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Bénin : La Rupture selon Patrice

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Après six mois d’exercice du pouvoir, le Nouveau Départ sous la houlette de M. Patrice Talon  essuie la grogne de l’opinion et d’une frange non négligeable de la population qui l’accusent de ne pas tenir ses promesses de rupture. Le sentiment qui est dans l’air est à la déception. En apparence, on se croirait dans un cas de figure banal en politique de promesse non tenue. Mais à y voir de près, la frustration et la critique qui l’accompagne relèvent plus d’un malentendu sémantique que d’une promesse réelle non tenue par le Président Talon.

Curieusement mais au fond très logiquement, la critique ne vient pas de l’opposition historique au régime du Nouveau Départ dont le noyau reste l’alliance FCBE. En effet, il faudrait être masochiste pour se plaindre de l’absence d’une rupture dont on aurait été, le cas échéant, les boucs-émissaires ou les victimes naturels.

Non la plainte qui monte contre le régime du Nouveau Départ pour promesse de rupture non tenue ne vient pas des amis de Yayi Boni ou du moins ce qu’il en reste, mais de la frange opposée de la population qui, lors des dernières élections présidentielles  s’était massivement levée pour tourner la page de sa gouvernance calamiteuse, et rejeter dans le même élan le risque de recolonisation qui se profilait avec la candidature du Français Lionel Zinsou.

Dans son élan spontané la grande majorité des 65% de Béninois qui ont porté M. Talon au pouvoir, avait de la rupture promise une idée toute révolutionnaire. Celle-ci se résume en quelques points dont l’urgence à leurs yeux allait de soi, et ne saurait faire l’objet ni d’hésitation ni de négociation. La réalisation de ces points, à leurs yeux, devait suivre la victoire de M. Talon, comme le jour suit la nuit.

Au premier rang de ces points se trouve la ruine de l’impunité. En matière de corruption, les crimes divers — économiques, politiques et de droit commun —  qui ont jalonné le règne chaotique de M. Yayi, devraient faire l’objet d’investigation, et le cas échéant donner lieu à des poursuites judiciaires en règle. Les coupables devraient être désignés et condamnés comme cela se doit, avec obligation, dans le cas des crimes économiques, de rembourser les sommes volées. Cette action déterminée ne devrait souffrir d’aucune faiblesse ni exception..

La deuxième chose sur laquelle le peuple attendait qu’il y ait rupture concerne la bonne gestion de l’économie, et le respect de l’argent public ; mettre fin au détournement du bien public et à ses formes subtiles que constituent la gabegie, le gaspillage, et  l’abus de biens sociaux.

Le troisième point de rupture espéré par le peuple est celui qui correspond à l’expression anglaise « The right man at the right place ». M. Patrice Talon l’a maintes fois encensé sous le terme de compétence. Avant et immédiatement après son élection, ce terme lui a tenu lieu, sinon de mantra  du moins d’un principe éthique et intellectuel capital.

Enfin, et eu égard à l’acte de résistance populaire qui l’a porté au pouvoir, le peuple espérait que M. Talon jouât le rôle d’un d’une figure de protection de notre indépendance et de notre dignité nationales. Ce rôle supposait une rupture effective avec le pacte colonial qui, depuis plus de 50 ans bride notre réelle autonomie.

Bien que ces quatre points soient loin d’être exhaustifs, force est de constater que la déception qui s’élève au sein du peuple actuellement, déception mâtinée  de frustration, vient du fait que sur chacun d’entre eux, le régime du Nouveau Départ a fait montre d’une série d’erreurs sinon de fautes, de manquements graves, de pusillanimité, voire même de refus d’agir.

Ainsi, sur le premier point, aucune action du Gouvernement n’illustre la mise en examen des nombreux scandales qui ont émaillé la gouvernance calamiteuse de M. Yayi. Aucune action forte qui marque les esprits quant à la volonté de faire rendre gorge aux criminels économiques et d’en finir avec l’impunité dont ils jouissent depuis des décennies. Le peuple là-dessus en ressort choqué et reste sur sa faim.

Sur le deuxième point, la bonne gestion de l’économie et le respect de l’argent public, outre le fait que le Gouvernement part avec des difficultés conjoncturelles indépendantes de sa volonté – comme la récession au Nigeria dont notre économie dépend — il aggrave la situation par des gestes et des signaux démoralisants. Un exemple de ces signaux démoralisants est donné par le coût exorbitant de la Commission nationale technique chargée des réformes politiques et institutionnelles, la commission dite Jogbénu, qui s’élève à 350 millions de nos francs, soit 10 millions (15 mille euros) par commissaire en un mois de travail !  Le peuple dont la majorité a du mal à joindre les deux bouts, ressent  cette libéralité insolente et suspecte comme un gaspillage, voire même un abus de bien sociaux à peine déguisé.

Sur la question de la compétence, un des mantras de M. Talon, force est de constater qu’il ne s’agissait que d’une parole en l’air. Dans les faits, le peuple qui n’est ni bête ni aveugle, voit que nombre de nominations du régime du Nouveau Départ se font sur la base du népotisme et du copinage, récompense politicienne de soutiens électoraux. Dans ces conditions, on peine à voir la rupture par rapport aux pratiques  du passé. La théorie du « right man at the right place » loin d’être traduite dans les faits est méprisée, à la grande surprise du peuple.

Enfin le Nouveau Départ, pour des raisons liées aux conditions de son avènement, avait le devoir moral sinon de rompre avec le pacte colonial qui plombe notre indépendance, du moins de prendre ses distances par rapport à l’allégeance dont il a fait l’objet de la part des régimes successifs depuis plus de 50 ans. Ce devoir découle de l’élan populaire de résistance à l’agression néocoloniale que constitue le parachutage d’un Français dans les élections, comme candidat du parti au pouvoir. Quand on a été élu par le peuple dans ces conditions, force est d’assumer preuve à l’appui, le rôle de défenseur de l’indépendance nationale assigné par le peuple. Or, loin de rompre avec le pacte colonial, la diplomatie du Nouveau Départ s’y est complu avec alacrité et un engagement servile ; salivant sur la francophonie érigée en faire valoir et monument suprême de la diplomatie nationale. Le Nouveau Départ a trahi à la limite de l’écœurement une soumission affligeante au système de la Françafrique. Depuis la rencontre honteuse en Côte d’Ivoire avec Monsieur Ouattara, usurpateur et triste suppôt de la Françafrique, jusqu’à l’apothéose de la réception à l’Élysée qui signe le baptême présidentiel, Talon a dans ses gestes et déclarations montré une soumission fébrile au pacte colonial.

Rien que sur ces quatre points, qui ne sont du reste pas exhaustifs des attentes des Béninois, M. Talon a cumulé des erreurs et des manquements, trahi une affligeante pusillanimité et démontré un refus d’agir pour le moins consternant. De ce point de vue, la rupture promise apparaît comme un leurre, une promesse électorale sans lendemain, jetée en pâture au peuple pour l’ébaudir, le temps des élections.

Mais une telle critique, bien que légitime, est en partie fondée sur les apparences et un réel malentendu. La vérité est que ce que le candidat Talon entendait par rupture dans son for intérieur est bien loin de ce que le peuple électeur de mars 2016 y a mis et continue d’y mettre plus de six mois après les élections. La candidature de Patrice Talon est enracinée dans son expérience avec le pouvoir d’État, en sa qualité d’homme d’affaire de l’ombre, financier et manipulateur professionnel des acteurs de la scène politique à des fins de prospérité de ses entreprises.

Mais avec Yayi Boni, son dernier et vrai pantin présidentiel — car ses rapports avec Soglo furent en leur temps plus horizontaux que verticaux  —  l’expérience, à l’orée du second mandat obtenu par un holdup dont il fut l’un des ingénieurs et soutiens actifs, a tourné au vinaigre. Un désaccord consécutif à un conflit d’intérêt a opposé les deux anciens amis. Le désaccord a vite viré à la guerre fratricide. M. Talon politiquement et légalement en position de faiblesse, pot de terre contre pot de fer, en a fait les frais. Cette vicissitude aux implications potentiellement dangereuses  a poussé Talon en exil en France, et ses affaires ont été soit confisquées soit démantelées les unes après les autres par le pouvoir tout puissant de Yayi. De graves accusations ont été portées à l’encontre de M. Talon devenu l’homme à abattre, accusations dont le but, quelque soit leur degré de vérité, est d’avoir sa peau. En dépit des démentis judiciaires et des non lieu dont a bénéficié l’accusé, en dépit aussi du caractère abracadabrantesque de certaines accusations, bien malin celui qui pourrait réellement dire  où commence la vérité et où s’arrête l’affabulation machiavélique dans ce western politique tropical.

Ce qui est sûr, c’est que, à l’instar de Jésus-Christ qui a souffert sous Ponce Pilate, M. Talon a souffert sous l’autocrate Yayi ; il n’a pas été crucifié et n’est pas mort, mais il a connu à travers cette bagarre terrible l’un des moments les plus éprouvants de son existence. La souffrance forge l’esprit et rend l’âme résolue. Cette épreuve a déterminé la décision de M. Talon de se présenter aux élections présidentielles de mars 2016, et ce dans la plus stricte tradition individualiste béninoise.

La motivation première et l’objectif visé par M. Talon n’étaient pas seulement d’assurer le départ de Yayi Boni du pouvoir, et de s’asseoir le cas échéant dans le fauteuil  présidentiel d’où il lui a fait voir de toutes les couleurs mais — et cela est important — d’en tirer une leçon éthique et politique qui rende grâce à sa souffrance. D’où l’idée de la rupture.

La Rupture, dans la compréhension phénoménologique de Talon était un impératif éthique, découlant de son expérience personnelle ; elle apparaît donc comme la volonté de concrétisation d’un « plus jamais ça » pour la bonne gouverne  nationale. La Rupture selon Talon est une rupture entièrement rivée sur l’être et l’existence politiques de Yayi Boni. Il s’agissait pour Talon, à travers ses choix, en même temps qu’il les éradiquerait, de montrer ce qui constitua la source et la substance du conflit qui l’opposa à Yayi Boni.

Cette volonté de sublimation présentée sous forme d’un catalogue de propositions politiques épurées, plus que n’importe quel jugement, a l’avantage de blanchir son auteur dans la conscience nationale et devant l’histoire. Pour Talon, la Rupture c’est le refus du double mandat qui fait le lit de la politisation de l’action politique et conduit au syndrome de perpétuation au pouvoir. C’est pour cela que le socle de la volonté de révision de la constitution que préconise M. Talon est la proposition polémique du mandat unique, auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux.

La Rupture selon Talon c’est aussi le refus de l’instrumentalisation des institutions de la République. D’où l’importance accordée à l’indépendance de la justice dans sa démarche de révision de la constitution, car l’instrumentalisation de la justice a été l’une des armes dont Yayi Boni s’est servi dans la guerre qui les a opposés. La Rupture selon Talon c’est aussi le refus de monopoliser les médias au service d’une propagande personnelle ou de son régime ; le refus d’intimider ou de malmener les journalistes. D’où la réforme de la HAAC qu’il préconise axée sur le pouvoir des acteurs du monde des médias au détriment des politiques. De même, le refus du culte de la personnalité, correspond bien à son style discret qui jure avec celui de son prédécesseur extraverti et avide de bains médiatiques. La Rupture version Talon c’est aussi le refus des concours truqués sur fond de népotisme et de régionalisme.

D’une manière générale, la rupture selon Talon,  se pose en antithèse du style et de la personnalité de Yayi Boni. Cela explique pourquoi d’entrée de jeu, la composition du Gouvernement de Talon a été resserrée, en comparaison des effectifs pléthoriques du temps de son prédécesseur. En effet, comme le disait M Bio Tchane dans une interview au Journal  le Monde « [on a] d’abord réduit le train de vie de l’État, c’est un signal important. Moins de ministres et moins de collaborateurs pour chaque ministre. Puis, on  a supprimé un certain nombre d’institutions, comme les hauts commissariats qui dépendaient directement de la présidence et doublonnaient avec des ministères. Tout cela économise entre 150 et 200 postes sur les 21 ministères.»

 Voilà donc ce qu’il en est de la rupture selon Talon. Le peuple voulait une rupture par rapport aux mœurs politiques du Renouveau Démocratique, responsables de l’arriération de notre pays depuis plusieurs décennies, caractérisées par la corruption, l’impunité, le népotisme, le culte de l’incompétence, l’irresponsabilité, et l’allégeance au pacte colonial, entre autres.

Mais la rupture que met en œuvre M. Talon est une  rupture tributaire de l’expérience de son conflit avec Yayi Boni et des souffrances personnelles induites ; c’est une rupture d’avec les travers, le style et la mentalité politique de Yayi Boni. Or, de ce point de vue, en considérant les actes posés et les décisions prises jusqu’ici, en considérant sa façon de présider le pays, s’il va de soi que M. Talon n’est pas une rupture au régime du Renouveau Démocratique, on ne peut pas dire que Patrice ne se pose pas en rupture par rapport à Yayi Boni.

 Adenifuja Bolaji

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