La qualité de l’air à Cotonou

                  Petite histoire d’un Changement

                                        II

Marmitenation_i_dr_10 La caractéristique des changements spontanés est qu’ils prennent racine dans des nécessités mais peuvent générer des problèmes plus graves que ceux auxquels leur adoption est censée pallier.

En tant que changement dans le mode de transport urbain, le Zémidjan est à la charnière de maint processus : social, physique, biologique et politique. Dans le cas d’espèce, il est la résultante de trois facteurs : la proximité du Nigeria qui pourvoit en motos et carburant frelaté ; l’existence d’un réseau de vendeurs de kpayo ; et la faillite des pouvoirs publics et de toute une génération.

Au-delà de leur caractère spontané, les changements sont chose difficile à saisir. Tel phénomène cyclique peut nous paraître changeant tant que nous n’avons pas pris conscience qu’il est cyclique. Et même lorsque nous avons pris conscience de cet aspect, tant que nous n’avons pas pu déterminer sa périodicité, il reste pour nous un mystère. L’histoire de l’astronomie regorge d’expériences illustrant un tel mystère.

Dans l’histoire des trente dernières années du Bénin, les époques politiques se sont accompagnées de mots d’ordre et de slogans plus ou moins accrocheurs. C’est à n’en pas douter un héritage de la période lyrique de la Révolution. En effet, la Révolution s’est illustrée par le mot d’ordre : « Ehuzu dandan ! » Puis suite à la Conférence nationale, le Renouveau démocratique a ouvert la voie à l’ère de la Renaissance de Soglo et à la Résurrection de Kérékou. Maintenant avec les dernières élections le Changement est à l’honneur appuyé par le slogan « Ça va changer ! » Or il suffit de traduire ce slogan en fon pour voir apparaître une troublante liaison rhétorique entre « Ehuzu ! » et « Enahuzu! »

Mais à y regarder de près, qu’est-ce qui change ? Est-ce que ce n’est pas tout simplement un processus cyclique qui consacre le flux et le reflux de l’espérance du peuple ? On peut penser que le Changement qui nous est promis fraîchement, et que nous n’avons aucune raison de mettre en doute, est opposé à tout ce qui l’avait précédé. Mais même dans les termes, la Révolution se voulait un changement ; le Renouveau était un changement ; la Renaissance aussi etc. Changement ! Est-ce parce que le changement est partout que rien ne change ?

Les sceptiques peuvent faire un clin d’œil au cas du Sénégal. On se souvient en effet de la tumultueuse élection de Monsieur Abdoulaye Wade à la Présidence. Le vieil opposant au Parti socialiste avait accédé au pouvoir sous le vibrant slogan de « Sopi ! » Ce mot en wolof veut dire Changement. Au Sénégal c’était le grand soir. Les gens rêvaient des lendemains qui chantent. Aujourd’hui, il suffit de mesurer en quoi et dans quel sens le Sénégal a changé depuis Abdou Diouf pour échapper à l’hypnose collective de l’espérance de masse.

L’enfer dit-on est pavé de bonnes intentions. En ce qui concerne la volonté de changement, en Afrique plus qu’ailleurs, il faut surtout se garder de jugements hâtifs. Pour ne parler que du Bénin, il va sans dire que des forces coalisées ont tendance à freiner le changement ; forces endogènes et/ou exogènes ; soit volontaires parce que, à l’instar des croque-morts, elles vivent de cet état de chose ; soit involontaires parce qu’un immense effort mental incombe à la nation pour connaître sa pleine autonomie, une montagne à soulever. Cet effort auquel nous ne parvenons pas, il convient d’en questionner sérieusement les échecs récurrents, et non pas nous hâter de jeter la pierre aux hommes politiques et aux régimes du passé, vite catalogués comme sans foi, ineptes et inaptes. C’est en comprenant les raisons de ces échecs que notre légitime désir de changement évitera le double écueil de l’incantation et du lyrisme qui est au principe du flux et du reflux de l’espérance populaire. Au-delà de tout volontarisme éphémère, nous devons nous défaire du regard manichéen que nous portons sur le passé pour mieux voir les forces et logiques qui freinent le changement.

Par ailleurs, avec la meilleure volonté et les meilleures chances du monde, l’effort de développement d’un pays du continent – petit ou grand –finira par entrer en résonance avec l’effort des autres pays africains. C’est dire que la vision d’un pays comme îlot de changement dans un océan de régression ne tient pas la route longtemps ; tout scepticisme mis à part, cette limite dialectique incite à situer la question du changement dans un cadre suffisamment critique.

Dans le cas du Bénin, on peut dire que la Révolution a été un changement radical, le Renouveau un changement de velours, et le Changement actuel, eh bien…disons un changement tout court, avec un grand C !

Et si tous ces changements s’inscrivaient dans un processus cyclique ? Comme me le faisait remarquer Eloi Vidosessi, un compatriote humoriste fin observateur de l’histoire politique nationale, et si le Bénin était un pays qui, tous les dix ans, se laisse enfoncer dans un puits par un militaire débonnaire, et a besoin d’un fonctionnaire plus ou moins international pour le hisser sur la margelle ?

Foin de spéculation sur le sens des choses dans le temps. S’il y un changement qui n’a pas changé depuis que les changements changent au Bénin, c’est bien le changement de la qualité de l’air à Cotonou. Lorsqu’il faisait son entrée dans Cotonou le premier taxi-moto, on l’imagine, était loin de se douter qu’il serait à l’origine d’un tel changement. Et pourtant les faits sont là. Même dans des conditions de stricte réglementation, le carburant qui alimente les véhicules à moteur, constitue une importante source de gaz qui encombrent l’atmosphère. Ces mêmes combustibles fossiles produisent d’autres polluants qui, lorsqu’ils sont inhalés, ont des répercussions néfastes sur la santé. Or, en l’occurrence, cette donnée est aggravée par le fait que le kpayo est un carburant frelaté.

C’est dans ces conditions que le ciel de Cotonou a été pris d’assaut par de redoutables ennemis qui ont nom GES, alias gaz à effets de serre. Sous cette appellation générique se cache toute une armée d’envahisseurs gazeux plus ou moins malins. Il y a d’abord le H2O et le CO2, qu’on ne présente plus, le CH4 ou méthane, le NO2 ou oxygène nitreux, le CFC issu des appareils de réfrigération, et enfin, O3, le fameux Ozone dont le seul nom résonne dans maintes zones de nos cerveaux de terriens avec effroi. A Cotonou, cette armée d’éléments gazeux se résume en quelques chiffres alarmants : 83 % de monoxyde de carbone et 36% d’hydrocarbures. Au quotidien, l’émission de gaz carbonique est de 83 tonnes dont 59 % pour les seuls deux-roues. Il y a là de quoi donner le tournis à l’ancêtre Portonovien du Zémidjan de Cotonou…

Certes, le problème de la qualité de l’air soulève la question du respect des normes. En ce qui concerne les véhicules, qu’ils soient à deux ou à quatre roues, il y a le problème des conditions techniques de leur introduction sur le sol national. A Cotonou, la majorité des voitures qui débarquent au port sont des "venues de France ", particulièrement polluantes et en fin de vie. J’ai parcouru naguère, une étude du MEHU sur le parc automobile immatriculé dans la ville de Cotonou. Et j’ai été proprement sidéré. L’étude indiquait que l’âge de la majorité des véhicules était supérieur à dix ans, avec une moyenne d’environ 12,5 ans ! Avec une complaisance aveugle due à l’appât du gain, nos acteurs économiques, là comme ailleurs, font assumer à notre pays le rôle d’anus du système de consommation capitaliste mondial. Et les conséquences écologiques sont désastreuses. La pollution à Cotonou fait courir à la population de graves dangers. Un vaste spectre de maladies allant des maladies respiratoires au saturnisme en passant par les maladies allergiques et les maladies de la peau fait son apparition. En effet, les émissions de gaz toxiques provoquent notamment : le cancer du poumon, des affections respiratoires, les infarctus, les céphalées, le vertige etc.… Par an, l’intoxication par le plomb ou saturnisme coûte au Bénin 20 milliards de francs CFA soit 1,2% du PIB. Face à cet état de chose, si rien n’est fait, il va de soi que la situation va s’aggraver de façon continue.

Récemment, un ami, le professeur Maurice Vignon du Cnhu de Cotonou, a cru devoir mettre en garde le Bruxellois fraîchement débarqué que j’étais. « Vous avez-vu, me disait-il, les motocyclistes circulent désormais avec des cache-nez ou des mouchoirs. Traverser la ville est un véritable calvaire. La fumée est partout, nous mourons à petit feu, pour ne pas dire à petit gaz. » Et il savait de quoi il parlait ; spécialiste des maladies respiratoires, il avait en charge la santé de mon frère aîné atteint d’un cancer foudroyant qui devait l’emporter.

Bien souvent, les changements nous touchent au plus profond de nous et parfois nous laissent dans un embarras sans nom. Pour la petite histoire, j’ai deux frères. Mon frère aîné, qui a eu le bac vers la fin des années 70 est entré dans la Police nationale en 1983. Certes, il n’y a pas de sot métier et dans le sauve-qui-peut de l’époque, il avait accepté son sort . Mon plus jeune frère est du genre fainéant. A peine sorti du cours primaire, il errait dans le vide d’une société où même les gens diplômés ne menaient pas large. Moi, j’avais eu la chance de poursuivre mes études en Belgique où je vis actuellement. Pour venir en aide à mon jeune frère, j’ai financé l’achat d’une moto pour qu’il devienne Zémidjan. C’était au milieu des années 90 où ce métier battait son plein. J’avais agi de bonne foi. Voilà donc mes deux frères en activité dans la ville de Cotonou : l’un sur son Zémidjan et l’autre aux carrefours. C’est dans ces conditions qu’au bout de cinq ans, alors qu’il était non fumeur, mon frère aîné contracta un cancer du poumon qui devait l’emporter en quelques mois. Quand je sais que j’ai encouragé mon aîné à passer le concours des policiers ; et que c’est moi-même qui ai financé le plus jeune en l’incorporant de facto à l’armée des hommes en jaune dont le gagne-pain a eu raison de la vie de notre frère, je mesure tout mon embarras !

A suivre

Binason Avèkes

© Copyright Blaise APLOGAN, Paris 2006