Un Poil de Folie Coloniale Française

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La pensée politique européenne, notamment en France est structurée selon la logique dualiste  Droite/Gauche, un dualisme à usage dialectique, qui en démocratie  se veut le moteur de l’alternance. A la droite adhèrent les idées de Conservatisme, et de Capitalisme, et à la gauche les idées de Progrès et de Socialisme. Dans la pensée ordinaire, ce dualisme se ramène aux oppositions Méchant/Bon, Barbare/Humaniste, Oppression/Liberté, Pillage/Partage; Colonialisme/Indépendance, etc…

Et lorsqu’on passe de ces oppositions en tant qu’elles existent dans l’imaginaire social des Européens à leur considération par un non-Européen, notamment un Africain colonisé, souvent on tombe de haut, car elles perdent toute pertinence aussi bien morale que logique. En clair, et en raison de l’illusion d’identité au principe de l’aliénation coloniale, un Africain doit-il considérer un Français de gauche comme un homme de gauche en Afrique ? Dans quelle mesure son engagement d’homme de gauche reste-t-il  valable dans le contexte des  sociétés et l’imaginaire des peuples que son pays tient en esclavage ? En somme, doit-on considérer comme universelles ces oppositions lapidaires auxquelles se ramène dans l’imaginaire populaire le dualisme politique Droite/Gauche ?

C’est la question que nous nous proposons d’examiner rapidement à propos d’un  intellectuel français engagé dont l’oeuvre et l’action ont, dans une certaine mesure, embrassé la culture et le terrain africains. Il s’agit de Bernard Maupoil.

Bernard Maupoil est connu dans les milieux intellectuels pour sa « Géomancie à l’ancienne Côte des Esclaves », qui reste une référence sur le sujet. L’importance de cette oeuvre réside dans la démarche comparatiste de Maupoil qui, au rebours du mysticisme passionné entretenu en Afrique — aussi bien par les Africains que par les Occidentaux — sur la question de la divination, a donné droit à une approche historique et anthropologique qui replace les pratiques divinatoires de Ifa ou des Alfa ( devin islamique) dans le cadre technique élargi de la géomancie, véhiculée à travers le temps et l’espace par l’influence islamique.

Le parcours de Bernard Maupoil, quoique  influencé par son origine sociale et son identité nationale, témoigne de la marque d’une certaine liberté :

  • Etudiant en droit et lettres. Élève de l’École Coloniale.
  • Administrateur des colonies (Dahomey, Sénégal, Guinée française, etc.).
  • Parallèlement, études d’ethnologie : élève du professeur Mauss. Choqué par la violence de la colonisation, l’injustice, B. Maupoil se passionne pour la connaissance et la compréhension des peuples qu’il côtoie.
  • Dénonce de nombreux scandales. Mais, fonctionnaire, il ne peut signer dans certaines publications accusant le colonialisme, telle « le chancre du Niger » (Pierre Hébrard).
  • Ennemi du franquisme, il apporte une aide active aux républicains espagnols.
  • À l’occasion de la tentative échouée de Charles de Gaulle à Dakar, il est compromis aux yeux des autorités de Vichy. L’Administration a désormais inscrit Bernard Maupoil sur sa liste noire.
  • Il demande à être mis en disponibilité sans solde, et rentre en France.
  • Outre la thèse qu’il prépare, thèse de doctorat d’Etat sur la géomancie au Dahomey, il se consacre entièrement à la lutte contre l’occupation, entre dans les forces françaises libres, organise et anime le réseau Cahors-Asturies.
  • Dénoncé et livré à la Gestapo par des français (Fresnes, Compiègne).

Bernard Maupoil n’est donc pas seulement, comme plus d’un pourrait le croire, un administrateur colonial bourgeois qui se distrait en tâtant à de l’ethnologie bon marché. D’une certaine manière, à l’instar d’un Sartre, Maupoil est le type même de l’intellectuel engagé, dans son temps et dans sa vie.

Mais alors, cet  intellectuel français de gauche dont on nous dit qu’il est choqué par la violence de la colonisation, l’injustice, et « se passionne pour la connaissance et la compréhension des peuples qu’il côtoie », dans quelle mesure pouvons-nous lui accorder le qualificatif d’homme de gauche en Afrique ? A supposer que l’ethnologue fasse de l’observation participante, comment comprendre qu’un administrateur colonial puisse être véritablement un ami de l’Afrique qu’il contribue à coloniser, si l’on rejette la justification selon laquelle la colonisation serait synonyme de civilisation ?

Comment le Français Bernard Maupoil peut-il ne pas être dépositaire et parti-prenant des intérêts coloniaux de sa nation ? Cette question à l’évidence concerne la colonisation en tant qu’entreprise de spoliation de l’Afrique et de ses peuples, mais elle touche aussi, le domaine des représentations et les mécanismes  idéologiques de justification du mal colonial. Et dans ce domaine, comme nous allons le voir, le diable est dans les détails.

Dans sa Contributionà l’étude de l’origine musulmane de la géomancie dans le Bas-Dahomey. et sous le titre de « LES « Rois des Malè » à la cour d’Abomey, du  XVIIIe siècle à nos jours » Bernard Maupoil, présente l’histoire institutionnelle  de l’Islam dans le royaume du Danhomè.

Dans cette œuvre à la forme éclatée qui mélange plusieurs genres littéraires ( description, narration, récit, dialogue, confidence, chronique, romanesque, etc)  les actions de quelques rois  en rapport à l’influence agissante de l’islam à la cour royale d’Abomey ont été passées en revue. Riches de péripéties et de décisions royales, cette recension montre à la fois l’importance du besoin de divination dans le royaume, en même temps que sa porosité à l’influence culturelle  des Peuls et Haussa du Sahel.

Dans cette recension,  deux passages ayant trait aux rois Adandozan et Gbêhanzin ont retenu notre attention sous l’angle de la question soulevée.

Texte 1

Les hommes de la famille royale protestèrent en nombre contre l’incarcération d’Atïkpaso, car il était l’oncle paternel d’Adàzà, et déjà fort âgé.
Atïkpaso fut libéré au bout de trois mois. Il revint chez lui assez excité contre Adàzà, et mieux disposé que jamais en faveur de Gezo.
Un beau jour, les hommes de la famille royale, las de supporter la tyrannie d’un demi-fou, firent irruption dans le palais parle portail Adàjrokode pour signifier à Adàzà qu’ils ne voulaient plus de lui. Mais les gardes du portail opposèrent une sérieuse résistance aux partisans de Gezo et prirent fait et cause pour le roi. Gezo, effrayé, accourut chez Atïkpaso en prières. Et Gezo consulta le sable. Il chuchota a sa paume, sans que le devin pût l’entendre, l’objet de sa visite : serai-je roi? Puis posa sa paume sur le sable. Atïkpaso opéra comme font les Musulmans, et sa réponse fut :
— La chose semble bonne.

Dans ce texte, bien que Maupoil soit originaire d’un pays démocratique, une République héritière de la Révolution, la France, il prend implicitement fait et cause pour Ghézo un putschiste. Celui-ci mettra au point le modèle déposé de l’interférence de l’Occident dans les régimes politiques africains, à savoir le coup d’Etat perpétré par un dissident local activement soutenu par des agents ou des officines occidentaux. Dans le même temps, Maupoil cloue le roi Adandozan au pilori de sa dynastie qui l’a historiquement rayé de sa liste ; il le traite de demi-fou. Aujourd’hui, l’histoire révèle que presque sûrement la seule folie d’Adandozan  était de s’être opposé à l’institution de l’esclavage, en proposant d’y substituer une économie fondée sur l’agriculture et l’industrialisation. Plus tard, maints idées et symboles de progrès du Roi Adandozan seront attribuées à son tombeur devenu roi par la force, la ruse et la complicité des Occidentaux. Et l’intellectuel Maupoil, administrateur colonial est bien conscient de cela et sait de quel côté se trouve l’intérêt de sa race et de son pays, à savoir dans la diabolisation de celui qui a osé le menacer.

Texte 2

Les Malè d’Abomey jouèrent pour la dernière fois un rôle politique sous le règne de Béhanzin, fils et assassin de Glèlè.
Béhanzin, qui ne craignait pas, dans sa demi-folie, de pourvoir la même fonction d’une nuée de dignitaires, eut comme principal Malèxosu le Nôdicaivo Isa, nommé après Asumanu par Glèlè, et qui fut en même temps l’Imam d’Abomey ; comme Malèxosu subalternes, il eut Alékpa Xaruna, Aliji, sorte de magicien, Abdullai, qui mourut fou à Gové, sur une route, Siru, qui mourut à Ouidah, d’autres encore.
Au début de la guerre du Dahomey, le roi Béhanzin, partisan de la guerre contre les Blancs, consulta simultanément ses devins musulmans et non musulmans. Alékpa et Gèdègbé trouvèrent l’unique signe Al bayada, l’autre le signe Câbla ; ces deux signes recommandaient à Béhanzin de ne pas se lancer dans une guerre dont l’issue serait fatale au pays. Mais
Alékpa, en bon courtisan, affirma au roi qu’il pouvait sans crainte se mesurer contre les Blancs. D’autres Malèxosu, Abdullai, Aliji et Isa furent également consultés, et Isa seul osa dire la vérité, parmi les Musulmans. Le Bokonô Gèdègbé, dont l’âge et les remarquables états de service autorisaient la franchise, joignit sa voix à celle d’Isa. Béhanzin
répondit à la prédiction d’Isa : si tu dis vrai, je te donnerai deux femmes. Sinon, tu seras tué.
Béhanzin tint sa promesse. Lorsqu’il se sentit perdu, il donna les deux femmes promisesrépondit à la prédiction d’Isa : si tu dis vrai, je te donnerai deux femmes. Sinon, tu seras tué.
Béhanzin tint sa promesse. Lorsqu’il se sentit perdu, il donna les deux femmes promises.

Dans ce deuxième texte, la même stigmatisation a lieu et est servie par le même terme de demi-fou. A ceci-près qu’il s’agit d’un autre roi, le Roi Gbêhanzin, qui a opposé une farouche résistance à la conquête coloniale. D’entrée, le roi est accusé d’être l’assassin de son Père, le roi Glèlè, pourtant décédé des suites d’une longue maladie. Dans l’esprit des Français, à partir du moment où Gbêhanzin s’est opposé à des contrats qu’ils prétendaient avoir fait signer à son père, notamment par exemple, la cession de Cotonou, eh bien, il ne pouvait que lui être opposé à mort. Et cette opposition politique présumée d’un fils à son père accrédite à leurs yeux la thèse du parricide. Mais il est clair que si Glèle n’avait pas entretenu des rapports diplomatiquement amicaux avec la France et qu’il eût refusé de commercer avec eux, sans parler même de signer des contrats de quelque nature que ce soit, contrairement à son fils qui aurait été pour une amitié sans réserve avec la France façon Ouattara aujourd’hui, eh bien, il n’est pas sûr qu’aux yeux des Français, il y aurait soupçon de parricide. Et s’il y en avait même eu aux yeux de l’administrateur colonial, l’intellectuel Maupoil n’y aurait pas fait allusion dans ce texte. En clair, cette accusation de parricide comme la demi-folie supposée du Roi Gbêhanzin participent d’une démarche de diabolisation que les colonisateurs réservent à ceux qui osent se mettre en travers du chemin de leur entreprise de domination et de pillage. Tandis que leurs ludions, collaborateurs, et chiens couchants au pire passent sans critique, au mieux sont auréolés de toutes les qualités du monde. De ce point de vue, rien n’a changé depuis la période de la conquête coloniale jusqu’à présent où la France continue de coloniser l’Afrique de façon impénitente.

L’entreprise coloniale, dans sa volonté d’aliénation des peuples met en place une superstructure agissante sur le plan des représentations et des connaissances. La première fonction du savoir ethnologique dans les colonies, loin de tout humanisme, est de mettre à disposition du colonisateur les savoirs positifs sur le colonisé qui permettent de le cerner et de le dominer. Parallèlement, ces faux savants ont pour mission de propager des discours approximatifs et tendancieux, cocktails de demi-vérités et de délires manichéens idéologiquement déterminés dans le seul but de protéger les intérêts de leurs race, de leur civilisation et de leurs nations, jugés contraires à ceux des peuples colonisés.

Dans ces conditions, ce n’est pas par hasard que, de tous les rois de la dynastie des Houégbadjavi, les deux qui ont farouchement menacé les intérêts des Blancs — l’un par son opposition philosophique à l’esclavage, l’autre par sa résistance à la colonisation — sont les seuls à faire l’objet d’une diabolisation dans une étude ethnologique qui n’avait en principe aucune intention politique déclarée. Autrement dit, pour l’intellectuel engagé français, le résistant noir d’Afrique, dès lors qu’il résiste à la domination occidentale, est un diable, et toutes les occasions sont bonnes pour le rappeler et transmettre de lui cette fausse image à la conscience collective — elle-même aliénée —  et à la postérité.

Dans ces conditions, la question posée d’entame trouve sa réponse : les catégories de « droite » et  « gauche » en France n’ont aucune valeur épistémologique, logique et encore moins morale dans le contexte africain. Le Résistant du colonisé devient le Fou du colonisateur. Et ce poil de folie fait toute la différence…

Adenifuja Bolaji

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