Élections, Enjeux et Stratégies Médiatiques : Dilemme de la Manipulation des Sondages d’Opinion

Entre Effet Performatif et Désinhibition de l’Électorat Adverse

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Avec la perspective des élections présidentielles, la guerre des sondages fait rage. Cette guerre prend sens aussi bien au niveau des deux grands rivaux de droite et de gauche qu’au niveau des autres concurrents de taille. Les sondages permettent en effet de spéculer sur les réserves potentielles des deux candidats de tête au second tour, à supposer qu'ils soient dans des camps opposés. Les sondages font l'objet de soupçons bien-fondés de la part des sociologues. Leur pouvoir de prédiction est sujet à caution ; photographie d'un état de l'opinion à un moment donné, les sondages ne sauraient délivrer aucune vérité sensée sur l'issue des élections. Pourquoi alors tout cet engouement, aussi bien de la part des sondeurs que des politiques et du peuple ?
Les politiques comptent utiliser les sondages pour tirer parti de leur effet performatif ; c'est-à-dire l'influence que l'annonce des résultats du sondage peut produire sur ce qu'il prétend prévoir. Quand on annonce qu’à la Bastille se produit un événement qui attire la foule, cette annonce contribue à accroître le nombre de témoins de l'événement, donc la foule. C'est ça l'effet performatif des sondages. Si Sarkozy paye cher des sondages faits de manière à le placer devant, c’est qu'il souhaite que leur annonce contribue à motiver ses électeurs. Alors que, à ce moment précis de la course à l’Élysée, l'annonce contraire pourrait les démotiver.
Dans une certaine mesure, l'enjeu de la guerre des sondages se situe là pour Sarkozy. Le président sortant redoute l'effet néfaste d'une relégation au second rang qui pourrait être un signal de démotivation pour ses électeurs et un signe avant-coureur de l'échec final.
On observe d'ailleurs que les sondages, qui sont allés graduellement en le favorisant, se mettent en scène dans un rapport de concession par rapport au second tour. Car l'objectif premier de Sarkozy n'est pas de spéculer sur le second tour, dont « ses sondages » laissent pour l'instant François Hollande vainqueur. Comme ils l’avaient dans un premier temps laissé vainqueur jusque-là. Entre les deux tours, si tout marche bien, ces mêmes sondages qui donnent aujourd'hui François Hollande vainqueur au second tour, se réajusteront le cas échéant pour conformer le score de Sarkozy aux conditions schématiques de la crédibilité de sa victoire.

À l'évidence, les sondages publiés — et pas ceux secrets qui ne sont pas publiés — sont produits, construits, serinés et, comme une bombe, largués à bon escient pour susciter l’effet de motivation et de justification a priori recherché. Dans l'hypothèse aussi de fraude qu'on ne saurait écarter, les sondages servent à naturaliser des résultats auxquels on aura préparé aussi bien les concurrents que l'opinion.

 

Mais la recherche et l'exploitation de l'effet performatif des sondages–en l'occurrence pour le président sortant qui vise absolument la première place au premier tour–cette recherche effrénée a aussi son revers : l'effet de désinhibition de l'électorat de l'adversaire. La forme choisie par l'Etat-major de Sarkozy pour la stratégie de manipulation des sondages est la forme de l'ascension dynamique ; quand on observe bien, on s’aperçoit que la courbe des sondages de Sarkozy n’a cessé de grimper depuis le début. Ce modèle ascentionnel correspond à la rhétorique de la force montante, à opposer à la trajectoire descendante de son adversaire que l'on place artificiellement très haut au début–comme en 2007 pour Ségolène Royal–pour le faire atterrir à son juste niveau, très bas. Cette forme de croissance choisie d'une part et la décroissance affectée à l'adversaire dans une espèce de fairplay trompeur fait partie de la stratégie préventive de la dynamique de la victoire et de la mise en scène de son évidence.

Mais la manipulation de l'effet performatif associé à la stratégie lénifiante du chassé-croisé des courbes n'a pas toujours l'effet escompté. Dans le cas d'espèce, l’électorat de François Hollande qui, bercé par les sondages favorables, ne jugeait pas nécessaire de se déplacer, pourrait se réveiller de sa niche abstentionniste face à la menace de la montée annoncée de Sarkozy dans les sondages. D'où la nécessité pour les manipulateurs d'y aller avec douceur ; de ne pas accélérer la différence en faveur de Sarkozy ; de rechercher d'abord la première place symbolique avant d'aller plus loin. Car une accélération brutale pourrait réveiller ceux que la berceuse de la victoire artificielle de Hollande annoncée par les « sondage de Sarkozy » avait jusque-là endormis

Berlioz Ahandessi

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