La Preuve Sociologique

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Howard Becker, l’une des plus grandes figures de l’École de Chicago, s’interroge sur les conditions qui rendent possible la formulation d’un énoncé sociologique solide et robuste. Son dernier ouvrage est en effet consacré à la production des données, par-delà le clivage entre quantité et qualité.

Faut-il encore présenter Howard Becker, ce monstre sacré de la sociologie ? Né en 1928, deux de ses ouvrages, Outsiders (1963) et Les Mondes de l’art (1982) ont particulièrement fait date. Becker a aussi eu une très importante production méthodologique. On lui attribue la « labelling theory » et il est aujourd’hui l’un des principaux représentants du symbolisme interactionniste qui insiste sur l’ethnographie, les données qualitatives, l’observation participante et les entretiens.

Evidence, l’ouvrage qu’il nous livre aujourd’hui (à l’âge canonique de 90 ans !) prend place dans la série de ses travaux méthodologiques. La question à laquelle il propose de répondre est fort directe : comment établit-on des propositions vraies, ou du moins convaincantes, en sociologie ?

Le fait qu’il s’agisse d’un livre méthodologique ne veut pas dire qu’il soit aride, bien au contraire. Becker ne rechigne pas à parler de ses souvenirs et de ses expériences de sociologue – par exemple avec Everett Hughes, son directeur de thèse (p. 167-170). En effet, une des caractéristiques frappantes de la plume de Becker est qu’il est cool, très MidWest. Lire son livre, c’est un peu comme boire un verre avec lui. Mais cool ne veut pas dire mou. Son livre, solidement charpenté, est constitué de deux parties. La première présente son modèle général de scientificité ; la seconde examine différentes méthodes de production des données.

Transformer les données en idées

Pour comprendre son épistémologie, influencée par le pragmatisme américain de James et de Dewey, il faut partir d’un axiome répété plusieurs fois dans le livre : le monde est toujours plus compliqué qu’on ne le croit, et quel que soit le plan que l’on mette en œuvre pour le connaître, des imprévus surviendront qui fragiliseront les résultats. L’imprévu, la surprise, la circonstance tiennent donc une place fondamentale dans ce texte. Mais pourtant, il s’agit bien de méthodologie. Alors, comment fait-on pour produire des connaissances dans des conditions si instables ?

Becker, dès les premières pages, pose un modèle. Pour convaincre, le sociologue, premièrement, combine des données, c’est-à-dire les traces de faits qu’il a observées et relevées dans le monde ; deuxièmement il transforme ces données en preuves (evidence, le titre du livre) lorsqu’il les articule dans un argumentaire ; et troisièmement, les preuves supportent une idée générale qu’il veut transmettre à d’autres. La science ressemble donc d’abord, à ce stade, à un processus de généralisation qui part des faits pour produire des idées.

Mais, point capital, l’organisation de ces trois éléments n’est pas systématique :

« l’utilité de chacune de ces trois composantes dépend de la façon dont elles sont connectées aux deux autres. » (p. 5)

L’idée n’est pas toujours l’aboutissement de l’enquête ; elle peut aussi être l’aiguillon poussant à réunir des données. Il arrive aussi que les données réunies ne permettent pas, in fine, de soutenir l’idée qui avait pourtant incité à les réunir, auquel cas le chercheur est incité à reformuler son idée initiale. Bref, la science est un processus par lequel on articule par tâtonnements et par reformulations, ces trois composantes : données, preuves, idées.

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