Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou : Chronique d’un groove béninois, entre âme dahoméenne et esprit funk

Il y a des orchestres qui accompagnent une époque.
Et il y a ceux qui la fabriquent.

Leur histoire n’est pas seulement celle d’un groupe.
C’est celle d’un pays, d’un climat politique, d’une spiritualité, d’une modernité africaine qui refuse de choisir entre tradition et innovation.


1. Naissance d’un son urbain (1968–début 1970)

L’orchestre voit le jour autour de 1968, fondé par le chef d’orchestre Clément Mélomé. À l’origine appelé Poly-Disco, le groupe adopte rapidement le nom de Poly-Rythmo, plus fidèle à son identité : un entrelacement de rythmes.

À Cotonou, à la fin des années 1960, dans une ville traversée par les espoirs post-indépendance et les nuits électriques des dancings, naît un groupe appelé à devenir l’un des piliers de la musique ouest-africaine moderne : l’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou.

Le contexte est décisif. Le Dahomey (futur Bénin) vit une période d’instabilité politique, mais aussi d’intense effervescence culturelle. Les clubs, les hôtels et les fêtes populaires deviennent des laboratoires sonores.

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Très tôt, un titre comme “Angelina” marque les esprits :

  • guitares incisives,
  • basse syncopée,
  • percussions héritées des cérémonies vodun,
  • chant en langue locale.

Ce n’est pas une simple chanson de danse : c’est la preuve qu’un groove béninois peut rivaliser avec les productions américaines ou nigérianes, sans perdre son âme.


2. Les architectes du groove : portraits de membres phares

🎸 Clément Mélomé – Le fondateur

Chef d’orchestre, guitariste et organisateur infatigable, Mélomé structure le groupe comme une véritable institution. Il comprend que la discipline et la productivité sont essentielles : l’orchestre enregistrera des centaines de morceaux en une quinzaine d’années.

🎤 Eskill LOHENTO : une voix, un héritage

Surnommé « Le Rossignol » et fidèle compagnon de Clément Mèlomé, Eskill Baba Lohento est co-fondateur de l’orchestre « Tout Puissant Poly Rythmo de Cotonou » dont il aura été le vocaliste principal pendant une quarantaine d’années. Il a partagé les moments de gloire, d’apothéose et de morosité de cet orchestre.

🎤 Vincent Ahéhéhinnou – La voix solaire

Chanteur charismatique, figure centrale du groupe dans les années 1970, Ahéhéhinnou incarne l’âme vocale du Poly-Rythmo. Sa voix chaude et souple navigue entre sensualité, satire et spiritualité.
Il est l’interprète de nombreux titres devenus cultes.

🥁Yéhouessi Léopold – Le moteur rythmique

Batteur essentiel de la grande période funk, il contribue à densifier le groove du groupe. Sa disparition au début des années 1980 fragilise durablement l’équilibre interne de l’orchestre.

🎸« Papillon » (guitariste)

Surnom devenu légende dans la mémoire des amateurs. Son jeu, à la fois précis et flamboyant, participe à cette signature sonore immédiatement reconnaissable : des guitares enchevêtrées, tranchantes mais dansantes.

Le Poly-Rythmo fonctionne comme un organisme collectif, mais ces figures en ont été les piliers.


3. L’âge d’or afro-funk (années 1970)

Dans les années 1970, le Bénin adopte un régime marxiste-léniniste. L’État valorise les formations nationales. Les orchestres deviennent des vitrines culturelles.

Le Poly-Rythmo entre dans une période d’hyper-création :
plus de 500 chansons, des dizaines d’albums, une centaine de 45 tours.

Des morceaux comme :

  • “Gbeti Madjro”
  • “Zo Tche Kpo Do Te”
  • “Mi Kpo Mi Do Gbe”

montrent une évolution nette :

  • les lignes de basse deviennent plus lourdes,
  • les cuivres dialoguent avec les percussions,
  • les structures s’allongent et hypnotisent.
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On sent l’influence de l’afrobeat nigérian, mais le groupe reste singulier : là où certains privilégient les longues fresques politiques, le Poly-Rythmo excelle dans la densité et l’efficacité rythmique.

Chaque morceau devient une archive sonore :
amours urbaines, conseils moraux, spiritualité vodun, ironie sociale.

4. « Gbeti Madjro » : morale, méfiance et philosophie sociale

Parmi les morceaux les plus emblématiques du répertoire de l’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou figure « Gbeti Madjro ». Derrière son énergie irrésistible — cuivres incisifs, basse circulaire, percussions hypnotiques — se déploie un texte d’une morale ambivalente.

La chanson met en garde contre la naïveté. Elle évoque la jalousie, la trahison, la duplicité. Elle rappelle que la réussite attire l’hostilité, que l’amitié peut masquer l’envie, que l’entourage n’est jamais totalement transparent.

Ce thème n’est pas anecdotique. Il appartient à une longue tradition expressive de l’aire culturelle dahoméenne : proverbes, récits initiatiques, chants rituels et compositions populaires ont souvent valorisé la vigilance sociale. La sagesse y est prudente, lucide, parfois soupçonneuse. La confiance n’y est jamais donnée sans réserve.

Mais c’est précisément ici que la question devient plus profonde.

À force d’insister sur la menace potentielle que représente autrui, ne finit-on pas par naturaliser la méfiance ? Par la transformer en réflexe identitaire plutôt qu’en prudence circonstanciée ?

Dans cette perspective, « Gbeti Madjro » peut être lu comme l’expression d’une posture morale qui, poussée à l’extrême, confine à ce que l’on pourrait appeler une forme d’auto-suspicion collective — une disposition à anticiper la malveillance au cœur même du lien social.

Or cette posture entre en tension avec une autre valeur structurante de l’imaginaire social : le nonvica, cette pulsion fraternelle d’union, de solidarité organique et de cohésion communautaire.

La coexistence de ces deux forces — vigilance et fraternité — révèle une dialectique profonde :
comment préserver le groupe tout en se protégeant de lui ?

La chanson ne crée évidemment pas cette disposition. Elle la reflète. Mais en la diffusant à travers le groove, en la rendant dansable, mémorable, collective, elle participe à sa normalisation symbolique.

Et c’est peut-être là toute son ambiguïté :
un hymne festif porté par une anthropologie de la méfiance.


5. Déclin silencieux (années 1980)

Le début des années 1980 marque un tournant.

La disparition de musiciens clés, les mutations économiques et l’arrivée de nouvelles esthétiques (synthétiseurs, disco international, puis musiques électroniques) affaiblissent progressivement l’orchestre.

Il ne s’agit pas d’une chute spectaculaire, mais d’une lente érosion.
Comme beaucoup de formations africaines de cette génération, le groupe s’efface sans véritable reconnaissance internationale.


6. Renaissance mondiale (années 2000)

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Au début des années 2000, des collectionneurs européens redécouvrent leurs vinyles.

Le label allemand Analog Africa publie des compilations qui révèlent au public international la richesse du catalogue.

La redécouverte aboutit à un retour sur scène et à un nouvel album majeur :

Cotonou Club (2011)

Loin d’être nostalgique, l’album actualise leur son tout en conservant son ADN rythmique.

En 2016 sort :

Madjafalao

Enregistré à Cotonou, il sonne comme une réappropriation locale après la reconnaissance internationale.


7. Pourquoi le Poly-Rythmo compte encore aujourd’hui

Parce que leur musique :

  • relie les rythmes vodun aux grooves globaux,
  • prouve que la modernité africaine n’est pas une imitation,
  • démontre qu’un orchestre peut être à la fois populaire et sophistiqué,
  • incarne un patrimoine musical encore vivant.

Leur histoire est celle d’une boucle :
naissance locale → oubli → redécouverte mondiale → retour aux sources.


🎧 Repères discographiques essentiels

Période 1970–1983

  • “Angelina”
  • “Gbeti Madjro”
  • “Zo Tche Kpo Do Te”
  • “Mi Kpo Mi Do Gbe”

Renaissance

  • The Kings of Benin Urban Groove 1972-80
  • Cotonou Club
  • Madjafalao

Conclusion

L’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou n’est pas simplement un groupe culte des années 1970.
Il est l’une des preuves les plus éclatantes que l’Afrique de l’Ouest a produit un funk, un groove et une modernité musicale d’une richesse comparable aux grandes scènes américaines et caribéennes.

Et peut-être plus encore :
une musique où le sacré danse avec l’électrique.

Agada Balankpo

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