Échange de Mo[r]t entre Wole Soyinka et Obasanjo

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Deux Critiques Objectives de « My Watch »

Depuis qu’a commencé la guerre entre Obasanjo et Jonathan, les critiques de l’ancien président trahissent dans leur discours et leur posture un certain manque d’objectivité. Les excès de langage auxquels ils se livrent montrent qu’ils agissent sur commande. De plus, la technique a toujours été de flétrir Obasanjo, de le noircir au possible, en s’attaquant à sa vie privée pas toujours reluisante pour espérer blanchir ses adversaires ou ennemis des accusations qu’il formule contre eux. Comme s’il suffisait de dire qu’Obasanjo est un homme aux mœurs dissolues, un père incestueux, violent, qui bat et viole femmes et enfants pour que son discours ne contienne plus une once de vérité, et que ceux contre lesquels il les tient reçoivent du même coup l’onction angélique de l’innocence. La technique a beau paraître un peu facile et son efficacité douteuse, ses adeptes y font recours inlassablement. Sans doute parce qu’ils sont à court d’arguments, ou bien ont-ils du mal à se défendre des accusations portées contre eux, aussi adoptent-ils la réaction du malade qui, pour ne plus s’angoisser de la montée de la fièvre, croit que la solution consiste à casser le thermomètre.

Et pourtant, on n’a pas besoin d’accabler Obasanjo d’insultes, de le flétrir personnellement avant de donner une idée de l’autre face de sa personne qui se cache derrière ses assauts de bonne volonté politique ou humaniste. Du reste une tentative de déconstruction de l’image d’ Obasanjo n’est pas sans intérêt pour notre bonne gouverne à nous autres Béninois et ceci pour plusieurs raisons.
1. Parce que Obasanjo est un homme politique africain ; et pas forcément de la meilleure graine, — encore que celle-ci ne soit pas légion sur le continent. 2. Parce que le Nigéria et le Bénin sont deux pays frères et voisins et que même séparés officiellement par des langues différentes–l’anglais et le français–ils sont unis en retour par les langues nationales, l’histoire, la culture et ce du Nord au Sud ; de plus ils s’influencent socialement, culturellement et politiquement dans une mesure dont leurs habitants et eux-mêmes ne sont pas toujours pleinement conscients. De ce point de vue, les histoires politiques des deux pays présentent quelques points de similitude étonnants que seul le hasard n’explique pas. Tenez : les deux hommes politiques qui ont été le plus longtemps à la tête de chacun de ces deux pays sont deux généraux, chrétiens qui se prénomment tous Mathieu. Mathieu Kérékou, à l’instar de Matthew Aremu Okkilokan Olusegun Obasanjo a connu deux périodes de gouvernement : une sous un régime militaire et l’autre sous la démocratie. Les deux hommes politiques, à l’issue de leur mandat démocratique, ont tenté de réviser la constitution de leur pays en vue d’exercer un troisième mandat et leur ignoble tentative a échoué.

C’est seulement à cette croisée des chemins que les similitudes entre les deux dirigeants s’arrêtent. Le béninois est entré comme dans un coma politique et s’est emmuré dans un silence énigmatique qui, s’il cache sa contrariété intellectuelle personnelle, frustre en revanche l’intelligence collective des enseignements légitimes que la communauté nationale était en droit de tirer de sa vie politique et de l’histoire politique nationale dans laquelle il a joué un rôle central. Tandis que le second, Obasanjo, mène une activité politique internationale aussi ambitieuse que remplie, essaie d’avoir son grain de sel dans toutes les sauces de la vie politique internationale, notamment africaine, certes avec un succès mitigé. Dans son pays, le Nigéria, et plus précisément dans son État natal, Ogun-Abeokuta, un grand centre culturel doté d’une très grande bibliothèque Présidentielle à l’échelle des plus grandes du monde et un centre de cinéma porte son nom. Sur le plan politique, bien qu’il ne soit pas au pouvoir, l’homme n’a pas sa langue dans sa poche. Après la première année d’exercice du pouvoir par son successeur Jonathan qu’il a contribué à élire, Obasanjo se montre critique envers lui. Ces critiques sont allés crescendo, qui tournent autour du pacte scellé d’un commun accord entre les deux hommes d’un mandat unique pour Jonathan.
Aussi complexe que soit la situation politique du Nigéria, une grande partie de la responsabilité du Président Obasanjo y est engagée. En effet pourquoi l’ancien président fait-il un casus belli de cette histoire de pacte d’un mandat unique de son successeur ? Parce que, en maître de céans et empereur autoproclamé de la vie politique nationale, il souhaite que la présidence revienne à la région du Nord. Et pourquoi est-il si habité à la limite de l’obsession par ce souhait d’alternance politique régionale ? Parce que, au risque de révéler le caractère factice de la démocratie nigériane, Obasanjo, au mépris de la volonté du peuple du Nigéria à laquelle il a substitué son bon vouloir, a été personnellement à l’origine de l’émergence de ses deux successeurs : le premier, Yar’adua, originaire du Nord musulman et malade, décèdera deux années après son arrivée au pouvoir ; le second, originaire du grand sud, de la région du Delta du Niger pourvoyeuse du pays en pétrole, Goodluck Ebele Jonathan, adoubé et propulsé au pouvoir juste pour assurer un interrègne en attendant le retour à une présidence nordique, refuse de jouer les marionnettes ou les chauffeurs de siège présidentiel. Non seulement l’actuel président s’efforce d’exercer son pouvoir en toute indépendance vis-à-vis de son mentor, mais les yeux rivés sur la constitution, il n’a fait que d’une bouchée le présumé pacte de mandat unique censé être scellé entre lui et Obasanjo. C’est donc là l’origine de la rogne de l’ancien président contre l’actuel. Rogne qui, depuis la lettre ouverte au vitriol d’Obasanjo jusqu’à la publication controversée de ses mémoires il y a peu est allée croissante. Signalons au passage que l’indépendance et la superbe menaçante qu’affiche Jonathan ne sont pas sans renvoyer à des similitudes avec son homologue actuel du Bénin. D’une part parce que Jonathan et Yayi sont tous originaires d’ethnies ou de régions minoritaires dans leurs pays respectifs, et sont tous deux chrétiens évangélistes ; ils ont plus ou moins partie liée à la région productrice de la ressource de rente de leur pays–le pétrole pour Goodluck Jonathan, et le coton pour Yayi Boni–. Enfin, amenés par des mains invisibles qui comptaient avoir la mainmise sur eux, ils ont tôt fait de s’en libérer et de révéler leur vraie nature d’hommes hargneusement jaloux de leur indépendance, qui étaient moins modestes et plus venimeux que leurs adoubeurs se l’imaginaient.
Cette double similitude entre d’une part les deux Mathieu, et d’autre part Jonathan et Yayi doit être une source de leçons pour notre bonne gouverne au regard de ce qui se trame au Bénin actuellement. En effet si très vite Kérékou a été débordé par son successeur, à l’instar d’Obasanjo, Yayi Boni, à défaut de se pérenniser personnellement au pouvoir, entend bien tirer partie du savoir-faire d’Obasanjo ; or c’est ce savoir-faire et son parti pris manipulateur qui sont au cœur des tensions politiques que connaît le Nigéria depuis plus de 5 ans
Et les critiques objectifs d’Obasanjo, loin de s’en prendre à sa personne et à sa vie intime sont plus crédibles lorsqu’au contraire ils ciblent leurs critiques sur le parti pris impérial, manipulateur et mensonger de l’ancien président. C’est ce qu’ont fait deux critiques illustres ces derniers jours, qui ont apporté une tonalité plus rafraîchissante dans le débat politique nigérian en chassant les effluves et pestilences des attaques ad hominien habituelles.
Il s’agit de la juriste et activiste Hannatu Musawa et du prix Nobel de littérature, Wole Soyinka.
Sur un ton ironique, la chroniqueuse Hannatu proteste de ses remerciements à l’endroit du président Obasanjo. Mais, comme on le dirait en langue fon, il s’agit d’un remerciement du revers de la main.

« J’éprouve un besoin irrépressible et brûlant de remercier le président Obasanjo de nous donner un parfait exemple de la façon de ne pas écrire une autobiographie censée être le reflet exact de l’héritage non d’un seul homme mais de 170 millions de personnes, » écrit Hannatu Musawa. Honnêtement, dit-elle, c’est une insulte à l’intelligence du Nigérian moyen, voire un choc que le président Obasanjo essaye de faire porter la responsabilité de la tentative du troisième mandat à ce qu’il appelle « une bande de gouverneurs PDP égoïstes ».
Loin des insultes et des attaques en dessous de la ceinture auxquelles nous ont habitués les stipendiés de Jonathan, Hannatu Musawa, en intellectuelle indépendante, pointe là l’un des mensonges grossiers du livre «My Watch » qu’Obasanjo vient de publier sur ses mémoires.
Le deuxième point objectif de critique de Hannatu Musawa est la bonne volonté impériale d’Obasanjo par laquelle il s’est permis de substituer son bon vouloir à la volonté et à la liberté des Nigérians de choisir eux-mêmes leurs dirigeants.
« Au lieu de présenter ses excuses aux Nigérian d’avoir piétiné notre droit de décider de notre avenir en choisissant nous-mêmes nos dirigeants, le président Obasanjo, douillettement assis dans sa tour d’ivoire climatisée et bien meublée sur les hauteurs de la colline d’Otta, écrit une autobiographie complaisante et totalement insultante pour le peuple affamé, et étouffant sous le soleil accablant. Comment peut-on oublier la surprise et la confusion à l’annonce de Yar’adua et Jonathan comme les candidats PDP choisis par Obasanjo ?
L’élection de 2007 qui a porté Yar’adua à la tête du pays a été considérée par les observateurs aussi bien locaux qu’internationaux comme la pire des élections qu’ils aient jamais vues n’importe où dans le monde, avec des fraudes massives, de la violence, des vols d’urnes et de l’intimidation à tous les états. Toutes choses qu’à sa prise du pouvoir le président Yar’adua lui-même a reconnues.
Or dans son livre, le président Obasanjo se plaint de la façon dont feu le président Yar’adua l’aurait trompé au sujet de la gravité de sa maladie et comment il avait l’impression que Yar’adua avait fini par surmonter ses problèmes de santé. En vérité M. Obasanjo n’a pas le droit moral de jouer les victimes et d’accuser l’ancien président défunt de l’avoir trompé.
Allons donc, président Obasanjo, vous n’avez pas besoin d’être un génie qui résout des équations différentielles partielles et parle 17 langues à la fois pour savoir que si au beau milieu d’une campagne présidentielle vous êtes obligé d’appeler un candidat égrotant pour lui demander s’il est toujours en vie, c’est qu’il y a de fortes chances qu’il ait un gros problème de santé. Non, le président Obasanjo n’a aucun droit moral de crier à la trahison quand, en sa qualité de commandant en chef, il a échoué à superviser l’élection libre, juste et crédible qui a porté un homme malade à la tête du pays. Il est tout simplement ridicule que le président Obasanjo verse des larmes pour le lait versé quand c’est lui-même qui a délibérément renversé le pot. C’est une insulte à l’intelligence du Nigéria qu’il essaye de s’exonérer de toute responsabilité dans le décès d’un président en exercice dont il a contribué activement à l’accession au pouvoir. Le président Obasanjo doit assumer le fait qu’il a non seulement joué un rôle clé dans l’ascension au pouvoir de l’ancien président, mais aussi de sa négligence et son manque de diligence à veiller que l’homme qu’il a choisi pour présider aux destinées de 170 millions de personnes jouisse pour le moins d’un bon état de santé. »

Comme on le voit, Hannatu Musawa soumet Obasanjo à des questions clés, objectives et qui sont à mille lieues des attaques personnelles qui en fin de compte font le jeu de l’ancien président. Dans les questions concrètes qu’elle soulève, Hannatu place Obasanjo devant ses évidentes responsabilités qu’il ne peut esquiver sans trahir  les excès de son œuvre au noir.
Au nombre de ses responsabilités cruciales auxquelles l’ancien président ruse pour échapper figure en bonne place l’émergence de Jonathan. Selon Hannatu Musawa, le président Obasanjo ne peut s’extirper de la responsabilité d’avoir adoubé Jonathan dans son accession à la présidence. Et, conclut l’activiste, qu’Obasanjo en vienne à se plaindre du danger pour le Nigéria d’avoir à sa tête un homme comme Goodluck Jonathan montre à quel point il se moque de l’intelligence et de la capacité de mémoire du citoyen ordinaire.
Et suivant la ligne de sa critique systématique, Hannatu Musawa, donnant à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, renvoie à Obasanjo sa part de responsabilité dans l’état d’insécurité du pays causé par les actions du groupe terroriste Boko Haram.
« Toutes choses étant égales par ailleurs, écrit-elle, le président Obasanjo reste responsable de la chaîne des événements qui ont conduit à la situation de paralysie dans laquelle l’extrémisme islamique nous a placés. Quand en 1999, Obasanjo échoue à stopper les prévaricateurs politico-religieux dans leur initiative d’introduction de la charia dans le système politico-judiciaire, il a ouvert la porte à la pente glissante qui a conduit vers l’institutionnalisation de l’extrémisme que nous vivons aujourd’hui. Quand, alors qu’il était au pouvoir, la sécurité nationale a échoué à identifier la menace d’un groupe islamiste naissant en 2002, malgré l’avertissement que constitua l’assassinat du cheikh Jaafar Mahmoud Adam, le président Obasanjo a permis à un groupuscule de radicaux de se muer en le groupe terroriste puissant et organisé qu’il est devenu aujourd’hui. Mais, peut-être, pire que tout, quand le général Obasanjo utilisa sa position de militaire pour étouffer, réduire et élaguer la crème de nos forces armées et envoyer un grand nombre à la retraite, de peur d’un éventuel coup d’état, il contribua à réduire nos armées à un groupe de bidasses incapables et trouillards. »

Voilà qui est dit, et qui renvoie aux oubliettes le discours d’autocongratulation de « My Watch », l’autobiographie controversée de l’ancien président Obasanjo, dans laquelle, se posant en Dieu et juge de ses compatriotes, il décerne des blâmes à ses adversaires, distribue des bons ou des mauvais points à tout va sans jamais se regarder dans le miroir de sa propre responsabilité.
Et c’est cette dimension spéculaire et spéculative de la responsabilité que Wole Soyinka, le deuxième critique objectif d’Obasanjo met en avant dans sa réaction partielle au livre de l’ancien président. Réaction partielle parce que, comme le précise Wole Soyinka lui-même, le livre n’ayant pas joui encore d’un accès libre au public en raison de l’interdiction qui le frappe, toute réaction sur le fond et la totalité serait logiquement et légalement inconvenante.
Wole Soyinka en revanche se contente de répondre à la critique spécifique de sa personne à laquelle Obasanjo s’est livré dans son autobiographie. On se souvient que dans ses mémoires, Obasanjo a notamment dit de Wole Soyinka qu’il était un « critique égoïste », imbu de soi, qui aime toujours avoir son grain de sel dans toutes les sources. « Pour Wole Soyinka, écrit Obasanjo en substance, personne ne peut être bon, ne peut rien être comme il faut politiquement sauf ce qui émane de lui, qui est ordonné par lui. » Et d’ajouter : « ses amis et ses proches seront toujours droits et corrects, peu importe ce qu’ils font ou ne font pas. » Sur un ton volontiers ironique Obasanjo enchaînait : « il est sûrement plus connaisseur en vins et un meilleur chasseur de pintades que critique politique. Je le prends au sérieux sur presque tous les sujets sauf sur la politique, notamment la politique nigériane. » Enfin sur un sujet plus grave puisqu’il touche à la mort, Obasanjo, qui a noté que Wole Soyinka était devenu un peu plus sage passé le cap des 80 ans, a dit prier pour que le prix Nobel célèbre le centenaire de sa naissance sur la terre : « Si je le devance à l’au-delà, écrit-il non sans ironie, je vais lui souhaiter la bienvenue à son arrivée. J’espère qu’il ferait de même si d’aventure il y arrivait avant moi ; nous serons alors du même côté de la barrière. »
Cette référence à la mort et à la vitesse relative à laquelle l’un ou l’autre de ces deux protagonistes yoruba de la vie publique nigériane en rejoindront le pays mythique n’a pas laissé indifférent l’illustre écrivain, qui dans une métaphore charpentée a repris, argumenté et conclu son discours sur le même thème de la mort.
Piqué au vif par la critique  sur le culte de soi, l’arrogance et le manichéisme que l’ancien président lui prête, comme si elle avait touché une corde sensible en lui, Wole Soyinka n’eut d’autres recours que de traiter Obasanjo de roi des menteurs.

« Je méprise cette espèce de l’humanité dont le fonds de commerce est de concocter des mensonges tout simplement pour marquer un point, l’emporter dans une dispute, dénigrer ou tenter de dénigrer son semblable. Cependant, même dans cette espèce déplorable un abîme d’opprobre universel est spécialement réservé à ceux qui n’ont même pas le courage de leurs mensonges mais doivent les mettre sur le compte d’autrui. Quand un vieillard ment sur le compte d’un enfant qui a l’âge de son propre enfant—Omo Inue !–On ne peut avoir pitié de cet égocentrique incurable dont le radotage est voué à la disgrâce crépusculaire. »
Dans l’accusation de mensonges non étayée portée à l’encontre d’Obasanjo, l’illustre prix Nobel a trouvé son angle d’attaque idéale, qui l’absout d’un éventuel examen de conscience. Avec la rhétorique shakespearienne et la syntaxe souvent entortillée dont il a le secret, tel un boxeur déchaîné, Wole Soyinka assène coups sur coups à son adversaire. Du livre « My Watch », Wole Soyinka dit qu’il est « le récit d’un menteur de carrière perpétuellement déterminé à se hisser de façon indécente au-dessus de son propre niveau parmi ses semblables ».
« J’avais moi-même pris mon parti de ce que notre soldat retraité Owu ( la tribu yoruba d’Obsanjo) et auteur prolifique était une calamité que ceux d’entre nous qui partageons la même époque et le même espace national que lui, devraient apprendre à supporter. Toutefois, il me semble qu’il n’y a pas de fin à la capacité de cet individu à se vautrer dans les méfaits aussi infantiles qu’inutiles, des provocations ahurissantes comme sa récente intrusion littéraire dans mon paisible territoire. »

Après qu’il en eut décousu avec Obasanjo sur un mode passablement méprisant, qui pour le coup n’est pas pour déplaire aux partisans de Jonathan, au risque même d’apparaître aux yeux des impartiaux sinon de l’opposition comme étant en mission commandée, Wole Soyinka, renouant avec l’imaginaire de l’écrivain qui lui réussit mieux nous introduit à l’œuvre de son illustre prédécesseur, D. O. Fagunwa, l’auteur du fameux «Ògbójú Ọdẹ nínú Igbó Irúnmalẹ̀ », autrement dit : « Courageuse pérégrination dans la forêt des génies » paru en 1938 et que le jeune Wole Soyinka traduisit en anglais sous le titre de «The Forest of A Thousand Daemons» en 1968.
Belle transition pour introduire le thème de la mort par lequel Obasanjo avait conclu ses critiques sur le prix Nobel.

Au mois d’Août de l’année dernière, dit Wole Soyinka, dans une conférence, j’ai attiré l’attention de mon auditoire sur un passage remarquable de « Igbo Olodumare » de Fagunwa. Le passage m’avait frappé lors de la traduction et est resté dans mon esprit. J’ai trouvé étrange que le créateur moraliste original qu’est Fagunwa, ait campé le profil psychologique d’un être que les circonstances m’ont conduit à caractériser comme un être étrange, mais un personnage que Fagunwa avait peu de chance d’avoir rencontré en vrai au moment où il créait cette oeuvre.
Le passage vient du récit d’une visite à la demeure de Iku, la Mort, l’hôte terrifiant d’Olowo-Aiye, la voix du narrateur. Iku, l’hôte, était en train d’exhorter ses invités, à travers les histoires de sept créatures qui n’étaient pas autorisées à accéder au ciel ou en enfer, mais qui étaient soumises à des peines probatoires dans une maison de transit à mi-chemin de la demeure de la Mort. Les tortures les plus horribles étant réservées, semblait-il, au dernier des sept «détenus», j’ai invité mon public à identifier une personne de premier plan, un personnage public dont la conduite dans la vie pourrait correspondre à la représentation qu’en donne Fagunwa, en ces termes :
« Le septième …. ne compte pas parmi ceux qui visent à améliorer le monde, mais plutôt à causer de la détresse à ses habitants. C’est grâce à des manipulations qu’il a atteint une haute position. Moyennant quoi, il a bloqué en permanence l’avancement de ceux qui sont derrière lui, ce qui est un acte déplorable aux yeux de Dieu, et le fait que celui qui sur terre a atteint ses buts puisse ériger des obstacles devant ceux qui le suivent a été sévèrement jugé par les habitants du ciel. Cet homme a oublié les êtres de la terre, oublié les êtres du ciel, et par voie de conséquence, il a oublié jusqu’à l’existence de Dieu. La plus odieuses des créatures agita ses mains – la cupidité occupait le centre de son cœur, et il marchait dans les ténèbres. Cet homme se vautrait dans la corruption, il a été président du cercle des conspirateurs, chef de la bande des amateurs du double jeu, Maréchal de l’armée des ombres. Avec sa bouche, il a ruiné le travail des autres, tandis qu’avec un grand tesson de céramique il a caché les bonnes œuvres de certains au regard d’autres, afin que ceux-ci ne voient pas les accomplissements de ceux-là. Il a fureté de-ci de-là à la recherche des secrets qui pourraient servir à piéger ses compagnons, et les faire exploser sur des crimes monumentaux aux yeux du monde. Celui qui met le monde à l’envers, porte le malin au trône et met à bas l’honnête homme – parce que telle est la nature de la mousse qu’elle ne s’élèvera jamais à l’égale du roseau. »

Fagunwa écrit en grande partie sur un monde de créatures hybride mais, comme je l’ai fait remarquer, sa fiction reste un miroir et une mise en garde prémonitoire de la société dans laquelle nous vivons, où les bêtes de la forêt semblent avoir une plus grande intégrité morale que ceux qui prétendent être des chefs de file de la société.
Notre grand auteur, Obasanjo, invoque Dieu inlassablement, sans provocation, sans nécessité et sans justification, peut-être préventivement, mais croit-il vraiment en une telle entité? Est-ce que notre double zéro sept (007) maison croit en autre chose qu’en son omnipotence ?

Alors, que le Grand Immortel, l’incomparable Réalisateur, le Divinement nommé Watchman, même à propos du monde à venir, se souvienne du Iku de Fagunwa, l’ultime prédateur qui nous rend visite tôt ou tard. »

Mot pour mot, mort pour mort, Obasanjo et Soyinka se renvoient la balle sur le même thème. Comme il l’a promis, le Prix Nobel n’a pas répondu sur le fond à l’ancien Président. Il a seulement veillé à enlever son épingle du jeu. Son angle d’attaque a consisté à ruiner toute crédibilité au discours de l’ancien président. Il l’a dit dans le discours direct de l’affirmation, il l’a dit aussi dans le discours indirect de la parabole. La parabole morale du célèbre D.O. Fagunwa mise en avant ici est le miroir du théâtre politique africain. Au-delà du personnage d’Obasanjo, l’Afrique doit se débarrasser de ces sept personnages qui n’ont pas leur place au ciel, même s’ils occupent le ciel de notre existence sur terre et nous font croire au contraire de ce qu’ils sont et font. Au Bénin, le cas du Nigeria voisin doit nous servir de leçon. Surtout après que de façon inattendue, la révolution burkinabè a changé la donne et brouillé les plans de notre autocrate. A défaut d’un troisième mandat, Yayi Boni ne dédaignerait pas d’avoir lui aussi son Yaradua et son Jonathan. Dès lors, la lutte du peuple Béninois ne consisterait pas seulement à veiller qu’il n’y ait pas un 3e mandat, mais qu’il n’y ait pas un 3e mandat bis, ce que les thuriféraires du régime résument sous le slogan « après nous c’est nous ». C’est à ce prix et à ce prix seulement que nous pourrons ressusciter notre Démocratie chèrement acquise. Sinon, c’est la mort…Iku !

Par  Alan Basilegpo & Antonine Bidouzo

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