De la Surveillance Militaire des Populations aux États-Unis, 1900-1941

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À propos de : Alexandre Rios-Bordes, Les savoirs de l’ombre. La surveillance militaire des populations aux États-Unis 1900-1941, EHESS.

Comment un État démocratique parvient-il à imposer sa surveillance à sa propre population ? En étudiant le cas des États-Unis au premier XXe siècle, l’historien A. Rios-Bordes déconstruit, avec les outils des sciences sociales, les mécanismes de contrôle et de défiance.

La question de la surveillance des populations en démocratie est doublement hypothéquée, comme le montre dans ce très beau livre Alexandre Rios-Bordes. En premier lieu parce que la surveillance contrevient à ce droit, fondamental en démocratie, à l’intime et à la tranquillité, que les citoyens peuvent opposer à l’État. En second lieu, parce qu’en démocratie, les citoyens ou leurs éventuels représentants ont pour prérogative d’exercer un contrôle sur les institutions étatiques. Or, dans le cas de la surveillance, ce rapport est inversé : ce sont les institutions étatiques qui exercent un contrôle sur des catégories d’individus ou des groupes sociaux ou politiques. Ainsi appréhendée, la pratique étatique de surveillance policière ou militaire constitue l’un des passionnants plans d’épreuve des systèmes démocratiques. Alexandre Rios-Bordes se propose de l’explorer en prenant pour cadre les États-Unis, du début du XXe siècle à l’entrée en guerre en décembre 1941.

Mener ce type d’enquête est particulièrement délicat : les institutions en question, abritées derrière la raison d’État et l’autorité régalienne, laissent peu transparaître leurs pratiques et interdisent bien souvent l’accès à la majeure partie de leur documentation. Néanmoins, l’enquête d’Alexandre Rios-Bordes est un vrai succès, appuyé sur une grande connaissance de la bibliographie spécialisée et sur un usage intensif des sciences sociales les plus innovantes. L’auteur s’est concentré sur deux services de renseignement militaire, la Military Intelligence Division (MID) et l’Office of Naval Intelligence (ONI). Ces agences ont laissé des centaines de cartons d’archives auxquels l’auteur a eu accès. Mais ces archives ont été produites par des spécialistes de la clandestinité et du secret qui ont une habitude consommée de la non-consignation d’une partie non négligeable de leurs discours et de leurs pratiques, au point qu’Alexandre Rios-Bordes parle d’une véritable angoisse de l’écrit chez les praticiens du renseignement militaire. L’auteur retrace d’une plume vive les réflexions qui, au long de la période, émaillent le rapport complexe que les services entretiennent avec leur propre documentation. Il montre qu’au-delà du versement officiel de la documentation aux archives fédérales créées en 1938, les pratiques de destruction sont massives, comme le révèle indirectement l’étude du quotidien des services. Néanmoins, l’enquête d’Alexandre Rios-Bordes, modèle d’ingéniosité historique, montre que la destruction ne constitue pas toujours un handicap irrémédiable.

Sociogenèse et histoire d’une pratique étatique

Les services de renseignements sont inexistants au XIXe siècle. À l’orée du siècle suivant, des organes de renseignement stratégiques militaires apparaissent, et le MID et l’ONI émergent progressivement. Les (més)aventures coloniales des États-Unis constituent un premier facteur de mutation de ces organes de taille extrêmement réduite : les nécessités de la « pacification » et du « maintien de l’ordre » soulignent le besoin criant de renseignement sur les acteurs de la désobéissance, cubains ou philippins. À l’entrée dans la Grande Guerre, les deux institutions portent leur regard au lointain, que celui-ci soit européen pour le renseignement stratégique, ou colonial, traitant dans ce cas ce que l’on n’appelle pas encore la contre-insurrection. Mais c’est la Grande Guerre qui constitue l’impulsion décisive, parce qu’elle coïncide avec un basculement du lointain vers l’intérieur et qu’elle voit les deux services croître de manière importante. C’est en effet par le contre-espionnage que les services basculent vers le renseignement intérieur. Surveillance de bases, collecte proactive de données, logiques régionales de l’implantation liées aux régions militaires président à la croissance des deux services, sans cependant qu’ils gagnent en autonomie. Pourtant, les chiffres sont là : en novembre 1918, le MID compte 280 officiers et un bon millier d’employés civils, alors qu’il n’était doté en tout et pour tout que de 4 officiers et 2 employés de bureau en mai 1917.

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