Lettre à Pancrace sur PIK et son Fayawɔ …

Lettre à Pancrace sur PIK et Roger Gbégnonvi, le Fayawɔ de la Nouvelle Conscience

 

writting2J’ai reçu ta dernière lettre de New Dehli où, malgré la distance et le sérieux de ta mission, avec l’ironie mordante que je te connais, tu fais allusion à la dernière chronique du professeur Roger Gbégnonvi, que tu appelles  le « citateur impénitent ». Par ce mot, tu fais sans nulle doute allusion à la manie qu’a ce chroniqueur de faire assaut de citations, souvent désuètes, d’auteurs, de références ou d’images d’Epinal occidentaux aussi datés qu’obsolètes, et qui, amenés comme un cheveu sur la soupe, n’ont d’autres usages que de pose passablement savante, sorte de « m’as-tu-vu » intellectuel pour le moins dérisoire.

Dans un échange téléphonique sur le sujet, te souviens-tu, tu es allé jusqu’à inférer l’inspiration rhétorique de ces chroniques à partir de ces citations et références subtilement glanées à l’avance. Pour ma part, je t’ai dit ce qu’il en est de la motivation réelles et des ressorts inconscients de nos causeurs lettrés, non seulement au Bénin mais en Afrique symboliquement dominée.  Au Bénin par exemple, nombre de ces causeurs excités, se refroidiraient illico si le bon sens venait à imposer, au lieu de la langue du Blanc où chacun joue à faire son petit numéro à la noix, nos langues nationales telles que le yoruba, le bô, le bariba ou le fon, qui deviendraient alors nos véhicules d’écriture et de pensée. Alors on verra comment le nombre de ces causeurs se réduirait comme peau de chagrin ; on verra qui veut bien parler et pour dire quoi ; on verra, pour parler comme Bourdieu, ce que parler veut dire…
Mais sincèrement, mon cher Pancrace, cet aspect rhétorique de la dernière livraison du « citateur impénitent » comme tu l’appelles n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Soit dit en passant, parlant de l’imposition de nos langues nationale, le professeur Roger Gbégnonvi ne risque pas d’appartenir au nombre de ceux qui, le cas échéant, se refroidiraient du premier coup, car sur ce point précis, l’homme a fait ses preuves. Il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Son travail sur les proverbes fon fait référence et plaide pour lui. De plus, en tant qu’éphémère ministre des langues nationales, il n’a pas manqué d’idées et de volonté. N’oublie pas que l’un de ses leitmotive fétiches qu’il énonçait lui-même en fon était : « Hèfun mè wè hè non su dé », ce qui en français veut dire : « l’oiselet doit grandir dans son propre plumage ». Mais, «awi tayi wi » (pour finir) comme le diraient les Yoruba, tout cela a fini hélas en eau de boudin. Toi-même, en son temps, tu as soupçonné la main invisible de la Françafrique dans la mise hors jeu du brave ministre des langues nationales. Attention, quand je dis « brave ministre », je ne fais pas l’apologie du choix par Roger Gbégnonvi d’entrer au gouvernement de M. Yayi. Surtout lorsque cet intellectuel jusque-là faisait partie des quelques rares personnalités de la société civile qui surveillaient l’action de nos gouvernants. Si les surveillants doivent passer du côté des surveillés, qui surveillera qui et quoi ?
Non, mon cher Pancrace, la bravoure supposée de M. Roger Gbégnonvi dont je parle ici se veut simplement rhétorique et porte sur un point précis ; elle ne pose pas le problème de fond de sa traversée hasardeuse de la ligne jaune entre la conscience vigilante de l’acteur honnête de la société civile et l’entrée partisane au gouvernement. Traversée dont l’intéressé, comme d’autres du même acabit, doit accepter sans faux-fuyants d’assumer la responsabilité. Après tout, notre « citateur impénitent » qui n’adore rien tant que faire référence à la France, n’est pas sans savoir qu’André Malraux qui est rentré au gouvernement du général De Gaulle a assumé ses responsabilités. Même si n’est pas Malraux qui veut, et on ne peut sans insulte comparer Yayi Boni au général De Gaulle.

Au contraire, mon cher Pancrace, cette problématique de la responsabilité me donne l’occasion de rebondir au-delà de ta boutade sur les manies de nos chroniqueurs patentés. Et là-dessus une question s’impose. Pourquoi, dans sa dernière chronique Roger Gbégnonvi donne le bon Dieu sans confession à Pascal Irénée Koupaki en faisant passer en contrebande sont fumeux concept de « Nouvelle conscience » ? La manœuvre est d’autant plus grossière que tout le propos de la chronique est construit autour de la critique diabolisante de Yayi Boni. Or sur 10 ans de pouvoir de Yayi Boni, de sa victoire plébiscite de 2006 jusqu’au holdup électoral crapuleux de 2011 et au-delà, le ci-devant Pascal Irénée Koupaki aura servi constamment et assidûment son maître durant huit ans bien sonnés. Comme il vient de le faire dans une interview sur une chaîne de télévision de la place de Cotonou, l’ancien « premier ministre », sortant de son silence de mort dans une esquisse préparatoire à sa candidature à l’élection présidentielle, peut se livrer à une litanie de dénégations de ses responsabilités dans la série impressionnante de scandales qui ont secoué le gouvernement dont il était l’un des acteurs clés ; sa stratégie de « n’avouez-jamais » peut bien avoir été servie par l’apparence de sérénité et de sérieux qui caractérisent son style et son langage gestuel. Mais le peuple béninois n’est ni dupe ni amnésique ; et il sait la fidélité indéfectible de Pascal Irénée Koupaki à l’égard de Yayi Boni ; il sait qu’il y a quelque chose en politique qu’on appelle solidarité gouvernementale, qui lui impose d’assumer les responsabilités des faits et méfaits du gouvernement dont il fut le premier ministre. Si Pascal Irénée Koupaki n’a rien à se reprocher et peut, comme il le fait, argumenter son innocence, qu’est-ce qui empêche Yayi Boni de faire valoir la même protestation d’innocence avec les mêmes arguments bateaux ? À terme, comme c’est souvent le cas au Bénin, nous aurons des crimes constatables, mais aucun criminel. La nouvelle conscience de Pascal Irénée Koupaki l’exonère-t-il de sa responsabilité dans la pourriture du poisson que stigmatise Roger Gbégnonvi ? Pourquoi assumer ses responsabilités est-il si pénible au Béninois, qui préfère volontiers adopter la tactique du chat qui recouvre instinctivement son excrément de litière pour ne pas avoir à en sentir l’odeur ? Pourquoi quand vient l’heure d’assumer ses responsabilités, l’arène politique béninoise des acteurs et profiteurs en tous genres devient-elle tout à coup si déserte ? Et ce vice malheureusement n’est l’apanage d’aucune catégorie ; il est la seconde nature de tous : intellectuels plus ou moins douteux, politiques infâmes, c’est-à-dire une venimeuse engeance de laveurs de chèque, de flibustiers sans foi ni loi qui abusent des faiblesses de l’État simiesque hérité du colonialisme dont nous n’avons aucune idée de l’essence.
Pourquoi donc cette grossière manœuvre de la part d’un homme qui fait figure d’intellectuel, professeur de son état et qui exerce de ce fait une influence non négligeable sur la mémoire et l’esprit de la jeunesse, des lettrés et des étudiants ? Qui mieux qu’un intellectuel peut être l’avocat du devoir de mémoire et d’intelligence d’un peuple ? Passe encore qu’un homme qui, jadis, se frappait la poitrine d’avoir amené le grand sauveur Yayi ait mis de l’eau dans le vin de sa flagornerie sans crier gare. Mais comment ose-t-il absoudre l’un des piliers du régime qui a transformé le pays en poisson pourri et dans le même temps stigmatiser cette pourriture ? Si Yayi Boni est la tête du poisson pourri, Pascal Irénée Koupaki fait partie des bronches de cette tête du poisson. Et peut-on séparer la tête du poisson pourri de ses bronches ?
En fait, la question posée n’est pas sans réponse, mon cher Pancrace. Un petit moment de réflexion suffit pour comprendre l’astuce de ce sournois paradoxe. En faisant passer la fumeuse théorie de la « Nouvelle conscience » de Pascal Irénée Koupaki en contrebande, il n’est pas sûr que Roger Gbégnonvi s’exerce à cette manie de faiseur de roi ou de dénicheur d’oiseau rare qu’affectionnent tant nos soi-disant hommes en vue au Bénin. Non, en donnant le bon Dieu sans confession à Pascal Irénée Koupaki, Roger Gbégnonvi ne fait pas non plus montre d’un zèle farouche de chrétien. En revanche, faire comme si de rien n’était, dénier subrepticement la responsabilité politique du numéro deux du régime dans le pourrissement du poisson-Bénin,  c’est dénier la sienne propre, en tant qu’éphémère ministre sous le patronage de Yayi Boni et du même Pascal Irénée Koupaki. Il s’agit donc pour le « citateur impénitent » de faire d’une pierre deux coups. En somme, rien de gratuit ou d’altruiste dans ce numéro.

Comme tu le vois, mon cher Pancrace, à l’instar de tes questions sérieuses, même une boutade de ta part est susceptible de donner lieu à une prise de conscience des tares et travers du système politique béninois et de ses acteurs. On ne stigmatisera jamais assez toutes les voies nombreuses et variées que prend chez le Béninois le refus cynique de faire face à sa responsabilité et de l’assumer comme cela se doit. Cette ligne de force est sans concession car il n’y a pas d’avancée sans mémoire ni responsabilité. On ne peut pas se remettre à bâtir à l’identique une maison qui s’est écroulée si on ne fait pas l’inventaire des failles et points faibles qui sont à l’origine de son écroulement. A moins de prendre le parti stupide de tourner en rond. Mais, comme tu en conviens, cher ami, le peuple de notre pays le Bénin a trop souffert pour se payer le luxe de décennie en décennie de se faire tourner en bourrique par une  poignée de profiteurs héréditaires qui font bombance sur son dos.

Cher ami, merci pour ta savoureuse boutade qui n’est pas tombée dans l ‘oreille d’un sourd, et plein succès à ta mission à New Dehli !

Toute mon amitié

Binason Avèkes

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