Publié dans Essai, Haro

« Survival of the Fattest » : Pourquoi la France Symbolise le Malheur Africain

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L’œuvre « Survival of the Fattest » qui colle si intimement à la peau de l’Afrique a fait un petit tour dans certaines sphères du réseau social africain, accompagnée, au moins au Bénin, de la note suivante : « Cette œuvre sculptée du Danois Jens Galschiot exposée à Copenhague représente la France pays des droits de l’homme blanc dont l’embonpoint et le bien être reposent essentiellement sur le pillage de l’Afrique noire dont les populations peinent à manger malgré l’abondance d’énormes ressources naturelles. »

A première vue, il s’agit d’une curieuse récupération de l’œuvre du sculpteur danois engagé, même si cette récupération ne manque pas de fondement. Pour étayer cette affirmation, il convient sans doute de se faire une rapide idée de l’œuvre et de l’artiste.

Qui est Jens Galschiot ?

Jens Galschiot est né en 1954 à Frederikssund. Il est marié et a trois enfants. Certifié en tant que forgeron de construction en 1978, il est autodidacte orfèvre et sculpteur. Sa production artistique couvre un large champ d’expression ; de bijoux et de petites figures délicates à des sculptures géantes et politiquement chargées. Il est parmi les artistes danois les plus connus à l’étranger. Sa réputation s’étend de Hong Kong et du Mexique à l’Allemagne, de l’Espagne aux  États-Unis. Outre les sculptures Jens Galschiot crée des happenings internationaux pour mettre en évidence le déséquilibre actuel dans le monde. Il a à son actif des dizaines d’œuvres célèbres dans le monde dont La Colonne de l’Infamie peinte en orange (Université de Hong Kong – 2008), Ma Bête intérieure (– Copenhague1993) et The Survival of the Fattest (2002)

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Sa Réputation : Nationale et Internationale

Jens Galschiot est au Danemark considéré comme un artiste engagé qui jouit d’une notoriété et d’une respectabilité nationales. Au-delà du Danemark, sa réputation s’étend de Hong Kong au  Mexique, de l’Allemagne, à l’Espagne et aux États-Unis. En général, en fonction du message politique qu’elles véhiculent, les œuvres sont adoptées dans des pays ou des parties du monde qui valorisent ou approuvent leur discours. L’exemple en est donné par la réception internationale de l’œuvre La Colonne de l’Infamie (aussi nommé Le pilier de la honte), sculpture de 8 mètres de haut qui symbolise l’oppression, érigée à Hong Kong en 1997 en hommage aux victimes de la place Tian’anmen en 1989 à Pékin. Une seconde Colonne de l’Infamie a été placée à Acteal (Chiapas, Mexique) après le massacre de 45 toztzils dans cette communauté en 1997, en 1999 et une troisième au Brésil, devant le parlement, en 2000.

 The Survival of the Fattest

La sculpture en bronze de 3,5 mètres de haut a été faite en 2002 et représente une énorme grosse femme blanche, assise sur les épaules d’un Africain affamé. La femme tient une balance comme symbole de justice, mais ses yeux sont fermés montrant que la justice dégénère en injustice et en refus de voir l’injustice qui saute aux yeux.

La sculpture s’adresse à l’Occident et aux nations enrichies du monde, et met en relief le thème de l’obésité qui connote la consommation excessive des Occidentaux alors que les habitants du tiers-monde qu’ils pillent meurent de faim. En raison de l’accaparement léonin des ressources du tiers-monde, la plupart des gens dans les pays occidentaux vivent confortablement, et oppriment les pauvres au moyen d’un commerce mondial injuste. Sur la sculpture, il y a une inscription qui dit: « Je suis assis sur le dos d’un homme, il s’enfonce sous le fardeau, je ferais n’importe quoi pour l’aider, sauf descendre de son dos. »

Réception de Survival of the Fatest

En 2009, lors de la 15e Conférence sur le changement climatique (COP15), Jens Galschiot a exposé une série de sculptures intitulée SevenMeters, dans laquelle Survival of the Fattest était la sculpture la plus poignante.

Survival of the Fattest a été placée dans le port de Copenhague, à côté de la statue de renommée internationale, La Petite Sirène. Basé sur un conte de fées de l’écrivain danois, Christian Andersen, La Petite Sirène est un monument national vu par un million de touristes par an.

En plaçant sa sculpture dans l’eau à côté de La Petite Sirène, Jens Galschiot a voulu s’assurer  que son message explosif reçoive l’attention internationale.

Jens Galschiot est un artiste très complexe, qui se déplace dans l’intersection entre les différentes formes d’art comme l’installation, l’art conceptuel, le happening, l’art de la performance et l’art urbain (street art) avec des références claires au concept de sculpture sociale (Joseph Beuys), au symbolisme et à l’Art nouveau. Les méthodes de mise en scène et de communication propres à ces courants artistiques ont sûrement contribué à donner à Survival of the Fattest une notoriété mondiale.

Mais son accueil est on ne peut plus mitigé, pris en tenailles entre la réputation internationale de l’artiste et le malaise occidental face à la critique portée par l’œuvre, qui, comme les œuvres de Jens Galschiot, ne donne pas dans la dentelle, et ne tourne pas autour du peau ; son discours nu, direct et frontal heurte le climat de conditionnement et d’auto-conditionnement mensonger dans lequel l’Occident perpètre les crimes les plus barbares dans le monde tout en se racontant à lui-même et au monde un conte de fée sur ses bonnes intentions et ses valeurs humaines universelles.

Le pays roi de ce discours de dompteur hypocrite est à l’évidence la France. C’est pour cela que curieusement l’œuvre a en France une répercussion quasi nulle, et est considérée comme un non-être événementiel ou symbolique. Le titre « Survival of the Fattest » ne possède aucune traduction équivalente en Français contrairement à d’autres œuvres de l’auteur, comme Colonne de l’Infamie ou La Bête intérieure. Dans le monde culturel français, sur internet, une recherche sur la réception de l’œuvre ne donne aucun résultat, ce qui montre une censure évidente sur le mode du refoulement et de la dénégation.

Tout se passe comme si la France se sentait visée. L’indigence d’une répercussion francophone de la réception de cette œuvre n’exonère pas pour autant le domaine anglophone, dont on sait que l’Angleterre est un grand pays colonisateur, objectivement partie-prenante de la perpétuation du fait colonial par d’autres voies que celles des siècles passés. Si l’œuvre est connue sous son titre en anglais, et bénéficie à ce titre d’une plus grande réception dans le monde anglophone, c’est tout simplement parce que Jens Galschiot utilise l’anglais comme la langue de communication internationale. Et, en dehors de ce facteur qui assure à « Survival of the Fattest » une présence médiatique internationale, les Etats-Unis et l’Angleterre ne mènent pas large par rapport au discours critique explicite porté par l’œuvre, et là-dessus ils font eux-aussi profil bas.

Le vrai problème de « Survival of the Fattest » est peut-être africain. Car quelque part, l’Afrique est l’un des pôles symboliques manifestes du message de l’œuvre. Or contrairement à une œuvre comme  La Colonne de l’infamie qui a été prise en charge par des pays comme Hong-Kong, le Mexique ou le Brésil, « Survival of the Fattest » aurait dû être adoptée par un pays Africain, comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud. Mais malheureusement cela n’est pas le cas, et l’œuvre de ce point de vue est orpheline d’une revendication de parrainage africaine.

Pour toutes ces raisons, on comprend que la spontanéité africaine et la superficialité lapidaire des réseaux sociaux aidant, la France en ait eu pour son grade dans le sens que nous autres Africains pourrions tirer de cette œuvre poignante de Jens Galschiot si terriblement symbolique de notre condition.

Alan Basilegpo

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