souviens qu’un jour à Cotonou, alors que j’étais au guichet d’une banque qu’il est inutile de nommer ici, la banquière, une Béninoise pur jus, voyant arriver un Blanc, arrête de me parler et, toutes affaires cessantes, se met béatement au service du Blanc sans crier gare !

J’ai vu souvent de ces Noirs qui, au comptoir d’un bar, au guichet d’une poste, à la caisse d’un magasin ne ratent pas la moindre occasion de prendre langue avec une personne blanche, si ce n’est pas eux-mêmes qui l’ont provoquée, mais les mêmes Noirs qui, dès que surgit leur propre « frère » Noir se referment instinctivement comme une huître ; et alors qu’on aurait pu supposer que  la verve qu’ils déployaient en faveur du Blanc était universelle et sans limite, restent muets comme une carpe en présence de leur «  frère » supposé.

Donc l’attitude de Martine ne saurait être mis au compte du racisme antinoir, puisqu’il n’est pas l’apanage des Blancs et les Noirs l’expriment tout autant sinon avec avec plus de zèle encore que les Blancs. En fait, ce qui se joue dans ce souci de servir le Blanc et que vient de trahir Martine, est une idée qui dépasse le stand de pesage des fruits et légumes de ce supermarché de la périphérie parisienne. Ce qui se joue est l’idée que, en situation de jouissance conjointe, le Blanc doit passer avant le Noir – pour autant qu’on accepte que le Noir doive jouir. Car le Blanc dans son inconscient vit toujours l’idée de la  jouissance du Noir comme une menace de frustration. Pour le Blanc , en raison de l’opposition historiquement construite entre lui et le Noir, la jouissance est conçue comme un jeu à somme nulle : toute jouissance du Noir est une frustration pour le Blanc. Si bien que, dans le climat d’hypocrisie sous-jacente qui régit le moralement  correct des rapports sociaux sous l’angle des différences ethniques, si on doit accepter la jouissance d’un Noir, il faut qu’elle passe après celle du Blanc. D’où le souci inconscient des gens de chercher à servir un Blanc avant un Noir.

Bien sûr, — en France — dans la vie pratique, comme dans une queue qui ne prêterait à aucune ambiguïté – contrairement à ma mésaventure ahurissante de Cotonou – il n’arriverait à personne pas même à un raciste poids lourd de dire à un Noir «  Ôte-toi de là pour que je serve ce Blanc d’abord ». Dans les pays occidentaux ou occidentalisés  ce genre de violence symbolique était administré aux Noirs aux États-Unis, durant  la rude époque de la ségrégation raciale, qui a atteint son apogée avec les lois dites Jim Crow. Du reste, pendant cette période et bien après, eu égard à la logique de la ségrégation, les circonstances où ce genre de scènes pouvait avoir cours étaient rares pour la simple raison que les procédures ségrégationnistes instituaient deux mondes séparés où la probabilité de voir  Noirs et Blancs en situation de jouissance conjointe est presque nulle. Les célèbres indications « Reserved for White Only » ou « White only », qui ont été aussi en vigueur en Afrique du Sud, sont là pour le rappeler à suffisance.

Donc, lorsque la circonstance de jouissance conjointe entre Noir et Blanc se produit dans une société qui, malgré son affirmation explicite sur la base non seulement des droits de l’homme mais de l’égalité citoyenne, continue d’être raciste, et surtout de considérer le Noir comme inférieur au Blanc – rapport et regard qui sont au principe du colonialisme que perpétue encore la France en Afrique de nos jours —  eh bien, toute occasion d’y remédier et d’y induire une priorité en faveur du Blanc est toujours plus ou moins inconsciemment privilégiée, qu’on soit Martine ou pas, raciste ou pas !

Adio Badaga

Un commentaire

  1. 1. Je dirais que l’habit ne fait pas le moine.

    Martine est une Blanche qui est dans son rôle lorsqu’elle se montre affable à tous. C’est son job de vendeuse qui l’oblige à ne pas faire de ségrégation. Mais chassez le naturel, il revient au galop, la preuve est qu’elle se comporte comme une colonisatrice dès que les siens veulent bousculer les règles établies. Elle s’empresse de servir les siens qui la sollicitent. Tous les autres peuvent passer après.

    Aucune personne de couleur Blanche quelle qu’elle soit ne considère le Noir comme un être pouvant jouir des mêmes privilèges que le Blanc et si par chance un privilège est accordé au  Noir, il n’en jouit pas dans les mêmes conditions que le blanc. On pourrait dire que le Noir bénéficie d’une pseudo discrimination positive dans ce cas là. Mais comme la discrimination positive permet d’égaliser les chances seulement dans un domaine donné, dans des circonstances données,  on est en droit de se demander si c’est la manière idoine de mettre le Noir dans des conditions propices à la jouissance des droits élémentaires de la personne humaine.

    2. Le phénomène existe sous tous les cieux.

    Ici dans les supermarchés, dans les hopitaux cette pratique existe.

    – dans les petites surfaces, c’est courant de voir la caissière servir le Blanc qui ne veut pas faire la queue. On l’apelle même parfois pour venir payer sans que les pauvres noirs puissent réagir. On le fait surtout parce qu’il achète dix fois plus que le noir.

    – les grandes surfaces prévoient en général ici une ou deux caisses pour ceux qui achètent au maximum deux objets. 

    – généralement que tu sois blanc ou noir ici , riche ou pauvre, la queue te rapelle à l’ordre et les blancs qui ont des vélleités de tricherie se rangent automatiquement parce qu’ils ont peur des noirs qui ne cachent pas leur aggressivité.

    – on montre souvent à la télé des scènes où on oblige un étranger blanc ou noir rappelé à l’ordre, du genre ramasser le papier/sachet jeté par terre…

    – dans les hopîtaux c’est pareil. Les riches noirs et blancs passent les premiers même si ils arrivent les derniers.

    3. Je ne vois pas là un prolongement de la France-Afrique mais une névrose obsessionelle du Blanc à toujours vouloir partout passer avant  le Noir , ce que nous devons combattre absolument surtout sur nos territoires.

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