
Mon Cher Pancrace,
J’ai bien reçu ton dernier courrier depuis Malte où tu fais une escale avant de rejoindre Bruxelles où se tient ton prochain colloque consacré à la gouvernance endogène. Et comme toujours, en phase avec l’actualité nationale, tu me parles de ta crainte pour les élections présidentielles de la semaine prochaine. Mettant sous mon regard un sondage qui, sauf erreur à ma connaissance est concocté par un institut béninois sous l’égide du professeur Wantchékon, tu dis « tout cela est cousu de fil blanc, le but est d’imposer un schéma favorable à la fraude », Et élaborant ta pensée, tu précises que, « au final, ils vont placer Zinsou face à Bio Tchane puis populariser le fait qu’après 38 ans de pouvoir du Nord, le Sud se révoltera si un homme du Nord venait à succéder à Yayi Boni. » Ton analyse est on ne peut plus pertinente, et je valide à 100%, Et ce faisant, je m’en vais t’expliquer comment ce choix machiavélique va être perpétré.
Mon Cher Pancrace, selon le parti-pris de la fraude, la question est de savoir en effet qui la junte frauduleuse de Yayi placera-t-elle en face de Lionel Zinsou. Plusieurs schémas se présentent, avec chacun ses chances, ses avantages et ses inconvénients.
Si on suppose que, comme le montre le sondage que tu soumets à mon attention, les 4 premiers candidats à part Zinsou sont dans l’ordre ABT, Ajavon, Talon, et Koupaki — et sous réserve du sérieux de cette étude — eh bien il y a quatre possibilités de schémas de face à face qui s’offrent au pouvoir :
1. Zinsou/ABT ; 2. Zinsou/Ajavon ; 3. Zinsou/Talon ; 4. Zinsou/Koupaki.
De tous ces schémas, le premier — Zinsou/ABT a la singularité de présenter deux candidats qui poseraient problème pour le sud, en rapport avec sa longue frustration présidentielle, en déphasage avec son poids démographique.
Si il est clair que ABT est du Nord et ne correspond pas à l’attente d’alternance régionale des sudistes, qui en ont marre d’être mis de côté aux élections présidentielles en dépit qu’ils représentent plus de 60% de la population du pays, et plus de 75% de ses compétences sociologiques, difficile de dire de quelle région est Zinsou. Non seulement parce qu’il serait officiellement originaire de cette région des Collines qui, d’avoir subi la griffe de Yayi Boni est virtuellement annexée au Nord imaginaire de tous ceux qui ont des raisons historiques d’en vouloir aux Fons avec lesquels se confond la représentation politicienne d’un sud tout aussi imaginaire — et ce au mépris du fait culturel et administratif qui affirme la prépondérance de son identité Adja et yoruba, mais aussi de l’inclusion, il n’y a guère longtemps, dans le département du Zou si symbolique du territoire des Fons ; mais aussi, en raison de l’incompétence ethnique visible de Zinsou en tant que Béninois du Sud. C’est d’ailleurs pour cette double étrangeté, qui constitue sa posture d’étranger politique, que Yayi Boni, qui ne déteste rien tant que les Béninois — souvent synonyme de Béninois du Sud– a choisi Zinsou, là où il aurait pu choisir un Abiola. Il faut préciser en passant que la réputation de Yayi Boni de détester les Béninois doit être analysée de près. Par exemple, quid de sa haine des hommes d’affaire béninois auxquels ils préfère frénétiquement les étrangers ? Un examen concret de ces hommes d’affaire en question montre qu’ils ont nom : Talon, Ajavon, Dossou-Aworet, etc… C’est-à-dire en somme des hommes originaires du Sud; Donc en vérité, c’est plus le Béninois du Sud que par complexe Yayi déteste dans les Béninois avec lesquels il a eu maille à partir. Cette donnée est à prendre en compte dans la considération de la probabilité de préférence des autres schémas par le parti pris de la fraude, dans l’hypothèse bien sûr d’un second tour. En effet, en dehors du premier schéma à savoir le schéma Zinsou/ABT, Yayi Boni prend un risque, partagé du reste par la conscience collective régionaliste d’un nord devenu au fil des décennies accroc à la présidence. Mais chacun des schémas a son argument et son contre-argument électoral. Ce qui se dit là ne tient compte en rien des scores réels des candidats, puisque tel est le principe autoritaire de Yayi, qu’il fonctionne en vase clos et fait sa cuisine sans demander son reste. De ce point de vue, le deuxième et le troisième schéma sont là pour heurter le sentiment de ceux qui ne veulent pas que les hommes d’affaire se mêlent de la vie politique. Plus particulièrement, dans cette ligne moralisatrice, le schéma n° 3 fédèrera contre lui l’opposition de ceux qui s’inscrivent en faux contre ce qu’ils considèrent comme la démarche revancharde donc attentatoire à la paix qu’ils attribuent à tort ou à raison à la candidature de Patrice Talon. Enfin, à l’antipode du premier schéma, se trouve le schéma n° 4, qui met en face à face deux hommes qui ont à peu près le même profil technocratique, deux anciens « premiers ministres » par surcroît. A ceci près que Yayi Boni prend le risque, dans ce schéma, de l’arrivée au pouvoir à peu de frais, d’un sudiste, car de tous les autres candidats du sud, Koupaki présente la particularité d’avoir le minimum de choses qui laissent à désirer contre le maximum de choses à désirer.
Donc, mon cher Pancrace, je suis de ton avis que le schéma qui a la préférence de la junte frauduleuse de Yayi sous le contrôle félon de la CENA et de la Cour Holo, est sans doute le face à face Zinsou/ABT. Dans ce schéma, Yayi Boni met en face deux hommes dont la victoire le met à l’abri de toute inquiétude en même temps qu’elle ne choque pas sa sensibilité et le complexe anti-sud qui chez lui est une seconde nature.
Dans tous les cas la fraude est à rejeter radicalement, et le peuple béninois doit se lever comme un seul homme et noyer dans la houle de sa révolte les auteurs de ces coups tordus.
Quant à moi, sur les vagues de notre amitié, je vogue le cœur léger et te souhaite un bon séjour à Malte, et bon voyage sur Bruxelles.
Amitié
Binason Avèkes
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