En ce moment où la politique béninoise entre dans une ère inédite avec une élection présidentielle qui a amené au premier rang les trois candidats les plus riches et consacré la victoire du plus riche homme d’affaire du pays, la question se pose à tous les Béninois de savoir comment la politique va pouvoir être gérée sans l’interférence des intérêts personnels. Grand est en effet le risque du mélange des genres entre la politique et les affaires. Comment la défense de l’intérêt général, de la gestion saine de l’économie nationale, du bon fonctionnement de l’État peut-elle se concilier avec l’ombre portée, visible ou invisible des intérêts privés et personnels de ceux qui nous gouvernent ? Par exemple, comme le lui conseillait le Président Nicéphore Soglo, est-ce que le Président élu, Patrice Talon, va rester à distance de ses affaires privées, confier leur gestion à d’autres personnes pour se consacrer entièrement à la présidence de la République ? Ou bien aura-t-il un œil sur l’une et l’autre de ces occupations ? Comment se feront les arbitrages entre l’intérêt de l’État et les intérêts non seulement des groupes dont Patrice Talon est propriétaire ou sociétaire, mais aussi les intérêts de ses nombreux partenaires, dont certains comme Sébastien Ajavon sont aussi des hommes d’affaires, en conflits ou en transactions permanents avec l’État dans leur intérêt ?
Dans l’ère qui s’ouvre, les réponses à ces questions sont décisives pour la santé de la vie politique béninoise, sa démocratie et le bien-être collectif. Certes d’un certain point de vue, des connivences plus ou moins cachées ont existé par le passé entre les gouvernants et certains hommes politiques, et qui sont motivées par la protection et le développement des intérêts et des affaires de ceux-ci. La cas de M. Patrice Talon est paradigmatique de cette collusion. Et l’opinion publique n’a eu droit à la révélation publique de ces mœurs et pratiques incestueuses qu’à la faveur du violent conflit survenus entre les deux amis d’hier, amitié dont on n’imagine pas qu’elle fût entièrement platonique d’un côté comme de l’autre. En clair c’était une amitié au dépens de l’intérêt général – politique et économique.
Avec l’accession de Talon à la tête du pays, l’amitié entre le milliardaire et le Président de la République censée favoriser l’un et l’autre est devenu une relation autoérotique puisque le milliardaire, l’homme d’affaire et le président de la République sont une seule et même personne. Il va sans dire que l’une des leçons majeures que Talon a tirées de son calvaire d’exilé suscité par l’inimitié violente entre lui et M. Yayi est qu’en matière d’amitié entre un homme d’affaire et un Président on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Donc à peine a-t-on applaudi la délivrance du Bénin du spectre de M. Yayi, et la victoire éclatante de Patrice Talon dans une des élections les moins controversées que le Bénin ait jamais organisées, qu’on doit aussi – sans aucun préjugé, et en toute présomption d’innocence – se poser des question sur la santé de la vie politique béninoise sous l’angle de la séparation des biens de l’État et des biens de ses dirigeants.
Évidemment outre la distance nécessaire du Président de la gestion de ses propres sociétés, la constitution a prévu, comme pour tous les membres du gouvernement, la déclaration officielle des biens avant l’entrée en fonction et à la fin de son mandat. Mais comme le montre déjà la polémique suscitée par la déclaration faite dans ce sens par Yayi Boni en conseil des ministre et qui soulève beaucoup de contestations et de critiques sceptiques aussi bien sur la forme que sur le fond, il faut être un enfant de cœur pour croire que ce rituel épuise les précautions de sauvegarde d’une gestion saine de l’État, et de la lutte contre la corruption et l’impunité, qui gangrènent l’économie.
L’affaire des « Panama papers » qui agite l’opinion actuellement et fait la une des journaux de par le monde, montre si besoin en est que les hommes d’affaires qui prennent d’assaut le champ politique ont plus d’un tour dans leurs sacs.
Dans cet océan de révélations sur les procédés et procédures d’occultation de leur fortunes dans les eaux saumâtres des paradis fiscaux, nous avons repêché deux cas significatifs pour notre bonne gouverne de Béninois, pour qui ces révélations ne sauraient mieux tomber à la fois pour nous déciller les yeux, et nous mettre à l’abri d’une naïveté préjudiciable.
Il s’agit des cas du Président du Sénat du Nigeria, M. Bukola Saraki, et du Président de la République d’Ukraine, M. Petro Porochenko. Bukola Saraki est un homme politique nigérian qui traîne derrière lui un fumet de corruption et d’enrichissement personnels, de longue date. Pour donner une idée rapide de l’homme au Béninois peu versés dans les arcanes de la vie publique nigériane, disons qu’à côté de M. Bukola Saraki, notre Séfou Fagbohoun ferait figure d’un ange. Comme ce dernier et à l’instar de nombreux hommes d’affaires louches sous nos tropiques, la politique sert de couverture aux malversations et de bouclier juridique garantissant l’impunité. C’est ainsi que, malgré la kyrielle d’affaires qu’il traine depuis des années et qui sont souvent neutralisées juridiquement ou politiquement, M. Bukola Saraki est allé de fonction politique en fonction politique comme si de rien n’était, zigzagant allègrement d’un parti au pouvoir à l’autre sans états d’âme, utilisant son statut soit de Gouverneur, soit de sénateur et, plus récemment, de président du Sénat pour se mettre à l’abri des menaces ou enquêtes judiciaires. La plus récente affaire et de loin la plus anodine dans la liste de ses faits d’armes est la fausse déclaration de biens qui depuis plusieurs mois défraie la chronique au Nigeria. Ces accusations ont valu eu Président de du Sénat, troisième personnage de l’État, l’avanie d’un douloureux séjour dans le box des accusés du Tribunal du Code de conduite pour treize chefs d’accusation. Entre dénégation en bloc et procédures dilatoires, comme à son habitude, M. Bukola se bat avec une armada d’avocats et de sénateurs à sa solde. La résonance politique de l’affaire entre dans une phase dramatique, dans la mesure où M. Saraki qui s’était fait élire président du Sénat à la place du candidat de son parti, dans un acte de désobéissance pour le moins crapuleux et avec les voix de l’opposition risque, par un éventuel départ forcé, de faire perdre la présidence du Sénat au parti APC qui a porté M. Buhari au pouvoir en avril 2015.
On en était là quand, alors que le procès vient de s’ouvrir à Abuja, les révélations des Panama papers ont achevé de ruiner le parti pris négateur de M. Saraki, en établissant que les biens présumés non déclarés de celui-ci qui étaient au cœur du procès n’étaient en vérité que le petit bout d’un iceberg autrement plus immenses et bien immergés dans les eaux saumâtres des paradis fiscaux. C’est dire que l’affaire promet d’aller de rebondissement en rebondissement d’autant plus qu’à coup de dénégations et de procédures dilatoires M. Bukola est passé maître dans l’art de se tirer d’affaires. Une chose est sûre, alors que le président Buhari mène une lutte farouche contre la corruption, on ne peut pas dire que le sommet de l’État nigérian, constitue dans son intégralité un exemple irréprochable d’intégrité.
Le deuxième exemple n’est pas africain mais européen et prouve que l’interférence des hommes d’affaires dans la vie politique n’est pas l’apanage des seuls petits pays pauvres d’Afrique où la seule source de richesse est la politique à l’exclusion de tout autre domaine historiquement aux mains du capitalisme mondial, qui y a évincé l’homo africanus.
Voici ce qu’on peut lire dans le journal le Monde concernant les révélations des Panama paper sur le président ukrainien M. Petro Porochenko.
« La concomitance entre les dates n’est pas le seul aspect gênant du montage, réalisé par l’intermédiaire d’un avocat chypriote, au plus fort de la guerre dans le Donbass. C’est un cruel rappel. Avant son élection à la présidence, en mai 2014, M. Porochenko avait promis de vendre son empire commercial, principalement composé d’une florissante entreprise de confiserie, Roshen, d’une compagnie d’assurance et d’une banque, l’International Investment Bank. Le futur président, dont la fortune était alors estimée à un peu moins d’un milliard d’euros, avait assuré qu’il ne conserverait qu’un avoir particulièrement stratégique, sa chaîne de télévision.
Non seulement le président n’a pas tenu sa promesse, mais ses affaires ont moins souffert de la crise économique que celles des autres oligarques. Sa banque est la seule à avoir prospéré ces deux dernières années. Petro Porochenko a expliqué à plusieurs reprises avoir confié à la banque Rothschild le soin de vendre ses actifs, mais que cette vente s’est avérée délicate, notamment au vu des entraves posées à plusieurs reprises à l’une des usines de Roshen en Russie. C’est ce qu’il a en substance répondu aux révélations des « Panama papers ». Le président a fait répondre par l’un de ses conseils financiers que Prime Asset Partners Limited avait été créé « dans le cadre de la restructuration du groupe Roshen comme préalable à sa mise en vente ». En janvier 2016, il avait annoncé son intention de créer un « blind trust » (fiducie sans droit de regard), une structure dans laquelle il ne peut plus exercer de pouvoir de gestion.
Des revenus non déclarés
De fait, contrairement à la plupart des dirigeants politiques qui ont eu recours aux services de Mossack Fonseca, le président ukrainien ne semble pas se cacher. Son nom apparaît à plusieurs reprises dans les documents des « Panama papers ». Lorsque la firme panaméenne en fait la demande, c’est l’International Investment Bank qui envoie une référence pour son client… et propriétaire.
Toutefois, la nécessité de « restructurer » les biens de l’homme d’affaires n’explique pas le choix des îles Vierges britanniques, ni ne certifie que des impôts seraient payés en Ukraine après une éventuelle vente. Dans sa déclaration de revenus 2014, le président avait d’ailleurs laissé vide la case « revenus provenant de l’étranger ».
En réalité, le recours aux places offshore relève presque de l’évidence pour les hommes d’affaires ukrainiens, explique le politologue Mikhaïl Minakov, qui suit les affaires des oligarques. « Il s’agit moins d’évasion fiscale que de protection des investissements contre toutes sortes de prédateurs : concurrents, services fiscaux corrompus, fonctionnaires véreux, explique l’universitaire. Ce n’est pas un hasard si Chypre est le premier investisseur en Ukraine. » L’insécurité juridique pousse ainsi les oligarques à chercher refuge à l’étranger.
De très nombreux noms de personnalités ukrainiennes
La liste des personnalités ukrainiennes présentes dans les fichiers de Mossack Fonseca est une promenade dans la vie politico-financière de ces vingt dernières années. On y trouve certains des plus grands poids lourds du pays : Igor Kolomoïski, l’éphémère gouverneur de la région de Dnipropetrovsk ; Viktor Pintchouk, un baron de la sidérurgie qui cultive ses amitiés en Occident et son image de mécène ; Igor Akhmetov, frère du plus riche oligarque ukrainien, Rinat Akhmetov ; Sergueï Tarouta, un autre oligarque de l’Est ukrainien.
Dans le milieu politique, les caciques des anciens régimes côtoient les dirigeants de l’après-Maïdan, la « révolution orange » de 2004 : Ioulia Timochenko, ancienne première ministre et aujourd’hui membre de la coalition au pouvoir ; Oleksi Azarov, fils du premier ministre de l’ancien président Viktor Ianoukovitch ; Guennadi Troukhanov, maire d’Odessa… »
Au total que retenir de ces deux exemples d’hommes d’affaire parvenus au sommet de l’Etat ? Eh bien, que le mélange des genres guette la bonne volonté politique des hommes d’affaires, une fois arrivés au sommet de l’État ; étant donné que ceux-ci ne viennent pas à la politique pour les seuls beaux yeux du peuple ou par pure conviction ou patriotisme.
Loin de nous l’idée de mettre a priori en doute la patriotisme et même et l’engagement politique d’un homme d’affaire dans l’amélioration de la vie collective et l’avancement de son pays. Des exemples comme ceux de Cecil Rhodes en Afrique du Sud, ou de Truman aux Etats-Unis montrent que des hommes d’affaires peuvent devenir de grands hommes politiques. Mais un tel avènement ne peut être possible dans la béatitude ou sans la vigilance de toutes les instances et parties prenantes de la vie démocratique.
En ce moment où l’homme d’affaire Patrice Talon qui a remporté brio les élections va prêter serment, pour notre bonne gouverne, il sied d’avoir présent à l’esprit ces deux exemples afin de traduire dans les faits l’impératif de vigilance démocratique dans l’intérêt général du Bénin.
Alan Basilegpo
