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Depuis Vendredi les Nigérians, notamment ceux du sud commencent à exprimer leur mécontentement face à la tendance qui se profile dans les nominations effectuées jusqu’ici par le président Buhari. A les en croire ces nominations seraient déséquilibrées, pour ne pas dire régionalistes, ce qui selon eux jure avec l’intérêt du pays. Et pour cause : le Président Buhari est originaire de l’État de Katsina dans le Nord, le président du Sénat, Bukola Saraki et celui de la Chambre des représentants, Yakubu Dogara, sont de Kwara et Bauchi, respectivement, deux états du Centre-Nord et du Nord. Le pouvoir judiciaire est dirigé par le juge Mahmoud Mohammed de l’État de Taraba, un état du Nord. Plus saisissant encore, des neuf nominations effectuées par le Président Buhari, huit sont allées à des Nigérians du Nord et une seule à un Nigérian du Sud. Ce sont surtout les nominations qui ont déclenché la colère des Nigérians du Sud, pour la plupart les Yoruba, qui se sont faits, il faut le souligner, la tête de pont sudiste de la victoire électorale de Buhari aux présidentielles — le parti APC dont il fut le candidat est l’œuvre du Yoruba musulman Bola Ahmed Tinubu, ancien Gouverneur de Lagos. Comme beaucoup de Sudistes de notre région du Golfe de Guinée/Bénin, les Nigérians du Sud assument une posture républicaine, qui traduit leur intériorisation des valeurs occidentales, mais celle-ci n’est souvent pas payée de retour par leurs compatriotes nordiques, comme c’est le cas dans maints pays de la sous-région, et comme malheureusement semblent le trahir ces tout premiers gestes politiques du nouveau président nigérian. Mais à côté des Yoruba, les Ibo ne sont pas en reste qui expriment eux aussi leur consternation, bien que n’ayant pas nourri un fol espoir dans l’élection de Monsieur Buhari. Toutes parties, religions et obédiences confondues, les Nigérians du Sud mécontents demandent à Buhari de respecter le principe fédéral de la constitution du Nigeria Déjà, Internet, particulièrement les réseaux sociaux et les blogs bruissent de ce mécontentement épidermique, à travers réactions et contre-réactions. Ainsi pouvait-on lire sous la plume d’un lecteur yoruba, un certain Omoyooba, comme son nom l’indique clairement, que : «Dans un Nigeria multiethnique et multiconfessionnel, c’est mal inspiré de sa part de ne nommer que des musulmans du Nord. Quel cas fait-il des chrétiens et des Sudistes? Le Président Muhammadu Buhari devrait savoir que l’ancien président Goodluck Jonathan a commencé avec plus de bonne volonté que cela en 2011 et néanmoins a fini par s’enliser dans l’échec au bout de quatre ans. Buhari ne devrait pas faire la même erreur. Le Nigeria appartient à tous ». Ces cris et alarmes émanant du Sud ne sont pas une vue de l’esprit, ni l’expression d’une quelconque impatience politique. On peut analyser dans le détail les neuf nominations effectuées par M. Buhari et comprendre qu’elles aillent en majorité au nord. Notamment pour celles qui touchent à la sécurité. Limogeant l’actuel directeur sudiste du Service de Sécurité de l’Etat, et des Personnalités politiques, le bien controversé SSS, M. Buhari est allé jusqu’à faire appel à un retraité, qui se trouve être originaire du même État de Katsina que lui. Pour un homme qui jadis a accédé au pouvoir par un coup d’Etat et en a été délogé par un coup d’Etat la sensibilité à l’organisation de la sécurité d’Etat, dans son rapport avec les hommes de confiance peut se comprendre. Mais toutes les nominations ne relevaient pas du secteur de la sécurité et semblent malheureusement traduire l’esprit d’accaparement qui célèbre le sentiment que le pouvoir national avec ou sans élection devient toujours dans notre sous-région du golfe du Bénin/Guinée, un pouvoir régionaliste. Gouverner en Afrique, et plus particulièrement sur le Golfe de Guinée/Bénin en raison de sa conformation géographico-culturelle structurellement clivée, c’est faire de la nation une région, à l’exclusion de toutes les autres. Le cas de la nomination du Président de l’INEC ( la CENA nigériane) est assez flagrant dans ce parti-pris régionaliste. Monsieur Jonathan, sudiste chrétien fidèle à la posture fairplay des sudistes, avait nommé le Professeur Attahiru Jega, un musulman nordiste à ce poste. Celui-ci devant aller à la retraite, comme le veut la règle a passé service à son suivant hiérarchique, qui se trouve être un sudiste. Mais quelques heures après, avec une rapidité déconcertante, Monsieur Buhari réagit en nommant à la place de ce favori administratif, un autre Président, une femme originaire du Nord. Ce geste, comme toutes les nominations effectuées jusqu’à présent par M. Buhari trahit bien la grande sensibilité que manifestent les Nordiques par rapport à leur volonté de préséance voire de suprématie politiques sur les Sudistes ; volonté qui se manifeste au-delà de la ligne de partage partisane de façon aveugle et léonine dans l’accaparement des postes et jouissances du pouvoir. On a pu le constater dès l’entame politique du régime avec l’élection aux postes de Présidents des deux Assemblées — Sénat et Parlement — où le Nord tout partis confondu s’est coalisé pour élire des présidents originaire du Nord en défiance au choix équilibré du parti majoritaire. Il y a donc chez les Nigérians du Nord, une double attitude marquée à la fois par la culture du clivage et une volonté délirante de suprématie. Et alors se pose la question de savoir si un certain héritage idéologique du passé ne continue pas d’animer secrètement les dirigeants de cette partie du pays. Notamment l’influence d’un dirigeant considérable issu de cette région, et qui en raison de son envergure politique et des conditions tragiques de sa disparation est hissé au rang de héros national, bien que sa vision de la nation fût toute clivée et suprématiste. Il s’agit de Sir Ahmadu Bello, qui disait : « La nouvelle nation appelée Nigeria devrait être le domaine réservé de notre aïeul Ousmane Dan Fodio. Nous devons implacablement empêcher tout changement de pouvoir. Nous utiliserons les minorités du nord comme des instruments dociles et le Sud comme un territoire conquis, que nous ne laisserons jamais nous dominer, et auquel nous ne permettrons jamais de contrôler son avenir. » – In « The Parrot », 12 Octobre 1960. Comme l’écrivait le Professeur Cossi Bio Ossè dans une analyse sur la question, il s’agit de « propos ouvertement suprématistes d’un homme que la mythologie nationale classe parmi les pères fondateurs du Nigéria, et auquel la mémoire nationale a consacré une université ; un homme que le discours politiquement correct, corseté de complaisante dénégation, présente comme un sage, ouvert et tolérant ». Il est vrai ajoutait le Professeur « que la fermeture d’esprit et l’intolérance ont pris une telle proportion de nos jours que maints va-t-en-guerre d’hier peuvent paraître des parangons de vertu nationale et de fraternité. » Muhammadu Buhari serait-il un continuateur subtil de Ahmadu Bello ? Rien n’est moins sûr. Diriger un État multiethnique et multiconfessionnel n’est certes pas chose facile. Il va sans dire que les Nigérians du Nord sont dans l’état d’esprit qui a prévalu au renvoi du chrétien sudiste Jonathan et à l’élection massive de cette image d’eux-mêmes sublimée qu’est Buhari. Et le Président élu pour des raisons politiques a du mal à décevoir d’entrée cet état d’esprit, d’autant plus qu’il a besoin, dans les mauvais jours que la réalité ne tardera pas à lui servir bientôt, de ce nord fidèle et aveugle comme base arrière politique. A côté de cette délicatesse affective et politique, il y a malheureusement aussi les inconditionnels de la culture du clivage qui s’inscrivent dans le discours suprématiste et égoïste cher à leur illustre ancêtre. Sous ce rapport les Yoruba qui font la transition entre le Nord musulman et le Sud chrétien ainsi que les sudistes républicains qui croient à l’unité du Nigeria et à l’égalité de ses citoyens — toutes valeurs qui jusqu’à présent sont aussi respectables qu’illusoires — n’auront que leurs yeux pour pleurer. Alan Basilegpo |