Pour l’Histoire : Gbowèlè… kakayito

Au XVIIIᵉ siècle, le royaume du Danxomè poursuit une politique d’expansion et de consolidation territoriale. Sous le règne de Agadja (c. 1718–1740), le pouvoir royal affirme son autorité tant vers la côte que vers l’intérieur. C’est dans ce contexte qu’intervient l’épisode à l’origine du conflit avec Gbowèlè.

Selon la tradition, le fils du roi de Gbowèlè — décrit comme bossu — fut vendu et conduit à la cour d’Abomey. Les circulations d’hommes par la guerre, la captivité ou le commerce étaient alors fréquentes dans la région. À Abomey, le jeune homme entra dans l’entourage royal et devint danseur et bouffon, fonction qui, loin d’être marginale, participait à la vie politique et rituelle de la cour.

À la mort du roi de Gbowèlè, Agadja autorisa son protégé à retourner dans son pays afin d’y accomplir les rites funéraires. Il lui confia des richesses pour honorer la cérémonie, geste qui traduisait à la fois la générosité du souverain et son autorité sur celui qu’il considérait désormais comme relevant de sa dépendance.

Or, à l’issue des funérailles, les notables de Gbowèlè élevèrent ce fils au trône. Ce choix constituait, du point de vue danxoméen, une rupture : un homme passé sous l’autorité d’Abomey redevenait souverain indépendant. La question dépassait le cas individuel ; elle touchait à la définition même de la souveraineté.

Agadja entreprit alors des campagnes contre Gbowèlè. Les traditions rapportent qu’elles n’aboutirent pas. Le site, situé dans une zone de relief marqué offrait des avantages défensifs notables. Agadja mourut sans avoir obtenu la soumission du royaume.

Dans la conception politique fon, un conflit de cette nature ne s’éteint pas avec le souverain. Chaque roi s’inscrit dans une continuité dynastique, liée à un ancêtre tutélaire (joto). L’échec d’Agadja demeurait donc une affaire ouverte.

Au cours des décennies suivantes, le Danxomè connut des transformations internes et externes importantes : intensification du commerce atlantique, réorganisation militaire, recompositions politiques régionales. Sous le règne de Agonglo (1789–1797), la question ne fut pas réglée.

Il fallut attendre l’accession au trône de Ghezo (1818–1858) pour que la situation évolue décisivement. Guézo réorganisa profondément l’armée danxoméenne. L’infanterie fut structurée de manière plus rigoureuse ; l’usage des armes à feu se généralisa ; le corps militaire féminin — les « amazones »— prit une importance stratégique accrue.

Dans ce contexte de renforcement militaire, Guézo entreprit de soumettre définitivement Gbowèlè. La tradition conserve la mémoire d’un échange préalable, entre deux femmes du roi de Gbowèlè et les émissaires danxoméens :

   – Awotèkihn ? aurait dit l’une d’elle — c’est-à-dire « Quel devin l’a prédit ? »
 et l’autre :
   – Ɖù bi na vɔ b’àgbá bi na vɔ.. c’est-à dire « A moins que poudre à canons soient épuisés ! »

Ce détail souligne que la confrontation était perçue comme inévitable et qu’elle s’inscrivait dans un rapport de forces désormais plus favorable au Danhomè.

La campagne aboutit à la prise de Gbowèlè. Le roi fut capturé et conduit à Abomey. Les récits indiquent qu’il fut réduit à une fonction subalterne — gardien de bœufs — au service de la cour. Au-delà de l’humiliation personnelle, ce geste signifiait l’intégration politique du territoire conquis et la transformation d’un souverain rival en sujet du roi du Danxomè.

La conquête de Gbowèlè apparaît ainsi comme l’achèvement d’un contentieux ancien, né sous Agadja et résolu sous Guézo. Elle illustre plusieurs traits caractéristiques de l’histoire danxoméenne :

  • la centralité de la souveraineté personnelle dans les conflits politiques ;
  • la continuité dynastique des entreprises militaires ;
  • le rôle décisif des réformes militaires du XIXᵉ siècle ;
  • la capacité du Danxomè à intégrer, par la contrainte, des entités politiques périphériques.

Plus qu’un épisode isolé, la prise de Gbowèlè s’inscrit donc dans la dynamique d’expansion et de consolidation d’un État ouest-africain structuré, dont l’autorité reposait à la fois sur la force militaire, la légitimité dynastique et une conception exigeante de la fidélité politique.

Adanɖopoji B’afɔsɔgbe

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