Politique : Face à la Fraude Électorale, Que Faire ?

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aka1Incontestablement, le grand enjeu de la justice électorale en Afrique c’est de ne pas laisser le pouvoir, ou même tout autre partie du champ politique, avoir la mainmise sur le mécanisme électoral et remporter les élections par corruption des institutions d’organisation et/ou de validation électorale, ou par la fraude massive par achat de vote.
Lorsqu’on en arrive à cette étape fatale alors le vin politique est tiré et il est difficile de ne pas le boire. Le seul recours significatif est la violence post- électorale, sachant qu’en toute logique et intérêt, la voie constitutionnelle de recours, au nom de la sauvegarde de la paix, dans le meilleur des cas, ou par parti-pris stipendié, confirme toujours les résultats contestés.
La véritable guerre électorale ne doit pas être postélectorale mais préélectorale. Elle doit consister à veiller coûte que coûte à éliminer les fraudes sinon à les réduire à leur portion congrue. Le peuple doit, à cet effet, faire montre d’une vigilance à toute épreuve. L’opposition qui est la victime désignée du marché de dupes en quoi se résument souvent les élections en Afrique, doit mettre en place une veille et une capacité de riposte à toute initiative du pouvoir susceptible de préparer ou de conduire à la fraude. Faute d’exercer cette veille, le candidat à l’élection qui s’aperçoit que l’autre partie–la plupart des cas, le parti au pouvoir et le président –a gagné la guerre de la fraude et de la mainmise sur le mécanisme électoral, doit, par principe et pour sauver son honneur, tout simplement sortir du jeu. Refuser de se présenter à l’élection est la seule réponse radicale et saine que la partie brimée–dans la plupart des cas, l’opposition–peut opposer à la volonté de puissance du pouvoir qui ne recule devant aucun obstacle et qui fait flèche de tout bois.

   

Mais la politique de la chaise vide, si elle sauve l’honneur du candidat promis à la brimade de la fraude électorale organisée, parce qu’il refuse de tomber dans le piège, et par son geste courageux le stigmatise, ce sacrifice politique suprême est historiquement lourd de conséquences. Parce qu’en dépit de la stigmatisation/dénonciation du parti pris frauduleux de l’adversaire–dénonciation d’autant plus grave que le fraudeur est le pouvoir, garant de l’honnêteté du suffrage–faute de preuves, l’histoire ne dit pas que le gagnant est un fraudeur mais retient seulement que le perdant n’a pas joué le jeu. Dans le cas le plus courant où c’est le pouvoir qui fraude, le refus de la compétition par le candidat de l’opposition, loin de confirmer la fraude électorale dénoncée, ne fait que desserrer l’étau électoral autour du pouvoir, qui alors en profite pour gagner largement les élections. Cette victoire facile ne dit pourtant pas devant l’histoire que le fraudeur présumé a fraudé. La seule façon de tenir le fraudeur comme tel devant l’histoire est finalement de ne pas boycotter les élections : tel est le dilemme du candidat honnête.
S’il ne se présente pas aux élections, l’histoire ne dira pas que son adversaire a fraudé. C’est seulement lorsqu’il se présente que l’histoire prend en compte ses accusations de fraude présumée portées contre un adversaire. Ainsi, bien qu’il faille absolument éviter de se faire piéger dans une organisation électorale frauduleuse, bien que la guerre électorale n’ait d’efficacité que préélectorale, lorsque le candidat honnête–souvent le représentant de l’opposition—l’a perdue, le moindre mal pour lui serait encore de ne pas boycotter les élections. Car c’est seulement en jouant le jeu qu’il peut stigmatiser historiquement l’élection qu’il aura perdue comme frauduleuse, et son vainqueur comme un fraudeur devant l’histoire.
Au Bénin nous avons connu ces deux cas du boycott et de la participation résignée dans un contexte de soupçon avéré de fraude. Ainsi Soglo, en 2001, a boycotté les élections contre Kérékou, qui, d’ailleurs comme les précédentes face au même Soglo, étaient frauduleuses. Aujourd’hui, l’histoire ne retient pas la date de 2001 comme celle d’une élection frauduleuse, et Kérékou–du moins jugé à l’aune de ces élections –n’apparaît pas comme un fraudeur. En revanche, bien qu’il ait su que les élections étaient fraudées, et que son propre camp était truffé de traîtres, Me Houngbédji a choisi d’aller aux élections en 2011. Et il les a perdues. Cet échec pourtant, et lui seul, a signé la preuve empirique de la fraude dénoncée, puisque l’organisation et le déroulement des élections permettent de le constater. Aujourd’hui, tout le monde admet que le holdup électoral de mars 2011 n’est pas une vue de l’esprit ou les accusations infondées d’un mauvais perdant mais une tangible réalité. Et Yayi Boni est stigmatisé à vie comme un voleur d’élections, un carnassier aveugle et immoral qui place sa volonté au-dessus de celle du peuple.
Si Me Houngbédji n’avait pas courageusement payé de sa personne, après avoir échoué à veiller que le piège de la fraude électorale ne se referme sur lui, en participant malgré tout aux élections, et si au contraire dans sa fureur de se voir rouler dans la farine, il avait boycotté les élections, qu’en aurait-il été aujourd’hui et devant l’histoire ? Eh bien Yayi Boni aurait gagné les élections contre un comparse, comme Kérékou l’a fait contre un certain Amoussou–ce qu’ils avaient appelé alors match amical–et personne ne songerait à le revêtir du noir manteau de fraudeur qui aujourd’hui lui colle à la peau in vitam aeternam

Dr Zéphyrin Aklassato

   

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