Fédération du Mali : retour sur une trahison oubliée

La tentative d’union entre le Mali et le Sénégal en 1959 portait les espoirs d’une Afrique unie et souveraine. Pourtant, cette ambition panafricaine a été brisée net, dès ses débuts, par une série de décisions politiques initiées par l’élite sénégalaise. Retour sur une trahison fondatrice et ses conséquences durables.
Une utopie africaine brisée
Au sortir des indépendances, alors que de nombreux pays africains cherchaient à s’émanciper de l’ordre colonial et à forger de nouvelles alliances fondées sur l’autodétermination, le Mali et le Sénégal ont tenté une aventure politique inédite : la Fédération du Mali, créée en 1959. Ce projet, porté par des figures comme Modibo Keïta (pour le Soudan français, futur Mali) et Léopold Sédar Senghor (pour le Sénégal), visait à bâtir un État fédéral ouest-africain fort, symbole d’unité continentale.

Mais très vite, les divergences idéologiques et les pressions extérieures fragilisent le projet. En août 1960, à peine deux mois après l’accession de la fédération à l’indépendance, le Sénégal se retire brutalement de l’union. Cette rupture est orchestrée par Senghor, alors président de l’Assemblée fédérale, qui entre en conflit ouvert avec le Premier ministre fédéral, Modibo Keïta, jugé trop radical, trop proche du modèle socialiste et trop critique vis-à-vis de l’influence française.
Un coup d’État silencieux
Le retrait du Sénégal, souvent présenté dans les récits officiels comme une simple divergence de vue, s’apparente en réalité à un véritable coup d’État institutionnel, mené sans arme mais avec une efficacité politique redoutable. Il met fin au rêve d’une fédération africaine puissante et solidaire, et marque un tournant dans l’histoire du continent : celui d’un retour à l’État-nation, fragmenté et dépendant, dans la droite ligne des intérêts des anciennes puissances coloniales.
Mais un second événement vient accentuer cette trahison : la chute de Mamadou Dia, Premier ministre sénégalais, artisan d’une politique de développement endogène et partisan d’une ligne de rupture avec la France. Accusé d’avoir fomenté un coup d’État contre Senghor, Mamadou Dia est arrêté et emprisonné en 1962. Derrière l’accusation, une vérité plus complexe : un affrontement idéologique entre deux visions du destin africain — l’une autonome et panafricaniste, l’autre conservatrice et alignée sur l’ordre néo-colonial.
Une leçon toujours actuelle
Ce double renversement — éclatement de la Fédération et élimination d’un Premier ministre progressiste — constitue une blessure historique dans le récit de l’unité africaine. Il rappelle que les obstacles à l’intégration ne sont pas seulement extérieurs, mais aussi internes, et souvent le fait d’élites prêtes à sacrifier les idéaux collectifs sur l’autel d’ambitions nationales, ou de fidélités géopolitiques discutables.
Il ne s’agit pas ici de réécrire l’histoire à charge, mais de rappeler à une génération nouvelle que le Sénégal ne serait pas ce qu’il est sans l’Afrique, sans ses liens profonds avec le Mali, la Guinée, ou encore le Ghana des années Nkrumah. Or, depuis Senghor, une partie de l’élite sénégalaise s’est régulièrement illustrée par une distance — voire une défiance — vis-à-vis des projets panafricains forts, préférant le confort des relations franco-sénégalaises à l’exigence de la solidarité continentale.
Réconcilier histoire et mémoire
À l’heure où de nombreux peuples africains appellent à une renaissance panafricaine, où l’unité devient à nouveau un horizon mobilisateur, ces leçons du passé méritent d’être rappelées. L’histoire de la Fédération du Mali, bien que brève, est un symbole puissant : celui d’un rêve trahi, mais aussi d’un possible toujours à construire.
Aboubakar Badiane
