
Je venais de discuter avec un ami béninois de longue date originaire de Ségbana et qui était parti de Cotonou faire campagne pour le compte des FCBE dans son pays là-haut. Dans notre discussion, cet ami s’enflammait passionnément pour son soutien à Yayi Boni, qui était arrivé hier dans la région, où les liquidités étaient devenues soudain aussi liquides que l’argent de l’eau potable destinée aux pauvres qui a disparu sans suite. Il n’y avait pas moyen de le convaincre, ni de l’amener à résipiscence. Comment convaincre quelqu’un qui est issu d’une région où lorsqu’on devient gendarme, policier, bachelier, ou lauréat d’un concours, à tort ou à raison, on a le sentiment de devoir son succès aux basses œuvres régionalistes de Yayi Boni ? Favorisée par des circonstances indépendantes de sa volonté, la personne s’en tient au fait et non à la raison.
J’ai eu le même sentiment en parcourant parfois les éructations perfides des ouvriers du commentaire — légion d’akowé stipendiée par des hommes ou partis politiques — sur les médias sociaux. L’arrogance replète de cette venimeuse engeance, la perfidie de leur raisonnement est un pied de nez à la raison, dont ils se soucient comme d’une guigne. Là aussi, parce qu’une certaine situation établie prévaut en leur faveur, ils s’en tiennent-là ; c’est sur le fond de ce tableau infect que se détache le spectacle odieux de leur insolence.
La situation c’est quoi ? Les Béninois du Sud qui frôlent bien les 70% et les Nordiques qui tournent autour des 30% — et ce, en dépit de la géographie fantaisiste de Yayi Boni qui, dans sa frénésie régionaliste, n’a pas hésité à faire descendre le rideau vert de son nord imaginaire à quelques jets de pierre d’Abomey, l’ancienne capitale du Danhomè, naguère craint et respecté dans les royaumes Bariba du Nord. Avec un tel rapport on ne comprend pas pourquoi un sudiste ne peut pas être président du Bénin. Soglo l’a essayé très éphémèrement, puis a été vite renvoyé à ses chères études comme une indésirable exception à la règle inaugurée par le colonisateur lui-même. Et, aujourd’hui même, l’œuvre de ses entrailles politiques, la RB, participe allègrement à cette situation affligeante de la désunion fatale. Sans préjuger de la part hypocrite qu’y prend ses géniteurs, force est de constater que le seul fait que Léhady Soglo, homme politique d’une plus jeune génération, s’enlise corps et âme dans cette joyeuse déraison, est loin d’être à l’honneur de ses parents — quel que soit le bémol qu’ils y mettent, par leur désaveu tapageur.
Partout au Sud c’est la désunion, le refus de s’unir, de s’aimer, de se respecter, de se faire confiance, de convoler en union fraternelle ; refus passionné, ardent et irresponsable, qui sanctionne la haine de soi typiquement sudiste.
Quel nom de candidat nordique sérieux vient-il à l’esprit dans le cadre de ces élections ? Abdoulaye Bio Tchané, bien sûr ! Mais quand on regarde au Sud, on constate pléthore de candidats sérieux, qui se concurrencent, se font des crocs-en-jambes, s’éclipsent cruellement et s’anéantissent. Ils forment la grosse majorité des 34 candidats dont la métastase fait de ce petit pays de 10 millions d’habitants la risée du monde. Comment peut-on gagner les élections en étant ainsi divisé dès le départ alors qu’on pouvait être uni ? Comment ne pas prêter flanc à la justification des fraudes ou même du K.-O par le pouvoir lorsqu’il a en face de lui une flopée de concurrents de même calibre et de même tonneau ?
La situation affligeante c’est ce refus d’union, ce manque de discipline, cette valorisation de la fragmentation à l’infini portée par le sentiment d’être intelligent au moment même où on fait montre de la bêtise la plus rance, de l’idiotie la plus pathétique et de l’égoïsme le plus minable.
Bêtise, Idiotie et Égoïsme tels sont les trois pieds du foyer ardent sur lequel nous brûlons l’espérance légitime de notre communauté et de notre nation.
Exemple : Talon, le milliardaire, homme d’affaire, a-t-il décidé d’être candidat à l’élection présidentielle pour les raisons que l’on sait sans toutefois cautionner? Eh bien, sans tarder, s’élève une candidature duale d’un autre milliardaire homme d’affaire qui lui répond — celle de Ajavon ! Talon n’est certes pas au-dessus de toute critique, lui qui, comme de nombreux autres, ne peut être exonéré de la responsabilité dans l’avènement du régime corrompu, médiocre et régionaliste de Yayi Boni. Mais quel est le sens ou l’intelligence de la candidature réactionnaire de Adjavon sinon la compulsion à l’imitation jalouse qui est au principe de la haine de soi des Béninois du Sud ? Et ce mimétisme par jalousie continue son mouvement de fragmentation irrésistible non seulement dans la région ni dans les tribus ni dans les collectivités mais jusque dans les familles où l’on compte parfois plus d’un candidat !
C’est à désespérer de l’intelligence collective, dont même certains insectes semblent mieux dotés que les Béninois du Sud. La situation est si pathétique, l’artifice si gros comme le nez au milieu de la figure que ce sont ses promoteurs eux-mêmes, ceux qui l’exploitent à leur profit qui — là aussi par intelligence — se dévouent pour en limiter la casse, nous aider un peu, faire comme si, nous gaver de l’illusion d’enfin élire un président du Sud. En choisissant Zinsou comme dauphin et successeur, c’est à ce camouflage subtil que procède Yayi Boni : crever l’abcès avant qu’il ne se transforme en gangrène. Faire comme si un Sudiste allait enfin être président au grand soulagement de 70 % des siens qui languissaient depuis 20 ans au moins ; et du même coup, priver les Sudistes de l’insigne occasion de prendre conscience des conséquences de leur sport préféré : la haine de soi. Or, le remède proposé n’est qu’un placebo de pure distraction. En effet, Zinsou dont l’identité, à l’instar de sa nationalité — à ne pas confondre avec sa citoyenneté — est sujette à caution, n’est pas plus sudiste que nordiste ; et, dès lors qu’il sera comme il l’est déjà, l’otage de Yayi et des « siens », rien ne changera dans l’injustice régionaliste dont souffre le sud au niveau présidentiel depuis plusieurs décennies.
Et c’est d’ailleurs ce qui explique la passion avec laquelle mon ami de Ségbana, qui soutient Yayi Boni, brandit le drapeau de Zinsou avec une ferveur nationaliste qu’on n’a jamais vu chez un Nordiste moyen qui, lors des élections présidentielles, a toujours fait preuve d’une discipline régionaliste inébranlable.
Adenifuja Bolaji
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