Publié dans Essai

Talon, ses Gestes Actuels et sa Geste Future : Décryptage

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Sa geste que Talon souhaite, à la fin de son mandat, héroïque, est construite de gestes à forte portée symbolique, et chargés de discours voire de messages d’actualité pertinents.

 Sous le rapport des gestes, l’actuel Président est tout le contraire de son prédécesseur. En effet, visiblement, Talon apparaît comme un président qui abhorre l’agitation et dont les gestes pesés, s’insèrent dans une série cohérente et orientée. Tandis que Yayi Boni, tout au long des dix années de sa présidence, a été tout entier dans l’agitation, avec une débauche de gestes qui sont plus des gesticulations que l’ébauche d’une geste.

Depuis son avènement, deux gestes de Talon illustrent l’ambition d’un homme qui est d’autant moins agité, qu’il pose des actes à forte charge symbolique. Le premier de tels gestes est le récent événement suscité par lui-même de la représentation de la pièce théâtrale Kondo le Requin de l’immense Jean Pliya, mise en scène par Tola Koukoui.

A ce propos, beaucoup de choses ont été dites, qui sont plus ou moins exactes. Talon, paraît-il, se serait personnellement investi dans la préparation de cette soirée « on demand ». Selon le metteur en scène, à l’issue de la représentation, M. Talon était très ému, sans doute de s’être plongé à nouveau frais dans la geste historique du Grand Roi Béhanzin. De là à sceller l’identification entre les deux hommes d’État — l’actuel et l’historique — il n’y a qu’un pas que nombre de commentateurs dans la presse et les « réseaux sociaux » ont franchi allègrement. Pour le metteur en scène lui-même, Talon aurait un début de règne semblable à celui de Béhanzin. Toute la question est de savoir si Talon s’identifie à Kondo, le sourcilleux défenseur de l’intégrité nationale ou à Gbêhanzin, dont le « Journal du Prince Ouanilo » de Blaise Aplogan nous apprend qu’il n’a pas pu aller au bout de son dessein, réaliser le programme politique qu’illustre son nom litanique.

On a aussi considéré que le geste de Talon est un encouragement aux artistes, la preuve qu’il accorde de l’importance à la culture comme fer de lance du développement et sève inaliénable de notre conscience collective.

A un degré ou à un autre, tout cela est exact mais il existe une signification du geste de Talon qui a échappé à l’attention des commentateurs les plus chevronnés et les plus curieux. Symbolique, cette signification est en rapport avec l’idée de la rupture, chère au cœur de Talon. Rupture avec les gestes et la culture de l’infâme régime précédent. Au cours des dix dernières années de règne de Yayi Boni en effet, le Bénin était soumis à une culture politique dominée par les apparences, la supercherie, le fait du prince, le fait accompli, le faire croire, la sottie, et bien sûr la fraude, le mensonge et la corruption à tous les étages. L’instrumentalisation à tout crin des institutions de la république et l’émergence d’un régime de courtisans, ardents zélateurs du culte de la personnalité. Tout le système politico-médiatique était à la dévotion d’un seul homme. C’est ce que notre confrère Binason Avèkes a qualifié d’État-théâtre.

Talon, par son geste, a voulu symboliquement rompre avec cet État-théâtre, source d’injustice, de frustration et de ruine de l’âme nationale. Par ce geste, le nouveau Président a symboliquement procédé à la séparation de l’État et du Théâtre, pour le plus grand bien de la Démocratie. Le président de la République a voulu faire voir à chacun que le théâtre est un domaine et un art distincts de la politique. Et cette volonté est d’une importance capitale, un geste remarquable, digne d’une geste potentielle.

Le deuxième geste de Talon qui lui aussi est chargé de symboles et de discours est celui qu’il vient de poser par son premier voyage de Président de la république à l’intérieure des terres nationales. Son voyage dans le Zou et les Collines rapporté par la presse, on le sait, a été placé sous le signe du découpage territorial. La patate chaude du dédoublement des départements et du choix de leurs chef-lieu, on le sait, couve sous la cendre du populisme d’État depuis belle lurette, de Kérékou à nos jours en passant par l’ère du roi des démagogues, Yayi Boni. Aucun des deux régimes n’a su ou eu la volonté politique de trancher le nœud gordien des  rivalités égoïstes autour du choix des chef-lieu. Le cas le plus notoire est la rivalité entre les villes de Savalou et de Dassa, dans les Collines, qui depuis plusieurs quinquennats n’a cessé de susciter des passions et des revendications d’arrière-garde souvent dénuées de toute rationalité. Il y a aussi dans l’Atlantique une pomme de discorde entre Abomey-Calavi, Ouidah et Allada. Dans ce dernier cas, il semble que l’émule de Béhanzin ait donné priorité à la préséance historique et culturelle d’Allada sur ses deux sœurs rivales. Mais dans les Collines, qui jadis faisaient partie intégrante du département du Zou dont Savalou était sur le même axe occidental et culturel du chef-lieu, la logique du dédoublement entre le Zou d’obédience culturelle Tado et les Collines, d’obédience culturelle Oyo, voulait que ce fût Dassa qui eût la reconnaissance  de chef-lieu. Dans sa rigueur impeccable d’un homme qui prône la séparation entre l’État et le théâtre, un homme qui n’abhorre rien tant que le populisme et ses gesticulations associées, M. Talon a tranché logiquement en faveur de Dassa-Zoumè. Avec ce choix, la rationalité légale et le bon sens ont pris le pas sur le populisme et les poses théâtrales d’antan.

Mais le vrai symbole et le vrai message maniés par M. Talon à travers cet exercice audacieux sont ailleurs. Par ce geste qui tranche l’antique nœud gordien des chef-lieu, Monsieur Talon prouve qu’un président qui n’est pas esclave d’un second mandat a les mains libres et peut faire avancer des dossiers bloqués depuis belle lurette pour cause de chantage électoral. Il s’agit-là d’une belle démonstration d’une des vertus du mandat unique prôné par M. Talon. A l’heure où la question, à l’ordre du jour, soulève à juste titre intérêt et passion, la démonstration du chef de l’État mérite d’être signalé comme une contribution concrète au débat.

 Les deux gestes de ce décryptage des actions du Président Talon — la séparation de l’État et du théâtre d’une part, et la preuve concrète d’une des vertus du mandat unique — ne sont pas isolés. Pour un président peu porté sur le populisme mais qui rêve d’être porté en triomphe à la fin de son mandat unique, gageons que ces gestes, dans et par leur force symbolique, pavent le chemin de sa geste future.

 Adenifuja Bolaji

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