Ces Esclaves qui ont Façonné le Monde

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Au sein des petites sociétés du passé, les captifs, c’est-à-dire les personnes enlevées à d’autres groupes, conféraient de la richesse et du pouvoir à leurs maîtres. Ils ont de ce fait contribué à l’émergence de sociétés de type étatique.
par Catherine Cameron

J’étudie depuis une dizaine d’années la prise de captifs dans les cultures du passé. Les captifs sont des personnes qui ont été arrachées à leur société et forcées à en intégrer une autre. Archéologue, j’en suis venue à étudier la prise de captifs parce que je m’intéresse particulièrement aux processus sociaux et démographiques dans les « sociétés de petite échelle », ce que les anthropologues nomment des chefferies ou des tribus. Ces petites sociétés comprennent moins de 20 000 membres apparentés ou liés par le mariage ; leurs dirigeants ne disposent que d’un pouvoir relativement limité. Que ce soit en Europe du Nord, au cap Horn ou dans le reste du monde, les captifs ont toujours été omniprésents dans ces sociétés. Tant les récits d’anciens voyageurs que les documents ethnohistoriques, les ethnographies, les récits de captifs et les résultats de fouilles en attestent. Mon analyse de l’ensemble de ces témoignages anciens constitue une tentative d’étude transculturelle du phénomène du rapt et de ses conséquences sociales.
Les mondes décrits dans ces documents contrastent fortement avec la vision idéalisée de petits groupes où chacun traite l’autre en égal. La plupart des sociétés de petite échelle comprenaient des individus n’ayant accès ni aux mêmes ressources ni aux mêmes avantages que les autres. Certaines de ces personnes désavantagées l’étaient parce qu’il s’agissait d’orphelins, d’inaptes ou de criminels, mais la plupart étaient des captifs. Ces derniers pouvaient constituer jusqu’à 25 % de la population. Sans parents au sein du groupe qui les avait intégrés de force, ils étaient automatiquement marginalisés. Du reste, souvent, les natifs du groupe ne les considéraient même pas comme humains.
Les captifs constituaient la couche sociale la plus basse, mais ils influençaient néanmoins les sociétés qu’ils intégraient. Ils introduisaient de nouvelles idées et de nouvelles croyances provenant de leur groupe d’origine, ce qui favorisait la diffusion de techniques et d’idéologies. Ils jouaient aussi un rôle clé dans l’évolution des statuts sociaux, des inégalités et de la richesse au sein des groupes ravisseurs. Ces facteurs ont sans doute posé les bases de l’émergence de structures sociales beaucoup plus complexes, les sociétés étatiques : des structures qui rassemblent plus de 20 000 membres, sur lesquels un individu (ou quelques-uns) détient un pouvoir et une autorité considérables, et où l’appartenance au groupe ne repose pas sur la parenté, mais sur la classe sociale ou sur la résidence dans le territoire. En dépit des immenses souffrances qu’ils ont endurées, les captifs ont changé le monde en contribuant à faire naître ces sociétés.
Enlevés lors d’une guerre ou d’un raid
D’ordinaire, on devenait captif à la suite d’une guerre ou d’un rapt. Au cours de son premier voyage vers les Amériques en 1492, Christophe Colomb entendit parler des raids des féroces Kalinagos, un peuple des petites Antilles. Selon des documents datant des XVe et XVIe siècles, les Kalinagos étaient capables de parcourir des centaines de milles marins dans leurs canots de guerre pour attaquer d’autres îles de l’archipel et s’emparer d’habitants et de leurs biens. De retour chez eux, ces pirates tuaient rituellement les hommes adultes capturés. Les jeunes garçons étaient émasculés et servaient d’esclaves jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte, moment où ils étaient sacrifiés. Quant aux jeunes femmes, elles entraient dans la société kalinago en tant que concubines de leurs ravisseurs ou servantes des épouses.
De même, les chasseurs-cueilleurs de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord transformaient leurs prisonniers en esclaves ou les échangeaient contre des biens. Des récits du XIXe siècle décrivent des flottes de canots pleins de guerriers en route pour attaquer des groupes voisins ou pour mener des raids à distance. Ils enlevaient surtout des femmes et des enfants, mais aussi les hommes qui n’avaient pas été tués lors des combats.
Un autre cas est celui des Vikings, qui ont écumé l’Atlantique Nord et la Méditerranée entre les VIIIe et XIe siècles. Ils faisaient de nombreux prisonniers, qu’ils asservissaient ou vendaient. De même, les chefferies du littoral philippin des XIIe au XVIe siècles envoyaient des flottes capturer des esclaves dans toute la région, en attaquant des groupes plus petits. Selon l’archéologue Laura Junker, de l’université de l’Illinois à Chicago, ces pillards ramenaient des femmes qu’ils asservissaient ou épousaient. Celles-ci travaillaient dans les champs ou confectionnaient des poteries et des textiles que leurs maîtres revendaient. Les captifs d’une société atteignaient rarement le même statut que les natifs. Lorsque les guerriers revenaient chez eux, les personnes capturées et destinées à être asservies subissaient presque toujours un processus que le sociologue Orlando Patterson, de l’université Harvard, a appelé la « mort sociale ». Elles étaient dépouillées de leur identité d’origine et « renaissaient » en tant qu’esclaves. Au cours de ce processus, les captifs étaient souvent obligés d’adopter une marque visible de leur servitude et recevaient un nouveau nom. Le peuple conibo, en Amazonie péruvienne, par exemple, coupait les cheveux des femmes capturées et leur imposait une frange très courte symbolisant leur servitude. Ils remplaçaient aussi les vêtements traditionnels des captifs, qu’ils considéraient comme impudiques et barbares. Les Kalinagos frappaient et insultaient les nouveaux captifs, leur coupaient les cheveux et les appelaient « esclave femelle » ou « esclave mâle ». Destinés à être tués et consommés, les jeunes garçons étaient aussi appelés « ma grillade ». Des récits du début du XIXe siècle décrivent le traumatisme constitué par la destruction de l’identité sociale et culturelle des captifs en Asie du Sud-Est. C’est ce qu’endura un capitaine de la marine hollandaise capturé par des Iranuns, un peuple de l’île de Mindanao, aux Philippines. Les pirates le dépouillèrent de ses vêtements et le jetèrent pieds et poings liés au fond d’un bateau. Selon l’ethnohistorien James Warren, de l’université Murdoch, en Australie, ils frappaient aussi violemment les coudes et les genoux de leurs captifs afin qu’ils ne puissent ni courir ni nager. Attachés pendant des mois, mal nourris et constamment maltraités, les captifs finissaient par perdre tout espoir de délivrance. Dans les sociétés de la côte nord-ouest de l’Amérique, les captifs étaient non seulement asservis sans espoir aucun d’intégrer un jour la société de leurs ravisseurs, mais leurs enfants avaient aussi à endurer le même destin, comme cela a été le cas pour les esclaves africains du sud des États-Unis et de leur descendance. AGENTS DE CHANGEMENT On pourrait donc penser que les captifs maltraités et prisonniers d’un nouveau groupe n’y aient que peu d’occasions de transmettre leurs connaissances ou leurs compétences. Mon étude transculturelle brosse cependant un tableau très différent. On a tendance aujourd’hui à penser que les sociétés de petite dimension étaient stables et intemporelles ; en réalité, elles étaient souvent avides d’apprendre. Les captifs représentaient des occasions de progrès sociaux, économiques et idéologiques, ce dont leurs ravisseurs profitaient pleinement. Plusieurs récits suggèrent qu’au moins certains captifs ont été choisis en raison de leur savoir-faire technique. Fait prisonnier au début du xixe siècle par la tribu mowachaht sur la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord (aujourd’hui en Colombie-Britannique), John Jewitt, l’armurier d’un bateau anglais, raconta ses épreuves dans un récit publié en 1815. Il avait été épargné lors de l’attaque surprise du navire parce que le chef voulait des armes en métal que savait fabriquer Jewitt. Ce dernier apprit aussi à ses ravisseurs à laver les vêtements salis plutôt que de les jeter, même s’il fut obligé de faire lui-même la lessive. Un autre exemple est celui d’Helena Valero, qui, dans les années 1930, avait été enlevée enfant par un groupe amazonien, des Yanomamis. Elle raconta la colère de ses ravisseurs quand elle leur apprit ne pas savoir fabriquer d’outils de métal. Dans le livre de 1965 où elle narra ses années de captivité, elle rapporta que les femmes disaient : « C’est une femme blanche, elle doit savoir ; pourtant, elle ne veut pas nous confectionner de vêtements, de machettes ou de casseroles. Frappez-la ! » Mais le chef et l’une des coépouses d’Helena la défendirent, et elle survécut. De même, il semble que quand les tribus germaniques du nord de l’Europe capturaient des forgerons romains, elles les mettaient au travail. Les archéologues ont en effet découvert dans le nord de l’Europe des statuettes, des cornes à boire, des armes et d’autres objets métalliques de style romain. Il arrivait aussi que les captifs modifient les pratiques religieuses de leurs ravisseurs. Ainsi, les tribus germaniques qui ont attaqué l’Empire romain pendant son déclin ont adopté la religion chrétienne de leurs captifs. Le peuple amérindien des Haïdas, sur la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord, a par exemple appris de ses captifs Bella Bella comment organiser un potlatch, c’est-à-dire l’une de ces cérémonies d’échange de dons que l’on organisait pour construire ou réparer une maison. Les gens de Juda (aujourd’hui Ouidah, au Bénin), l’un des principaux centres d’embarquement d’esclaves africains dans le cadre de la traite occidentale, pratiquaient au XIXe siècle une variété de cultes vaudous, dont certains furent introduits par les femmes capturées dans les populations africaines de l’intérieur. (…)
SYMBOLES DE STATUT
La découverte peut-être la plus surprenante que j’aie faite pendant mes recherches est que les captifs étaient pour leurs ravisseurs une source importante de pouvoir politique. (…)
Lire la suite dans Pour la Science n° 484

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