La Politique Africaine : Déni de la Réalité et Vide Éthique.

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La propension à dénier la réalité, sinon la vérité chez les hommes politiques africains est phénoménale ; et l’aveuglement dans ce déni devient parfois suicidaire pour eux-mêmes sinon pour leur pays.
Le monde entier l’a vu avec un Blaise Compaoré qui, en gros, a préféré être chassé du pouvoir plutôt que de le rendre légalement comme prévu par la Constitution. Au passage, par son entêtement, il a causé la mort d’une trentaine de ses concitoyens, sans compter les centaines de blessés.
Considéré avec un regard rationnel, ce choix est on ne peut plus absurde. Mais dans le cas de Blaise Compaoré, des raisons psychologiques peuvent expliquer son geste suicidaire.

Arrivé au pouvoir après un coup de force sanglant qui a coûté la vie à son frère d’arme et ami, le président Sankara dont il était le second, Blaise Compaoré n’a eu de cesse de dénier symboliquement l’évidence de sa responsabilité. Le spectre de la culpabilité qui le hantait depuis lors est mis à distance par la tour d’ivoire de sa fonction présidentielle dans laquelle il s’est enfermé. Sortir de cette tour sacrée c’est redevenir un homme ordinaire, et au-delà de la justice des hommes à laquelle il pourrait avoir à répondre, il y a surtout cette justice immanente, interne du tribunal de la conscience qui, une fois débarrassé de ses oripeaux présidentiels, ne manquerait pas de l’appeler à sa barre. Raison pour laquelle, de mandature en mandature, de bricolage de la constitution en bricolage du paysage politique, il a multiplié au fil des ans une stratégie de rebonds qui lui a assuré une longévité politique aussi confortable que lénifiante. Pendant des années, Blaise Compaoré n’a cessé de renvoyer aux calendes grecques l’heure ultime du jugement intime. Cette psychologie explique en partie mais en partie seulement pourquoi le sombre personnage a préféré prendre les risques inouïs pour lui-même et pour son pays plutôt que de faire ce qu’il aurait été normal de faire.

   

Mais l’aveuglement sur leurs propres limites et le déni de la réalité, en ce qu’ils sont les travers les mieux partagés parmi la faune des dirigeants africains, ne s’épuisent pas dans des cas spécifiques ni dans la seule manifestation des idiosyncrasies. Ils sont une donnée générale de la condition, de la culture et des mœurs politiques africaines.
L’exemple le plus patent et le plus actuel de ce déni absurde est donné par le cas du Nigéria avec son président M. Goodluck Jonathan. Sous sa direction depuis six ans, la pauvreté a continué à frapper les Nigérians engloutissant dans son antre délétère plus de 70 % d’entre eux. La corruption et l’impunité ont prospéré joyeusement de manière scandaleuse, au point de laisser supposer qu’elles relèvent d’un choix délibéré du régime, dans un climat de pillage idéologiquement légitimé. Et plus dramatique encore, la sécurité des Nigérians et l’unité nationale n’ont jamais été aussi compromises, y compris durant les moments dramatiques de la guerre de Biafra. Depuis plus de cinq ans, la secte Boko Haram sème la terreur, tue, viole, vole et kidnappe des innocents sans que M. Jonathan et son gouvernement n’arrivent à trouver le moindre début de solution à une crise chaque jour plus préoccupante. Et le bilan est lourd : 13 000 morts et des centaines de milliers de blessés et de réfugiés. Le pouvoir semble perdre prise sur les événements.
Malgré ce terne palmarès, Jonathan n’est aveuglé que par une chose : être réélu aux prochaines élections à son même fauteuil présidentiel. Et, il est même prêt à prendre tous les risques à cet effet, y compris celui de la désintégration nationale, en empruntant le sombre chemin de la fraude électorale bien connu de la plupart des dirigeants africains.

Mais se faire réélire pourquoi faire ? Se faire réélire pour quel changement significatif dans la situation du pays et la condition de ses habitants ? Que peut-il faire en quatre ans qu’il n’a pu faire en six ans ? Mystère…
Dans ce continent africain où les hommes politiques ne démissionnent jamais, faute de faire leur l’éthique de la responsabilité ou la culture de l’honneur, pourquoi pousser l’aveuglement à se faire réélire à tout prix président de la république lorsqu’on a démontré urbi et orbi son incapacité chronique et sa médiocrité congénitale ? C’est comme un capitaine dont l’équipe de foot est sévèrement menée au score mais qui se refuse d’admettre l’idée de céder sa place à un remplaçant expérimenté qui pourrait apporter du sang neuf à l’équipe. Des nécessités politiques qui vont au-delà de sa seule personne justifient-elles cet entêtement périlleux ? Au Nigéria, pourquoi Jonathan et son parti, au regard de leur triste palmarès, ne pensent-t-ils pas passer la main à une autre famille politique et à un autre homme susceptibles de donner une chance aux Nigérians fatigués de vivre au quotidien dans la peur, la violence, l’incertitude du lendemain, et la pauvreté grandissante ? Pourquoi Jonathan lui-même tente-t-il le diable alors que la majorité de ses concitoyens visiblement désapprouve son bilan et ne demande pas mieux que de tourner la page de son règne de frustration et de déception ?
La réponse à ces questions est simple : nous sommes en Afrique, continent du déni de la réalité, ou les sentiments de l’honneur, de la pudeur, l’éthique de la responsabilité, et la considération de la primauté de l’intérêt général sur les intérêts personnels, claniques ou tribaux restent encore largement du domaine de l’illusion.

Adenifuja Bolaji

   

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