Éloge d’un jeune Colon

ou « Pourquoi l’Afrique Appartient à l’Europe »

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La question de la colonisation, dans l’entendement ordinaire des Africains se conçoit comme domination de l’étranger européen à des fins d’exploitation. Du fait que la colonisation a suivi la conquête d’une multitude de royaumes africains, et a eu pour but l’exploitation dans la sujétion, sa fonction historique et ontologique est niée. Dans la dialectique de la libération, la colonisation est frappée d’un jugement moral sans appel ni concession. La colonisation est un mal anthropologique, basé sur le racisme au service de l’impérialisme et le capitalisme mondialisé. L’indépendance sanctionne ce mal et instaure le manichéisme de la double conscience : celle de la victime, qui appelle forcément celle du bourreau. Mais outre que les indépendances en Afrique sont une sinistre mascarade, et que d’une certaine manière surtout en Afrique francophone, elles ne sont que la continuation de l’oppression coloniale sous une autre forme – forme qui emprunte ses moyens au théâtre dans l’indifférence d’un monde à la fois spectateur et complice – ce manichéisme est sinon aveugle au moins borgne dans son jugement.
Si la colonisation est un viol, force est de constater que l’Afrique et les Africains d’aujourd’hui sont les enfants de ce viol. On ne peut accuser l’Europe du viol colonial, sans lui reconnaître la paternité de ce qui en a découlé. D’où le malentendu entre une certaine conscience patriotique africaine historiquement partiale sinon passionnément aveugle, qui confond l’Afrique des royaumes d’avant la conquête avec l’Afrique des états postcoloniaux. Dans son aveuglement, cette conscience, prenant uniquement parti pour la mère violée, stigmatise le viol et son auteur, et ne voit pas le travail historique de la dialectique qui a fait passer l’Afrique de son état précolonial à son état postcolonial. Entre ces deux états, elle ne voit que le mal qu’elle dénonce avec vigueur ; et elle est d’autant plus fondée dans sa dénonciation que, fort de la conscience de sa contribution à cette dialectique, l’Europe ne renonce ni au mal ni à sa vocation d’agent dialectique.
Les Blancs, les Européens s’arcboutent sur leur paternité crapuleuse de ce que l’Afrique est aujourd’hui. Ils ne voient pas le mal mais leur œuvre et leurs intérêts qu’ils comptent sauvegarder et poursuivre coûte que coûte. Tandis que la conscience africaine patriotique dit que la mère a été violée et en reste au viol, la conscience coloniale européenne ne voit pas le viol mais les charmes de la mère et les promesses de l’enfant issu de ce viol.
Lorsque le Franco-béninois comme il est convenu d’appeler Monsieur Lionel Zinsou dit pince sans rire devant un parterre de dignitaires politiques de son pays que l’Afrique appartient à l’Europe, c’est fort de cette conscience qu’il s’exprime.
Faut-il que les Africains continuent à s’enfermer dans ce malentendu ? La colonisation n’est pas une civilisation, a dit à juste titre Aimé Césaire, mais ce n’est pas parce qu’elle n’est pas une civilisation que sa fonction dialectique dans l’histoire africaine serait niée.
Ci-dessous un texte qui fait l’éloge d’un jeune colon, dont l’engagement singulier dans l’aventure coloniale, de part la passion du travail qu’il mobilise, même lorsque celle-ci est orientée vers un  accomplissement personnel, donne une idée de la part de sueur et de sacrifice investie par l’Europe dans l’émergence de l’état africain d’aujourd’hui.


C’est que, sur ces plateaux désolés du Dahomey dont il a fait le champ immense de son activité, Henry peut enfin donner sa mesure. Toutes les qualités physiques et morales dont les années l’ont enrichi trouvent sur cette terre encore vierge leur plein et merveilleux épanouissement.
Cette fois-ci, c’est la vie bienheureuse, intense et multiforme, sans plus d’entraves à son cours déchainé, démesurément élargi.
C’est la lutte rêvée. C’est le travail libre, joyeux et fécond avec tout ce qu’il peut mettre au cœur de l’homme de satisfaction légitime, d’allégresse profonde et de paix sereine.
Chaque matin, au sortir de ses nuits sans fraîcheur, où des forces malfaisantes, circonviennent les cabanes fragiles, il va consacrer à sa tâche immense une énergie plus jeune et des bras plus forts.
Sa hache à la main, il parcourt la brousse sous le ciel en feu, taillant les sentiers par où viendra la vie, découvrant le sol vierge qu’il faut féconder. Il lui arrache ses promesses qu’elle ne tient pas toujours. Quand elle le trompe, il ne s’émeut point, car il voit à l’horizon de sa vie briller les gerbes d’or des moissons à venir. A tout moment se lèvent dans son âme, comme autant de soleils, des certitudes brillantes qui illuminent sa route et affermissent ses pas. Il n’est point intimidé par le poison subtil et traitre qui menace son sang, les germes de fièvre et de mort qui rodent dans les hautes herbes. Il jette en passant son mépris à ses ennemis invisibles, et le cœur en fête des victoires prochaines, il s’avance au travers, bardé de sa foi robuste, comme d’une armure enchantée.
Il oppose à toutes les difficultés, à toutes les contrariétés un inaltérable optimisme. Il répare sans murmure le mal que lui font les éléments hostiles. Au prix d’efforts inouïs, il va chercher au loin pour ses gens et ses bestiaux, l’eau que le ciel lui refuse ; il la ramène sur un char qu’il a construit de ses mains industrieuses. Car, il n’est d’activité où son cœur et ses mains ne se complaisent ensemble. Il est agronome, architecte, maçon, menuisier, charron, explorateur, médecin, pédagogue.
Ingénieux et multiple comme Robinson, il devient en quelques mois, pour un petit peuple nègre, le conseiller unique et universel, le dispensateur suprême des biens les plus précieux et des plus rares, le détenteur respecté de toute force, de toute science et de toute sagesse. Et, de fait, il cultive, à l’ombre se sa cabane diverses branches du savoir humain, toujours dans l’intention de faire tourner les connaissances acquises au profit de son œuvre bien aimée.
(…)
Or, un jour qu’il poursuivait sa route ardue, heureux du long effort fourni et souriant aux étapes futures, la fièvre qui le guettait a plongé dans son sang ses griffes venimeuses. Elle a coupé court à son élan, elle a brisé son effort splendide, paralysé tant d’énergies fécondes, anéanti en un instant tant de belles espérances. De son haleine empoisonnée, elle a soufflé toutes ses flammes brillantes, elle a fait la nuit et le froid dans le cœur de notre ami, elle l’a jeté, mort et brisé, au bord de la route.

Extrait de la préface de Maxime de Stoutz à Deux années au Dahomey, 1903-1905, d’après les lettres de Henry Hentsch ( mort à Savalou le 26 mars 1905, à l’âge de 24 ans) [Publié par Mme Hentsch], Nancy 1916

Prof. Akanni Badmos

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2 commentaires

  1. Cette phrase de Lionel Zinsou, je la proposerais comme sujet de dissertation au Baccalauréat …

  2. Dissertation philosophique ? ou d’Histoire et Géographie ? Dans tous les cas, encore faudrait-il que les programmes, par leur contenu, les y préparent ; et là-dessus, rien n’est moins sûr…

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