Éloge de la Vieille Classe Politique in Doguicimi et le récit de l’Hérésie de Dê-Mêssè par Ajahoui

Adjahoui[1] hazoumè paul

Le lendemain du jour où il fut chaussé

Dê-Mêssê convoqua les jeunes pour un palabre

Pas un n'y manqua.

Mais toutes les têtes grisonnantes

En furent dédaigneusement exclues :

« Je ne suis pas le roi des vieillards;

Je ne veux point de cette décrépitude autour de moi,

Déclara le roi à la jeunesse prosternée devant son trône.

Voyez comme la plupart sont ployés :

Ils vont déjà vers la tombe.

Comment veut-on qu'arrivés à cette étape,

Ils jugent sainement des choses de ce monde

Auquel ils n'appartiennent presque plus?

Quand leurs paroles et leurs actes trahissent leur sénilité,

Et que vous leur en faites la remarque,

Ils protestent, alléguant qu'ils sount le dépôt sacré

D'expérience et de sagesse.

De déraison, plutôt, n'est-ce pas, chers amis?

Que pouvons-nous espérer de bien de ces raisons débiles?

Leurs conseils ne conduisent qu'à la mollesse,

Et ne pourront faire que notre malheur.

Aussi ne veux-je m'appuyer que sur la jeunesse

Pour gouverner ce pays.

Elle en est la vraie force :

La convoitise des voisins n'est tenue en respect

Que parce que ce royaume a le bonheur

De compter, par milliers, des jeunes gens

(…)

Oui, la jeunesse, cette flamme

Qui fait l'orgueil de ce royaume,

Est menacée d'être éteinte par la froide vieillesse

Qui n'est rien moins que l'eau!

Le feu ne peut s'étendre

 

S'il est circonscrit par l'humidité.

Le salut donc de nous les jeunes

Et l’intérêt supérieur de ce royaume

Commandent d'éloigner tous nos vieux parents!

Je n'ai plus les miens,

Vous le savez bien!… »

Le monarque ne laissa pas à son auditoire

Le temps de réfléchir,

Mais il l'étourdit par des barriques d'eau-de-vie

Qui furent vidées en quelques instants.

Puis il le renvoya sur ces mots :

« Allez, chers amis, et, sans plus tarder,

Supprimez cette décrépitude qui enlaidit vos cases,

Paralyse au surplus les meilleures volontés

Et dont, croyez-moi, la présence parmi nous

Hâtera sûrement la fin de ce royaume.

Dès votre retour sous vos toits, mettez tout en œuvre

Pour débarrasser ce sol des parasites

Qui sont, je vous le répète, un danger pour vous. »

Les jeunes gens retournèrent chez eux

Les têtes encore échauffées par l'enivrant breuvage

Et le non moins enivrant discours du roi.

Massues, haches, houes, pierres et coupe-coupe

S'acharnèrent à briser à jamais

Les respectables dépôts de sagesse

Où, quoi qu'en ait dit l'énergumène royal,

La jeunesse trouve la lumière qui la guide dans la vie

Et puise la force qui la fait triompher

Des malheurs de ce monde,

D’autres vieillards furent précipités vivants

Dans les puits abandonnés,

(…)

Les jeunes gens ne se soucièrent pas de donner une sépulture
Aux cadavres de leurs victimes :
Elles furent empilées dans les fossés de fortification,
A la grande joie de toutes les espèces de nécrophages
Dont le nombre s'accrut subitement dans le royaume.
Les hyènes remplissaient les nuits de leurs « ou-ou-hou-ou » !
Les charognards perchaient nombreux sur les arbres et le toit des cases.

(…)

Gbêtohocouê, qui était à la tête de la jeunesse dans le royaume,

Vint dire à ses camarades,

Pour justifier son retard au rendez-vous du lendemain :

« J'ai décapité mon père.

Dans la crainte qu'il ne ressuscitât,

Je l'ai dépecé, puis j'en ai enterré quelques morceaux,

J'en ai jeté une partie à l'eau et j'ai brûlé le reste.

En vérité, j'en étais dégoûté depuis longtemps,

Et je cherchais secrètement l'occasion de m'en débarrasser. »

II mit un grand accent de sincérité dans son récit;

Le sang qui maculait ses vêtements

Donna quelque crédit à ses paroles

 

Nos jeunes assassins se rendirent au Palais.

« Sire, dirent-ils après les hommages à la sagesse du roi,

Et les vœux pour son bonheur et sa puissance,

Nous avons exécuté vos ordres :

Votre royaume purgé de cette funeste décrépitude

Est assuré désormais d'une longue vie… »

Les jeunes criminels noyèrent, à loisir.

Leurs remords dans la liqueur des Blancs,

Puis ils passèrent aux ripailles.

Pendant la danse qui suivit,

Ils vidèrent encore une centaine de barriques de boissons fortes.

Des chants d'allégresse s'élevèrent très haut,

Soutenus par l'ivresse générale.

 

Dès Mèssè laissa passer deux marchés

Cependant ses émissaires parcoururent le royaume ;

Ils revinrent apprendre au Roi

Que toutes les têtes grisonnantes étaient effectivement supprimées

Une nouvelle palabre réunit le peuple au Palais.

« Un Roi cousin, toujours victorieux à la guerre,

M’a envoyé, à l’occasion de mon avèvement au trône,

Dix chefs ennemis capturés dans une récente expédition,

Me demandant de les immoler sur la tombe de mon prédécesseur,

Je voudrais prouver à ce parent

Que si ses sujets ont la vertu guerrière,

Les miens possèdent à un haut point, l’esprit d’invention.

Trouvez- moi donc un présent qui l’emporte

Sur celui que je viens de recevoir .»

Le Roi attendit longtemps,

Son regard scrutait l’âme de la Cour.

« Les rats auraient-il rongé les reins à ces vils margouillats ? »

Eclata-t-il plein de mépris

Sur la Foule aplatie au pied de son trône.

La banalité de tout ce que les jeunes gens proposèrent

Accrut son indignation.

Il s’éleva contre l’indigence de leur esprit,

Déclara que s’ils n’y remédiaient pas d’eux-mêmes,

Son Migan s’en chargerait et avec diligence.

(…)

Ayant jugé de la terreur de ses sujets par ses tremblements

Le roi baissa la tête, ferma les yeux à demi et se recueillit

Sorti de sa méditation, il s’écria : « J’ai trouvé, moi ! »

Le roi cousin se prépare à réparer les autels de ses prédécesseurs

Pour de prochaines fêtes commémoratives.

Je lui enverrai deux cents fagots de bois de construction.

Cinq cents bottes de chaume et autant de paille,

Trois mille rouleaux de corde en terre de barre.

Chacun de vous m'apportera donc, après-demain,

Cent brasses de cette corde, moitié grosse comme l'auriculaire.

Je la veux bien souple, bien résistante.

Nous verrons ensuite pour les bois, le chaume et la paille. »

« Sire, dirent les jeunes gens d'une voix qui trahissait leur peur,

II sera fait selon votre volonté! »

Tout le pays fut rempli bientôt et du bruit des houes

Qui creusaient la terre, brisaient les mottes,

Et des chants des femmes qui préparaient les repas des travailleurs,

Et des cris de joie des adolescents qui puisaient de l'eau.

C'était à qui devancerait son compagnon!

La terre fut pétrie avant que le soleil ne redressât ses dards. On l'entassa.

Le lendemain, la jugeant suffisamment égouttée,

On décida de la filer.

Assis à côté du tas, on déposa sur la cuisse

Une poignée de cette terre.

La main l'aplatit,

Puis alla et vint, à plusieurs reprises,

Roulant la pâte et la filant.

Mais à peine en obtint-on deux longueurs de son majeur

Que la corde se scinda, On la renoua.

Avec un peu d'adresse, on parvint à en filer un empan.

On voulut s'assurer de sa résistance :

Un tronçon demeura dans chaque main.

« C'est que la pâte est trop molle! »

On y incorpora du sable,

Puis on se remit à l'ouvrage.

Mais on ne réussit pas davantage à filer la terre.

« La pâte est maintenant trop dure! »

On se rappela que les anciens, tressant une corde sur la cuisse,

Crachaient impétueusement, de temps à autre, dans la paume.

On suivit leur exemple et la main se mit à jouer de nouveau.

Le travail n'avançait toujours pas.

Bientôt le découragement, tel un feu intérieur,

Dessécha la gorge.

La main plongea dans une calebasse d'eau,

Puis passa et repassa sur la cuisse.

La corde se scindait toujours avant d'avoir atteint un empan.

On mouilla plus fortement la pâte.

Elle devint fangeuse, collante

Et il fut impossible de la filer.

On perdit courage.

On courut chez le voisin voir s'il y avait réussi.

Embarrassé, lui aussi, il venait demander conseil.

Assis côte à côte au pied d'un tas de terre,

Des amis combinèrent leurs efforts, mais bien en vain.

On se frappa la tête…

L'esprit ne trouva aucune solution à suggérer.

On perdit patience.

Jurons et trépignements trahissaient l'énervement et le découragement-

Les jeunes gens prirent le parti d'aller avouer leur échec au roi :

« Sans le concours des gens expérimentés,

Nous ne pourrions, Sire, exécuter votre commande »,

Bredouillèrent-ils à Dê-Messê.

Le roi entra dans une grande colère :

« Si, dans cinq jours, vous ne m'apportez pas les cordes commandées,

La sixième aurore verra irrévocablement votre mort! »

Gbêtohocouê regardait effaré autour de lui.

Plusieurs de ses compagnons s'étaient évanouis déjà.

De retour dans leurs cases,

Ils eurent beau faire,

Ils ne purent filer deux empans

De « corde en terre de barre bien souple, bien résistante ».

La menace du roi leur revenait constamment à l'esprit.

Des larmes coulaient.

Ils se voyaient bien malheureux,

Et regrettaient amèrement leurs vieux parents

Qui, s'ils étaient encore en ce monde,

Eussent trouvé certainement la solution du problème.

Ils demandaient les uns aux autres,

Si personne n'avait eu l'idée

De cacher quelque part son vieux père

Que tous iraient consulter aussitôt.

Mais aucun vieillard, paraît-il, n'avait été épargné

Lors du massacre ordonné par le roi.

Ils cherchèrent, en vain, quelqu'un qui eût appris l'oracle,

Dans l'espoir que les ancêtres interrogés par cette voix

Auraient certainement pitié de leurs malheureux descendants

Et daigneraient leur indiquer le moyen de sortir de cette situation.

Ils demeurèrent au pied des tas de terre,

Longtemps après le coucher du soleil :

Le sommeil vint mettre trêve à leur angoisse

Gbêtohocouê ne dormait pas.

Lui seul avait été réfractaire

Aux enivrants discours de Dê-Mêssê,

Le jour où ce roi avait conseillé la suppression

De toutes les têtes grisonnantes de son royaume.

Le jeune homme avait caché dans le pays voisin

Son vieux père Ayiwou,

Le seul parent qui lui restait dans ce monde.

Gbêtohocouê s'en fut auprès du vieillard

Et lui conta, en pleurant,

La menace de mort qui planait sur la tête des jeunes gens

Le vieux en rit un bon moment :

« Ah! dit-il enfin, si tu avais suivi l'exemple de tes camarades,

Votre inhabileté à exécuter la commande du roi

Serait pour lui l'occasion de supprimer

Ceux qu'il trouvait gênants, parmi vous,

Pour ses ambitions

Retourne confiant sous ton toit.

Il vous reste, dis-tu, quatre jours

Pour rendre les cordes du roi?

Nous avons donc suffisamment de temps.

Reviens me voir demain soir

Accompagné de quelques-uns de tes camarades :

Je vous livrerai le secret très infaillible

De filer la terre de barre. »

La nuit suivante réunit la délégation des jeunes gens

Dans la retraite du vieillard qui leur dit :

« Ayiwou est mon nom.

A la naissance de votre camarade ci présent,

Je le nommai Gbêtohocouê.

Mes enfants, j'ai appris de nos anciens

Que c'est l'esprit de l'homme

Qui fait sa supériorité sur les autres créatures,

Et que nous puisons la sagesse

Dans les conseils de nos vieux parents

Pour la compléter, plus tard, par nos propres expériences.

Dê-Messê qui ne manque pas de bon sens

Sait bien que la sagesse des vieux

S'oppose aux caprices de la jeunesse.

N'est-il pas jeune lui aussi?

Il a trouvé gênants les anciens

Qui ne cessaient de le rappeler, quand il était prince royal.

Au respect des coutumes qu'il aurait voulu pouvoir violer librement

Votre ignorance du passé, comme des coutumes de notre pays

Etait favorable à ses ambitions.

C'était, n'en doutez pas, pour vous mieux dominer

Que le despote avait exigé le massacre de vos vieux parents

La sagesse, bien heureusement pour vous,

N'a pas été entièrement détruite dans notre royaume.

Rendez-en grâces à votre camarade Gbêtohocouê

Qui a eu l’idée de cacher ici

Un ancien conseiller du roi Houdé

Le prédécesseur de Dê-Mêssè.

Connaissant à fond la tradition du pays de mes pères

Je m étais oppose, plus d une fois.

Aux caprices du feu roi.

C'est à mon fils que je donnerai la recette

De la corde en terre de barre

Et c'est lui qui travaillera pour vous tous

Il fit signe au jeune homme qui approcha à genoux

Et colla une oreille contre la bouche du vieillard

La figure de Gbêtohocouê rayonnait de joie :

11 connaissait maintenant le secret tant cherché

« Retournez vers le roi.

Mon fils se chargera de filer pour vous

La longueur de la corde en terre nécessaire

Allez, en toute confiance, trouver le despote

Pas un brin de votre chevelure ne sera inquiété»

Disait, en les congédiant, le vieillard, la sagesse en personne.

(…)

Un petit nombre de ceux qui revinrent dans le royaume

Se rendit au Palais le lendemain matin

« Ils n'auraient pas le courage de se présenter les mains vides

S ils n avaient rien dans la tête! »

Se disait le roi qui les vit venir souriants. .

Ils s aplatirent dans la poussière

Et formèrent des vœux de bonheur pour la maison royale,

Puis Gbêtohocouê dit, regardant le roi dans les yeux.

« Nous sommes prêts a exécuter la commande de Sa Majesté.

Le roi possède, parait-il, un bout de corde en terre de barre

Qu’il avait réussi à tresser

Alors qu'il n'était que prince héritier

Cette corde, véritable merveille

Qui dit le génie inventif de notre vénéré Maître

Est toujours souple et bien résistante, quoique sèche.

Nous nous faisons fort, mes camarades et moi, de l'allonger

Et de fournir au roi, ami de la jeunesse,

La longueur de corde suffisante

Pour relier les deux bords opposés

De l'immense couvercle de calebasse

Qui nous enferme sur la terre

II baisa la terre, ses camarades suivirent son exemple

En faisant claquer en même temps

Contre la paume gauche

L'index droit fortement appuyé sur l'auriculaire.

« II reste encore des vieillards dans mon royaume!

Amenez-les-moi tout de suite! »

Ordonna Dê-Mêssê surpris de la sage réponse des jeunes gens.

Gbêtohocouê lui répliqua :

« Sire, nous les avons tous supprimés sur votre ordre. »…

Binason Avèkes

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