Le Club des Présidents Nordistes du Golfe de Guinée : Hasard ou Volonté ?

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Sur la côte du golfe de Guinée, dans son versant spécifique de l’Afrique de l’Ouest,–plus qu’ailleurs en Afrique–existe une donnée d’opposition régionale entre le Nord sahélien et le sud forestier ou côtier. Cette opposition n’est pas seulement géographique, mais elle est aussi culturelle, linguistique, symbolique, mentale et par-dessus tout religieuse–la religion étant ici considérée du point de vue des deux religions du livre exportées en Afrique : l’islam et le christianisme. L’islam caractérise le Nord dans son immense majorité et ce bien avant l’ère coloniale, et le christianisme caractérise le sud depuis le début de l’ère coloniale bien que des influences du christianisme existaient avant cette période.
Le Nigéria qui constitue à la fois le centre et la masse critique de ces États du golfe de Guinée ainsi défini ( c’est-à-dire sans don versant spécifique de l’Afrique de l’Ouest) , est l’exemple le plus représentatif de ce clivage. À côté du géant nigérian, il y a le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d’Ivoire, tous pays qui ont leurs pieds sur la côte du golfe de Guinée et leur tête dans le Sahel.
D’un point de vue démographique, en principe, les régions forestières et côtières réunies sont, en raison de leur forte densité, logiquement plus peuplées que les régions sahéliennes dont certaines parties sont désertiques. Mais à cette densité du sud s’oppose l’espace plus vaste du Nord. La partie sud de ces pays est généralement plus peuplée que la partie Nord dans la mesure où les grands espaces septentrionaux ne compensent pas souvent le déferlement démographique du sud. Toutefois, pour des raisons politiques et électorales, la constitution de ces blocs régionaux va de pair avec une polémique de revendication de la primauté démographique. Revendication qui, selon l’option des pouvoirs publics en place, reçoit des aménagements de complaisance. Ainsi, contre toute logique spatio-démographiques, la région nord du Nigeria, et plus particulièrement les villes de Kano et de Kaduna, sont affectées d’une démographie qui surpasse celle du sud et plus particulièrement la grande mégalopole de Lagos, et ce en dépit de tout bon sens. Cette affectation polémique a des usages électoraux, et sa naturalisation constitue pour les régions ainsi avantagées un atout non négligeable que les régions lésées concèdent de bon cœur ou par insouciance dès lors qu’elle ne compromet pas leur équilibre politique.
Un autre élément du clivage Nord/Sud et non des moindres est le décalage socio-économique entre les deux régions. Le nord qui a été rebelle au commerce avec le colonisateur blanc qui installait sa civilisation sur les côtes, a fini par hériter des conséquences de sa prise de distance ; alors que le sud qui était le théâtre de cette civilisation coloniale en a tiré les bénéfices socio-économiques. Cette situation est à l’origine de la pauvreté relative du Nord par rapport au sud dans tous ces pays, que ce soit le Nigeria le Bénin le Togo le Ghana ou la Côte d’Ivoire.
Une question pertinente s’impose au regard de ce clivage Nord-Sud du point de vue de sa nécessité historique : pourquoi les occidentaux–Anglais et Français–ont sculpté ces espaces en des blocs uniques s’étendant tous de la côte au cœur du Sahel ? En effet, en termes d’unité symbolique, religieuse, culturelle, il y a plus d’affinités entre toutes les régions du sud de cette côte agrégées qu’entre chacune d’elles et la région septentrionale correspondante, et inversement. Pourquoi les colons n’ont-ils pas jugé nécessaire ou sensé de diviser ces pays en deux, quitte à obtenir par agrégation au sud ce qu’on aura perdu en territoire au nord, et inversement ?
Ces questions sont pertinentes parce que pour des raisons culturelle, symbolique, et économique, l’unité nationale dans chacun de ces pays est plus difficile à réaliser. La question devient sensible avec les élections présidentielles dans ces états qui sont tous centralisés avec un régime présidentiel. Voir élire un président chrétien du sud, pour un nordique, c’est comme changer de pays, devenir étranger dans son propre pays. L’élection présidentielle est, dans ces pays, un moment crucial et presque magique de régionalisation de la nation c’est comme si sur un théâtre, la moitié de la sciène et des acteurs étaient plongée dans l’obscurité pendant que l’autre moitié baigne dans la lumière. Et d’une législature à l’autre, les deux parties luttent passionnément sinon violemment pour conserver la situation ou pour la changer.
Les raisons pour lesquelles, au lieu d’avoir une orientation sud-sud, la perception territoriale des états coloniaux s’était enfermée dans une logique sud-nord, inopérante, contre nature et contre tout bon sens, ces raisons sont multiples :
1. La première raison est d’ordre raciste. Tout le monde sait que le colonialisme est une entreprise basée sur le racisme, son idéologie de base c’est la supériorité de la race blanche sur toutes les autres, notamment la race noire placée en queue de peloton. Pour les blancs il n’y a aucune différence entre les noirs. Ceux-ci étant définis de l’extérieur, non pas par rapport à eux-mêmes, mais par rapport aux blancs. En Afrique, tout ceux qui sont non-blancs étaient considérés comme pareils et, comme des bestiaux que l’on parque dans le même enclos au motif qu’ils sont tous des animaux, les colonisateurs n’ont pas donné dans la dentelle pour enfermer dans le même espace politique des populations et des peuples bien souvent aussi différentes entre elles que les Norvégiens et les Tunisiens, au motif qu’ils seraient tous noirs
2. La deuxième raison est d’ordre colonialiste, en ce que la colonisation était une entreprise de domination, de viol, d’exploitation et du pillage. Ce seul objectif occupait l’esprit des colons à l’exclusion de tous les autres.
3. La troisième raison était liée à la topologie coloniale dont le principe était basé sur la mise au point d’une circulation continue entre l’océan côtier et le fleuve sahélien qui vient s’y jeter : le Niger, La Comoé, la Volta, etc. Cette topologie instaurait dès lors une compétition entre les puissances coloniales qui a généré une mode dans les procédures de définition territoriale. Cette mode consistait à relier entre eux des espaces s’étendant entre la côte ou les colonisateurs débarquaient et la boucle des fleuves qui était considérée comme un repère géographique décisif de leur odyssée coloniale. Pour convaincre qu’on avait autorité sur une région, il fallait en prouver la continuité territoriale depuis la côte où on a débarqué jusque dans la région du Sahel où on a planté le drapeau de sa nation. De ce point de vue, les nations du golfe de Guinée d’aujourd’hui ne sont que l’expression d’une idiote compétition territoriale entre les colonisateurs.
Aujourd’hui, la position comparée de l’attitude des parties prenantes de cette opposition régionaliste héritée de l’histoire est à la fois simple et complexe.
Elle est simple parce que l’argument régionaliste continue d’être passionnément brandi par les hommes politiques ; elle est simple parce que les populations du Nord et leurs leaders ont conçu dans la prépondérance politique, notamment dans l’accession au pouvoir présidentiel de l’un des leurs, comme à la fois une espérance de compensation de leur relative indigence socioéconomique, et en même temps une résolution de la quadrature émotionnelle de la régionalisation de la nation. Cette régionalisation de la nation étant souvent pour eux la condition sine qua non de leur bonheur politique sinon de leur bonheur existentiel tout court.
La position comparée de l’attitude des parties prenantes de cette opposition disons-nous est complexe aussi parce que le facteur colonial a laissé des séquelles mentales et culturelles et continue d’interférer dans le clivage. Les populations du sud qui ont une tradition et une réalité sociologique de plus grande ouverture à la culture occidentale du fait de leur proximité historique avec sa geste coloniale, ont développé, surtout leurs élites, un complexe de suffisance erronée. Par ce complexe, loin de s’en déprendre comme ont tendance à le faire leurs concitoyens nordistes, ils prennent pour célestes, interprètent et s’interprètent à eux-mêmes les valeurs occidentales de manière simiesque, abstraite et superficielle. Que ce soit au Nigeria, au Bénin, au Togo, au Ghana ou en Côte d’Ivoire, c’est parmi l’élite du sud qu’on rencontre les plus grands zélateurs des valeurs et de la cultures occidentales ainsi que les chantres de l’indifférentisme régionale, les plus grands républicains ou supposés tels. Conformément aux valeurs occidentales que les occidentaux eux-mêmes ne s’empressent pas d’appliquer, on recrute facilement parmi eux les perroquets et les singes infatigables de la rhétorique égalitaire ou de l’éthique démocratique, qui font l’impasse sur la dimension charismatique et identitaire des réalités communautaires ou l’intérêt régional etc. À côté de cela et contrairement au Nord, le même sud est le théâtre de multiples divisions héritées de l’histoire. Du coup, pour l’élite du sud, la meilleure façon de noyer le poisson de sa propre division c’est d’être à cheval sur le discours de l’égalité des régions, le discours de l’égalité républicaine et des valeurs de la démocratie, discours tenu le plus souvent de façon abstraite sans une certaine prise de conscience des réalités. Alors que cette égalité républicaine que prêchent les élites du sud et qui en fait cache à peine leurs intérêts égoïstes, n’est nulle part payée de retour par les représentants de la partie nordiste. ( le cas de l’homme d’affaire Patrice Talon au Bénin, zélateur puis ennemi numéro 1 de Yayi en est une illustration édifiante)
Deux exemples de cette complexité de la posture des élites et populations du sud sont donnés par le Nigeria qui vient de faire parler de lui lors des élections présidentielles du weekend dernier
1. Tout le monde a constaté et félicité le miracle politique qu’a constitué le caractère sans violence et pacifique des élections présidentielles au Nigeria. Cette élection opposait le sudiste chrétien Jonathan au nordiste musulman Buhari. Ce n’est pas la première fois que ces deux hommes politiques sont en face à face dans une élection présidentielle. En 2011, le schéma était le même, mais en 2011, à l’issue des élections, la violence s’est déchaînée dans tout le pays avec près d’un millier de morts et des dégâts matériels chiffrés en millions de dollars. En 2015, les deux mêmes hommes s’opposent et en gros, on a zéro violence, zéro mort, et zéro dégât matériel. La différence comme on le voit saute aux yeux, et personne ne peut la nier. Elle est due à quoi ? On nous parlera de l’intelligence des Nigérians, on peut l’accorder, mais l’intelligence à elle seule n’y aurait pas suffi. La vraie raison de cette différence c’est que le perdant en 2015 est originaire du sud et que les sudistes ne sont pas dans un état d’esprit de la terre brûlée, pas plus qu’ils ne font de l’accession à la présidence une question de vie ou de mort, un casus belli absolu. Ce qui n’est pas le cas des nordistes. L’exemple de la Côte d’Ivoire est là pour nous le prouver ou le rappeler.
2. Un coup d’œil sur la carte politique de la région considérée du golfe de Guinée nous montre d’un point de vue présidentiel que, du Nigeria à la Côte d’Ivoire en passant par le Bénin, le Togo, et le Ghana tous ces pays oblongues qui s’étirent de la côte du golfe de Guinée jusqu’au Sahel ont désormais un président originaire de la région du Sahel. Et la question qu’on peut poser sans malice à nos illustres dénégateurs du sud, ceux qui font comme si le la question de la vigilance régionaliste des nordistes était une question sans fondement ou sans intérêt, la question est la suivante : est-ce que ce tableau présidentiel actuel relève du hasard ?
La réponse est évidemment non. Il y a à l’évidence à l’œuvre une volonté politique exclusive d’accès au pouvoir présidentiel des élites du Nord des pays du golfe de Guinée ; volonté soutenue, inflexible et coordonnée à laquelle malheureusement l’insouciance, la division, la bêtise, le snobisme pseudo-républicain des élites du sud mais aussi leur égoïsme servent à la fois d’auxiliaire et de marchepied.

Alidou  Babangida

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