Publié dans Interview, philo

L’enquête philosophique: Entretien avec Claudine Tiercelin

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Qu’est-ce qu’une enquête philosophique ? Claudine Tiercelin, professeur au Collège de France, discute des mécanismes d’acquisition et de révision de nos croyances et montre qu’en métaphysique comme en politique, la notion de vérité nous est indispensable.

Transcription de l’entretien

La Vie des Idées : Qu’est-ce qu’une enquête philosophique ?

Claudine Tiercelin : L’enquête philosophique est ce qui vous permet de rechercher la vérité et d’avoir pour idéal la connaissance. Platon et Aristote enquêtaient déjà philosophiquement. Le modèle de l’enquête socratique est le suivant : est-ce que je pose cette question ? est-ce que je réponds à cette question ? est-ce que ce que je crois est vrai et peut être justifié par des raisons ? Lorsque je dis que je privilégie le modèle de l’enquête sur le modèle de la connaissance on peut penser que je m’inscris dans ce modèle socratique de questions et de réponses. Un modèle qui a aussi eu ses heures de gloire chez les pragmatistes américains, notamment Charles Sanders Peirce et John Dewey.

J’essaie de conserver le plus possible ce qu’étaient les trois axes nécessaires à toute enquête qui veut suivre un modèle classique, en répondant à la question : qu’est-ce qu’une croyance vraie justifiée ? En effet, la connaissance doit répondre à trois conditions nécessaires et suffisantes : 1) quand quelqu’un sait quelque chose il croit quelque chose, c’est la condition de croyance ; 2) cette croyance doit être vraie, c’est la condition de vérité ; 3) cette croyance doit être justifiée par des raisons, c’est la condition de justification. Toute enquête philosophique est un effort pour essayer de s’inscrire dans ce modèle de la connaissance posé par Platon dans le Théétète.

Pourquoi le modèle proprement pragmatiste de l’enquête ajoute-t-il une dimension supplémentaire ? Lorsque l’on essaie d’enquêter, on s’interroge de très près sur les conditions de possibilité de la connaissance, certes, mais on essaie aussi, ce qui est plus original, de s’interroger sur les conditions de possibilité du doute qui peut affecter nos croyances. L’enquête philosophique a beaucoup à gagner à comprendre ce mécanisme de va-et-vient qui s’opère en permanence entre des croyances que nous pensons être vraies, et suffisamment justifiées, et les doutes que nous pouvons avoir à l’égard de ces croyances. Par exemple il peut arriver que l’expérience que nous rencontrons crée un tel choc qu’elle va totalement à l’encontre de nos croyances, à tel point que nous sommes obligés de les réviser. L’enquête doit être en mesure de nous renseigner un petit peu plus sur les mécanismes d’acquisition de formation de nos croyances, et d’interroger les conditions de possibilité du savoir et du doute.

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