Les Chasseurs et le Démagogue

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Une curiosité sur laquelle les Béninois des réseaux sociaux, notamment ceux qui sont remontés contre le pouvoir, ont brodé en long et en large. Ce sont les propos du Ministre de la sécurité lorsque dans son compte rendu sur les violences de Tchaourou et de Savè, il a fait état de recrutement de chasseurs venus de pays voisins. Quelques jours après, dans une interview sur une radio de Cotonou, le Président de la confrérie des chasseurs a démenti ces allégations avec plus de précision, puisqu’il a dit que les chasseurs n’avaient eu rien affaire avec leurs homologues et frères du Nigeria, et citait à l’appui les noms de quelques endroits du Nigeria où on pouvait se renseigner. Sur les réseaux sociaux, les détracteurs du gouvernement ont fait leurs choux gras des propos du Ministre. Certains, comme c’est devenu la vicieuse habitude sur les réseaux sociaux, se sont gargarisés d’une fable diplomatique qui voyait Buhari s’indigner des accusations du Ministre de l’intérieur Béninois. Or, à aucun moment, le Ministre Béninois n’a nommé le Nigeria. Il a parlé de pays voisins ; et le Bénin a plus d’un pays voisin. On peut citer bien sûr le Nigeria, mais aussi le Burkina Faso, le Niger, le Togo, et dans une certaine mesure le Ghana…

Même si on peut comprendre le réflexe de précision, cette manière de mettre un contenu sur les propos du Ministre est tout de même troublante de la part du président de la confrérie des Chasseurs.

Au Nigeria même, la confrérie des chasseurs a, si l’on peut dire, le don d’ubiquité ; elle existe au Nord comme au Sud ; et au Sud, chez les Yoruba comme chez les Ibo ; et leur instrumentalisation politique ne date pas d’aujourd’hui, comme le décrit ici le grand Chinua Achebe, dans un extrait de son œuvre «  A Man of the People » :

Cet après-midi-là, Chief Nanga devait prononcer une allocution à l’intention des professeurs et élève du Collège d’Ananta où j’enseignais. Comme de coutume à cette époque où la politique était à l’ordre du jour, les villageois étaient venus en nombre prendre d’assaut la Salle de Réunion qui contenait trois fois trop de monde (…) Cinq ou six groupes de danseurs se produisaient en divers endroits de la cour. Le très populaire groupe « Union des Femmes du Parti » avait habillé ses membres d’un nouvel uniforme en tissu fort coûteux. En dépit des vacarmes, on pouvait entendre, aussi clair qu’un chant d’oiseau, la voix puissante de leur soliste que ses admirateurs avaient surnommée « Électrophone ». Personnellement, je ne m’intéresse pas aux chants et danses de nos femmes, mais on ne pouvait s’empêcher d’être attentif à « Électrophone ». Elle chantait cet après-midi-là la beauté de Micah, qu’elle comparaît à celle parfaite d’un aigle sculpté, sa popularité que pourrait lui envier le légendaire voyageur qui en route ne se fait que des amis. Micah, c’était bien-sûr l’honorable Chief M.A.  Nanga, Ministre et Député à l’Assemblée Nationale.

L’arrivée des membres de la confrérie des chasseurs, qui avaient arboré tous leurs insignes et emblèmes déclencha un branle-bas. «Même  « Électrophone » s’arrêta de chanter un instant. Ces chasseurs ne se manifestaient qu’à l’occasion des funérailles d’un des leurs ou d’un événement vraiment exceptionnel. Je ne me rappelais plus quand je les avais vus la dernière fois. Ils brandissaient leurs fusils chargés comme s’ils manipulaient des jouets. De temps à autre, deux d’entre eux se saluaient à la manière des guerriers, faisant sonner l’un contre l’autre les canons de leurs fusils. Les mères éloignaient leurs enfants en les rassurant de la main… Quelque fois, un chasseur, tirant sur la feuille d’un palmier éloigné en faisait éclater la nervure centrale sous les applaudissements de la foule. Mais, on tirait rarement de tels coups : la plupart réservaient leur précieuse poudre pour saluer l’arrivée du Ministre, car la poudre, comme toutes les autres denrées, avait vu son prix quadrupler depuis que ce gouvernement avait pris en main les affaires.

Je me tenais debout dans un coin et, pendant que le tumulte faisait rage, je me sentais en proie à un sentiment d’amertume poignante. Je considérais en effet le sort de ces paysans stupides et ignorants en train de se rendre infirmes à force de danser, attendant l’occasion de gaspiller leur poudre en l’honneur d’un de ces dirigeants qui avaient conduit le pays sur la pente glissante de l’inflation.

Je souhaitais qu’un miracle se produisît, que quelque voix tonnante fît taire la clameur de ces festivités ridicules et éclater une ou deux vérités sur cette foule méprisable. Mais, bien-sûr, c’eût été tout à fait inutile : ces gens n’étaient pas seulement ignorants mais cyniques.  Dites-leur que cet homme a profité de sa situation pour s’enrichir, et ils vous demanderont ( comme me l’avait demandé mon père) si un homme raisonnable devait cracher  sur un bon morceau à portée de sa bouche.

in  A Man of the people, Chinua Achebe, (traduction, Le Démagogue, NEA, Dakar)

Béjidé Alamoran

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