Publié dans Essai

La Malédiction Présidentielle du Golfe : ou le Bénin Malade de la Peste

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Les états du Golfe du Bénin semblent hantés par une malédiction sur la vie de leurs Présidents. Bien sûr on ne saurait faire une règle de ce qui présente les dehors d’une succession de faits apparemment fortuits, mais il est des répétitions ou des circonstances qui laissent perplexe.

L’histoire commence au Nigeria – le plus grand des pays de la zone concernée. En 2007, c’est-à-dire il y a exactement dix ans, M. Umaru Yar’adua est élu président du Nigeria. Quelques mois après, il tombe malade, et doit aller se soigner à l’extérieur du pays. Commence alors une itinérance morbide et un jeu de cache-cache désopilant mettant en jeu les situations géographique et médicale  du Président. S’ils ont fini par savoir que leur président était malade, les Nigérians ne savaient pas où il se trouvait précisément et de quoi il souffrait exactement. Tantôt la rumeur le signalait dans tel pays musulman, tantôt dans tel pays occidental en train de se faire soigner d’un mal inconnu, qui finira par l’emporter, après que le bon sens eut permis son retour au bercail. On saura après-coup que le Président Umaru Yar’adua souffrait d’une maladie du cœur.

A sa mort, il y eut un moment de confusion et de tension politique. Le Nigeria étant comme tous les pays de la zone clivé entre le Nord musulman et le sud chrétien.  Et la présidence dans les états de cette zone, comme partout en Afrique, est d’abord celle d’une région avant celle de la nation tout entière. Mais, malgré les intrigues et la résistance d’arrière garde des  régionalistes du Nord, la constitution a fini par avoir le dernier mot. Et le vice-président, un certain Goodluck Jonathan, inconnu jusque-là, prend la relève. D’abord formellement pour deux ans, puis ensuite par une élection qu’il remporta.

A un jet de pierre de là dans l’espace et le temps,  nous nous trouvons au Ghana. En 2008, M. John Atta Mills est élu Président. Après trois ans d’exercice du pouvoir, il meurt durant la quatrième et dernière année de son mandat, frappé par une crise cardiaque. Il fut remplacé au pied levé par son vice-président, comme le veut la constitution. Comme tous les Présidents Ghanéens depuis le Renouveau Démocratique de ce pays, il s’appelle John lui aussi, John Dramani Mahama, plus précisément. Après quelques mois d’intérim, John Mahama sera élu de justesse à la tête du pays.  La ressemblance avec le cas nigérian est on ne peut plus troublante. La maladie de John Atta Mills est aussi, comme celle de Yar’adua, une maladie du cœur, mais  contrairement à ce dernier, l’ex-président ghanéen n’en faisait pas mystère. Quoi qu’il en soit, sa disparition fut à la fois une surprise et un choc pour les Ghanéens et la sous-région..

Signalons qu’antérieurement à ces deux cas singuliers plus dignes d’intérêt sous le rapport du questionnement soulevé, il y a eu le décès au pouvoir d’un certain Gnasingbé Eyadéma, dictateur arrivé au pouvoir au Togo par coup d’Etat en 1967. Et qui est resté au pouvoir à coup de violence, d’injustice, de meurtre, de corruption, et de soutien de la France. Sa mort au pouvoir n’a rien de surprenant, et est même logique, dans la mesure où lui-même ne se concevait pas autre chose qu’un président à vie.

De même dans la même veine dictatoriale, le président Abacha arrivé au pouvoir au Nigeria en 1993, y est mort quatre ans et demi après, en 1998, paraît-il, d’une overdose de viagra que sa toute-puissance lubrique lui faisait consommer comme un gamin consomme des bonbons.

Contrairement au cas du Togo, où pour sauvegarder leurs intérêts et cacher les traces des coups tordus de leur collaboration criminelle sur le continent avec le vil dictateur, les Français ont manœuvré pour faire remplacer le père par le fils, au Nigeria en revanche, la mort d’Abacha a ouvert la voie vers le renouveau démocratique de 1999.

Pendant que nous sommes au Nigeria, restons-y, cette fois-ci dans un contexte démocratique. Et la même malédiction rode toujours, car l’histoire donne tout l’air de vouloir repasser les plats. Buhari, un octogénaire déguisé qui, à coup de « né vers » se fait passer pour un jeune sexagénaire, arrive au pouvoir après avoir été recalé trois fois. On le savait relativement peu dynamique, pas le genre haltérophile ni boxeur poids lourd. Même intellectuellement, il ne pète pas le feu malgré un fort caractère et un esprit déterminé qu’il tient de son passé de dictateur intransigeant et d’homme à poigne, lors de sa première présidence, militaire,  au début des années 1980. Avant son élection en 2015, plus d’une polémique avait éclaté à son sujet ; tantôt sur l’authenticité de ses diplômes, tantôt sur son état de santé. Toute sorte de noms de maladies graves couraient à son sujet. Cancer du cerveau, cancer de la prostate, etc…

Tous ces bruits furent démentis et Buhari élu. Mais la lenteur d’action du nouveau président n’a pas peu contribué à relancer les rumeurs sur sa mauvaise santé. Par exemple il mit plus de six mois pour composer son premier gouvernement, et les mauvaises langues y voyaient là la preuve qu’il était bien atteint du cancer du cerveau ! Une année après son accession au pouvoir, le voilà qui commence à faire la navette entre Londres et Abuja pour raison de santé. D’abord en prétextant qu’il ne s’agissait que d’un simple check-up ; puis comme les check-up devenaient plus réguliers et plus longs, sa communication les baptisa séjour médical. Mais dans tous les cas, les Nigérians n’eurent pas droit de savoir de quel mal souffrait le président, qui le tient éloigné de sa fonction durant des semaines et des mois. Actuellement, Buhari serait à Londres depuis plus d’un mois. Le conditionnel est de mise ici, car personne ne l’a vu partir, contrairement aux fois précédentes. Et personne ne sait dans quel hôpital il est soigné à Londres, si tant est qu’il y soit vraiment. Son épouse est prise dans une polémique où elle affirme qu’elle a bien vu son mari à Londres, tandis que ses contradicteurs affirment le contraire. Mais cette polémique peut bien être une manipulation pour accréditer le fait que Buhari est bien à Londres, alors que personne ne peut en mettre la main au feu, d’autant plus qu’aucune preuve officielle de ce séjour n’a été disponible..

Malgré ce mystère, Buhari a au moins la bonne idée de déléguer son pouvoir à son adjoint, comme il le fait chaque fois à l’occasion de ses séjours médicaux, et comme l’exige la constitution nigériane de 1999.

Tel n’est pas le cas du président d’un autre pays, très voisin du Nigeria, à savoir le Bénin. Dans ce pays, refusant le risque d’une recolonisation par la France, les Béninois ont choisi à juste raison d’élire un homme qui atténuait ce risque dramatique. Mais leur choix n’était pas moins un choix éthiquement risqué. Ils apprennent à leurs dépens le danger éthique et politique incarné par Patrice Talon, puisque c’est de lui qu’il s’agit. En refusant le choléra de la recolonisation, ils ont la peste éthique et politique. Plus d’un fait étaye ce jugement. Entre la continuation ou l’amplification de l’impunité, de la corruption, du népotisme, de la gestion patrimoniale des biens publics, la violence faite au peuple, abandonné à son sort, pendant qu’une minorité se la coule douce et s’empiffre sans états d’âme, la liste est longue des dégâts éthiques et politiques causés ou incarnés par  Talon et son régime. Mais le dernier acte anticonstitutionnel posé par Talon, et qui montre son mépris des Béninois et de la constitution a été sa disparition sans crier gare de la vie politique du pays, sans déléguer son pouvoir comme prévu par la constitution. Cette disparition qui dure depuis plus d’une vingtaine de jours est diversement justifiée au sommet de l’Etat. Tantôt tel ministre dit que le président est en voyage officiel,  tel autre dit non, que c’est un voyage d’affaires, ou bien un autre dit qu’il est allé faire un check-up de santé, tantôt un autre de ses sous-fifres nous dit qu’il est bien dans le pays. Bref, c’est la cacophonie au sommet de l’Etat, et les Béninois sont perplexes, déçus, indignés, et inquiets. Eux qui n’aiment rien tant que les communiqués hebdomadaires du conseil des Ministres en sont cruellement frustrés et en manque. En effet, depuis plus de trois semaines, ils n’ont plus rien à se mettre sous la dent sous ce rapport. Supporters et opposants farouches du régime expriment leur perplexité ou leur indignation sur les réseaux sociaux, entre bénédictions et malédictions.

Que retenir de cette mise en regard rapide sur la santé ou la vie du Président dans les Etats du Golfe du Bénin ? Un questionnement inquiet et un triste constat.

Le questionnement c’est de savoir si la Présidence dans notre zone n’est pas sous le coup d’une malédiction.  Si Buhari dont personne ne peut parier sur la santé venait à disparaître au pouvoir – s’il ne l’a déjà fait – alors ce serait panique à bord. La malédiction ne serait plus un délire associatif à l’état pur, mais aurait un air de probabilité plus que troublant. A l’intérieur, la tension politique risque de ne pas laisser le pays indemne ou intact. A  l’extérieur du Nigeria les autres nations commenceraient à se gratter la tête en disant «  à qui le tour ».

Le constat c’est que, malgré les proclamations tonitruantes, nos systèmes démocratiques sont fallacieux et confortent la corruption. Sinon, comment des candidats qui ont soi-disant passé la  barrière de tests médicaux faits par des médecins assermentés puissent avant même d’arriver au pouvoir être déjà atteints de maladies aussi graves pour mériter de longs séjour ou des interventions médicales lourdes ?

Dans le cas du Bénin, le constat est clair et décevant d’un président qui non seulement est passé entre les mailles de ce test, mais agit à sa tête et disparaît sans préavis ni aucune forme de procès constitutionnel. Si la peste ne doit pas faire regretter le choléra, les Béninois doivent comprendre que la lutte pour libérer leur pays reste à poursuivre jusqu’au bout.

Adenifuja Bolaji

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