Dans Souffle, son poème mémorable, l’écrivain Birago Diop nous rappelait une réalité de la culture africaine. « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis, disait-il.
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts. »
En ce qui me concerne, je dirai que les morts interviennent à des moments cruciaux de notre vie collective, et leur parole, jusque-là dormante, s’éveille et fait signe. En effet, au détour de mes lectures, je tombe — hasard ou nécessité mystique ? — sur une lettre ouverte d’un ancien compatriote de la diaspora. Lettre dans laquelle, il lance un appel à la paix, et à la fraternité, et supplie ses compatriotes de renoncer à l’esprit de haine, qui risque de nuire à l’unité nationale et à l’espoir que toute l’Afrique investit en nous. La lettre, vieille de 79 ans, date de 1937. Mais outre son thème d’une actualité brûlante, le plus troublant dans cet appel c’est qu’il est lancé un 20 mars ! Le 20 mars, jour du deuxième tour des élections présidentielles.
Pour moi, le fait de tomber sur cette lettre maintenant, le fait qu’elle puisse être éventuellement portée à la connaissance de nos compatriotes en ce moment n’est pas un hasard, mais une nécessité mystique, voulue par les mânes de nos ancêtres, et l’esprit de son auteur. Bien qu’elle soit une lettre ouverte à des Dahoméens que nous ne sommes plus, cette lettre ne laisse pas de s’adresser à toutes les Béninoises et à tous les Béninois ; à la classe politique, aux institutions arbitrales ou organisatrices des élections, aux candidats à l’élection présidentielle, et surtout aux deux candidats restés en lice pour le second tour. Elle nous parle de paix, de fraternité, elle nous conjure de tourner le dos à la haine de soi typiquement dahoméenne, et qui hélas visiblement ne date pas d’aujourd’hui. Espérons que MM. Talon et Ajavon, les deux grands candidats dahoméens qui en appellent à la rupture sauront agir dans le sens de cet appel qui nous vient du fond des âges
Alan Basilegpo
Lettre ouverte à l’élite dahoméenne
par A. J. Azango
Mes chers Compatriotes,
20 Mars 1923- 20 Mars 1937. Ces deux dates n’ont, sans doute aucun sens pour vous. Pour moi, elles signifient bien des choses. Elles signifient une longue période où j’ai vécu tour à
tour des moments de joie sans ombre et des heures d’angoisse, des jours et des mois de détresse ; des moments d’illusions, de transport, presque d’allégresse, puis de déceptions, d’amertume et aussi, quelquefois, de découragement. Une longue période dont le début m’a vu un homme jeune et dont l’autre bout me voit homme mûr entrant dans la quarantaine. Période, enfin faite tout a la fois d’enthousiasme et d’action, d’abandon et de lutte, mais surtout remplie d’observations et de méditations.
Au cours de ces quatorze longues années un souvenir demeuré des plus vivaces dans mon esprit parmi tant d’autres emportés du cher pays natal et qui fut le plus souvent le leitmotiv
de ma nostalgie, ce mal à la fois cruel et enivrant des « exilés » volontaires ou contraints, est sans doute celui de cette grande et franche camaraderie, de cette atmosphère de gaieté et de confiance qui régnait alors là-bas dans nos sociétés de jeunesse « évoluée » comme dans les autres.
A cette époque, qui n’était plus déjà tout à fait celle de l’euphorie de l’après-guerre immédiat où l’argent était facile, les affaires devenaient déjà de plus en plus difficiles, nos huiles et
palmistes se vendaient assez mal et à des cours de plus en plus bas, ; cependant la bonne humeur traditionnelle n’avait pas perdu ses droits ; les réunions amicales en fin de journée pour l’apéritif chez les uns ou chez les autres connaissaient encore la même faveur, le même enthousiasme, pour tout dire la fraternité était notre règle commune. Nous fraternisions tous, nous nous aimions: Et c’était bien ainsi. Aussi, plus tard, éloigné de vous, dans mes moments de « spleen » c’est vers ce passé que se reporte mon esprit, c’est vers vous tous, parents, amis et camarades, que je tends mes pensées.
C’est en vous cherchant et en vous rejoignant par la pensée que je soustrais mon esprit à l’obsession et me dérobe à l’emprise du découragement devant les efforts vains, la ténacité inutile, devant l’âpreté d’une lutte à laquelle on se sent mal armé et peu disposé spirituellement, devant enfin, l’incompréhension et les préjugés des hommes auxquels l’on est obligé d’avoir affaire et qui semblent vous signifier à tout instant que vous n’êtes pas à votre place, C’est vous qui m’avez soutenu, c’est grâce à votre présence invisible que tant d’éléments coalisés, impondérables mais réels, n’ont pu avoir raison de ma résistance morale.
De cela, de m’avoir ainsi, plus d’une fois, tiré du bord de l’abîme sans vous en douter je vous dis : merci.
*
* *
En guise de reconnaissance et pour l’amour de notre pays qui nous est si cher à tous, je voudrais, à mon tour, vous tendre la perche salvatrice au moment où je sens que vous aussi, poussés par d’autres éléments, vous glissez vers un autre abîme, entraînant avec vous vos enfants, élite possible de demain, et votre pays lui-même.
Comprenez-moi. Dans mon cas, j’ai conscience, chaque fois, de la glissade et votre sauvetage est inconscient ; dans le vôtre, le danger n’étant pas directement et immédiatement perceptible vous ne le réalisez sans doute pas en conscience mais l’observateur lointain que je suis le perçoit et vous crie casse-cou avant qu’il ne soit trop tard.
Vous devinez qu’il s’agit de cette lutte entre frères ennemis qui divise depuis plusieurs années et dont le plus clair résultat, si vous n’y prenez garde, sera de désagréger à jamais notre belle communauté dahoméenne sans aucun profit pour aucun d’entre nous.
Quelles que puissent être les causes de cette crise intérieure que, je sais profonde, est-il au-dessus de votre intelligence, de votre force morale, vous l’élite de comprendre combien cette division haineuse et la lutte impitoyable qu’elle entretient entre vous, sont préjudiciables à vous-mêmes, à toutes vos activités quelles qu’elles soient, à votre entourage et finalement au pays ?
S’il n’en peut être autrement, si vous les hommes mûrs qui constituez 1’armature sociale de votre pays aujourd’hui ne pouvez avoir assez de force de caractère pour dominer vos passions, si vous ne pouvez mieux concevoir votre rôle et vos devoirs d’élite pour pouvoir vous donner en exemple de discipline, de solidarité et d’union à notre jeune génération qui monte, souffrez alors que l’on doute de vos qualités d’intelligence et de compréhension et que la belle confiance que certains parmi nos dirigeants mettent en vous dahoméens pour une œuvre constructive demain en Afrique s’évanouisse et se reporte vers d’autres points.
La menace de la ruine de votre crédit moral au dehors comme au dedans, l’avenir de vos enfants et de notre pays, tout cela vous indiffère-t-il au point que vous ne réagissez pas, que
vous ne vous ressaisissez pas et vous restiez irrémédiablement sourds lorsqu’une voix amie sûre, passionnément dahoméenne vous crie avec désespoir PAIX, PAIX ? ? ? ?
Je veux espérer que non, je veux espérer que cet appel à l’union et à la concorde que je lance à tous sans une espèce de restriction ni arrière-pensée et en un moment que des sollicitudes bienveillantes certaines rendent particulièrement intéressant et peut-être décisif pour l’avenir immédiat de notre pays, sera entendu de vous tous, car vous ne tarderiez pas alors à voir toute l’importance et tout le fruit de cette réconciliation totale et définitive que tous vos amis extérieurs souhaitent.
A.J. A. in le Phare du Dahomey, édition : 1937-03-25
Alan Basilegpo



