PJB : Escalade de la Confusion

Le Petit Journaliste Béninois : Enquête de mot

Nos journalistes et gratte-papiers aiment bien résonner d’expressions éculées, ou de mots qui semblent tomber à pic dans la musique de leur parole. Ampoulés ou bien ciselés, lieux communs ou expressions recherchées, ces mots participent d’un effort de style, comme on parle en politique d’effort de guerre. Seulement on se demande ce qu’il en est de l’histoire de leur connaissance de ces expressions ou mots. Quand est-ce qu’ils les ont rencontrés pour la première fois dans leur vie de gratte-papier ? Était-ce une rencontre orale ou écrite ? Ont-ils


essayé d’aller aux origines de l’expression pour savoir comment elle a trouvé naissance ? Car beaucoup d’expressions en français sont d’autant plus belles ou curieuses qu’elles méritent qu’ont sache comment elles ont été formées, quelles histoires ou anecdotes leur ont donné naissance. Par exemple quand on dit : « passer sous les fourches caudines » ou lorsqu’on traite un lieu de véritable « écurie d’Augias » ou dans l’emploi d’un mot comme croque-mort, la curiosité de l’usager commande de savoir comment sont nés ces mots. Cette curiosité est saine et utile : elle fait revivre des scènes du passé en même temps qu’elle nous unit plus intimement au mot, dans son sens comme son orthographe. Car en la matière faire l’impasse sur l’origine d’une expression amène à rater souvent son orthographe et vis versa. De telles erreurs sont fréquentes. Et elles arrivent souvent par confusion avec un mot voisin, signe qu’on n’a pas fait le travail nécessaire d’aller à la rencontre de l’expression dont on se contente ingratement de se servir. Or cette ingratitude ne pardonne pas, puisqu’elle peut conduire au ridicule. Comme dans le passage suivant extrait d’un article paru dans le journal togolais L’ABEILLE (N° 106 du 31/10/06) : « Mais nous disons que le Préfet, " fusilleur des jeunes de l’opposition ", commet des maladresses en dressant les populations contre le député sortant. Cet acte n’est pas bien car en démocratie chacun doit se battre pour gagner la confiance de son électorat et non vouer son prédécesseur à l’hégémonie. »

Oui, on en conviendra, vouer son prédécesseur à l’hégémonie n’a rien de répréhensible ; au contraire cela relève d’un acte politique moral recommandable ; mais le vouer aux gémonies n’est pas bon, assurément. Mais pour le dire aisément, il eût fallu le savoir clairement ; ce qui suppose d’être allé aux origines de l’expression « vouer quelqu’un aux gémonies. » Ce qui fait sourire et même rire dans le passage cité ce n’est pas le sens de l’expression qui tombe à propos mais le fait que le journaliste n’ait pas fait l'expérience étymologique nécessaire pour écarter toute confusion. Alors si aucune confusion n’existe sur le sens, d’où vient donc cette expression « vouer quelqu’un aux gémonies » ?

Pour ce faire quel autre dictionnaire mieux que le Littré peut éclairer notre lanterne ?

Gémonies : Terme d’antiquité, dit le célèbre dictionnaire. A Rome escalier sur lequel on exposait les corps des condamnés qui avaient été exécutés (étranglés) dans la prison ; de là, on traînait leur corps avec des crocs dans le Tibre. Fig. Le vois-tu [le vulgaire] donnant à ses vices Les noms de toutes les vertus, Traîner Socrate aux gémonies… ? Lamartine, Méditation I, 19.

C’est donc du geste d’humiliation consistant à traîner le corps du condamné jusqu’au fleuve, qu’on est passé dans le sens figuré à une considération plus générale sur le sort réservé à une personne dont l’humiliation est comparée à celle de ceux que jadis l’on traînait aux gémonies.

Comme on le voit, ce sort n’a rien d’hégémonique, mais encore fallait-il se donner la peine de le savoir, au risque d’entraîner une escalade de confusions, et d'être voué aux gémonies…

Binason Avèkes…

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