L’Afrique Noire et l’Écriture.

Critique de la Raison Immédiate

Go3 En bref

 

En Afrique noire, suite à un déficit historique dans l’usage de l’écriture, l’oralité est revendiquée et encensée comme culture, mode de transmission de la mémoire, manière d’être et tempérament. Mais si elle a des avantages indéniables, cette valoriation de l’oralité ne saurait cacher ses faiblesses encore moins les avantages de l’écrit. Ecrire c’est représenter, analyser, conserver avec exactitude. Le manque d’écriture a un effet désastreux sur la mémoire africaine, sa conservation systématique et rigoureuse ainsi que sa transmission. L’écriture permet une distance analytique, une capacité de calculer, une habileté algébrique que n’a pas la parole. Or s’il n’y a pas de gène de l’oralité, il semble que l’instinct et la culture de l’oralité en Afrique ont un poids trop lourd, une prégnance trop agissante… Cette prégnance de la culture de l’oralité se révèle dans le dévolu que les Africains ont jeté sur les médias audiovisuels qui font appel à l’immédiat et l’émotion au détriment des médias écrits qui permettent le recul de l’analyse et un exercice de la réflexion. Parmi ces médias, l’un des plus en vogue, le téléphone portable est d’un usage qui s’est imposé à l’échelle globale. En Afrique, il a tôt fait de pallier à la carence des infrastructures d’Etat en matière de télécommunication. Très vite, il a été accessible à un nombre considérable de gens de toutes conditions, surtout dans les centres urbains. Cette appropriation et l’engouement qui le caractérise sont révélateurs de la prépondérance de la culture de l’oralité en Afrique. Mais si le téléphone portable est un outil de communication pratique, il reste que, à l’instar de la domination moderne des médias audiovisuels, son développement au détriment des média écrits n’est pas la chose la mieux indiquée pour un continent où le déficit en réflexion est d’abord et avant tout un déficit en écriture.

Mots-clef : Oralité/Hampaté/Portable/Réflexion/Ecriture/Alphabétisation.

Ecriture1 L’Écriture n’a pas pignon sur rue en Afrique. Ce constat historique et factuel est aussi actuel. Il est l’une des sources du retard socioéconomique de l’Afrique aujourd’hui. Mais en même temps, son pendant, la valorisation de la parole, est exploité à fond par les industries audiovisuelles qui y trouvent tout leur intérêt. L’actualité en fournit des exemples. Le téléphone portable et l’engouement qu’il suscite chez ses usagers africains sont une actualisation de la même culture de la parole. La considération de cet usage dans les milieux urbains de l’Afrique est à faire à part. Mais ce qui est intéressant c’est la possibilité de comparaison culturelle directe qu’offre une grande ville cosmopolite comme Paris, où toutes les origines ethniques sont bien représentées. En ce qui concerne l’usage du téléphone portable, le constat qui saute aux yeux à Paris c’est l’engouement que suscite cet objet chez les usagers d’origine africaine. Cet engouement se caractérise par le recours permanent, une fixation, l’utilisation à tout propos, l’indifférence marquée au dérangement dans les lieux publics, le brandissement de l’objet comme un signe extérieur de connectivité sociale, un gadget, ou un jouet émotionnel, bref une certaine frénésie. Toutes dérives qui sont certes propres à l’usage du téléphone portable mais qui chez les Africains sont très marquées et peuvent atteindre un niveau de frénésie inégalé. Ainsi, comme on peut le constater au quotidien, sans que cela fasse l’objet d’une étude sérieuse, les gens d’origine chinoise font un usage moins fréquent et moins tapageur du téléphone portable que les Blancs qui en font moins que les Arabes. Evidemment tout ne s’explique pas par le seul fait que les Africains ont la parole pour ne pas dire le bavardage dans le sang. Des raisons sociologiques président à cette prédilection spécifique des Noirs pour le téléphone portable. Cette sociologie peut se décliner à deux niveaux. Tout d’abord, elle ressortit de la sociologie de l’usage du téléphone portable. Un constat empirique permet de voir que l’usage intempestif du téléphone portable est sociologiquement déterminé ; et que de mesuré au sein des classes supérieures ou intellectuelles, il tend vers une modalité frénétique dans les classes populaires ou ordinaires. Encore qu’une telle affirmation qui relève d’un constat empirique doive prendre en compte certains biais comme la différence sociologique de la visibilité sociale des usages. Les riches et les pauvres n’ayant pas la même approche et les mêmes fréquences de l’usage des espaces urbains, etc. Le second niveau d’interprétation de cet usage spécifique du téléphone portable par les Noirs est anthropologique. Il prend en compte la condition d’immigrés de cette population, sa précarité sociale, ses difficultés de logement, l’écartèlement social, le fait que le téléphone portable offrait pour nombre d’entre eux sans domicile personnel l’insigne occasion d’être joints ou de téléphoner par soi. Et il est vrai que de ce point de vue, le mode frénétique d’usage peut correspondre à une volonté de déni de la discontinuité territoriale qu’impose les conditions de vie de l’immigré Africain (Les Noirs étant paradoxalement le groupe ethnique le moins territorialement regroupé dans le tissu urbain, le plus communautairement dispatché)

Enfin, à mi-chemin entre les vues sociologiques et anthropologiques, il y a l’effet performatif ravageur de ce qu’une certaine pensée raciste s’est crue autorisée à promouvoir dans les médias et la publicité comme la disposition innée du Noir à la parole sinon au bavardage. Ainsi, au même titre que l’image du guépard peut servir de support dans la publicité d’une voiture de course, on a construit de toute pièce l’image du Noir super-usager du téléphone portable avec lequel il entretiendrait un rapport à la fois inné et privilégié. Un rapport qui lui colle à la peau. Cette construction publicitaire raciste se donne à voir aussi comme une concession faite au Noir dont les rares utilisations de l’image dans la grammaire publicitaire occidentale ne sont jamais laissées au hasard ; apparitions qui sous couleur d’intégration, restent hantée par une stigmatisation ethnocentriste sournoise mais qui n’a rien à envier aux campagnes anciennes, style « Y’ A BON BANANIA ». L’intériorisation de la valorisation illusoire créée par la publicité ; le sentiment d’être dans un rôle socialement reconnu ; la réponse non réfléchie à un conditionnement ; le fait d’assumer une identité comportementale définie, bref tous ces effets conjugués peuvent rendre raison de l’engouement des Noirs pour le téléphone portable et l’usage frénétique qu’une certaine classe sociale de ce groupe est portée à en faire au quotidien en Région parisienne.

Cela étant dit, force est de reconnaître que l’engouement des Noirs pour le téléphone portable tel qu’on peut le constater empiriquement dans les espaces urbains de la Région parisienne renvoie à deux attitudes complémentaires des Africains à l’égard de la parole ou de sa représentation. La première attitude est celle qui est valorisée sous le signe de la culture de l’oralité ; et l’autre en est l’exact opposé, à savoir l’indigence graphique du continent Africain. Certes il fut une époque où le discours ethnologique fonctionnaliste d’obédience coloniale faisait grief à l’Afrique de n’avoir pas connu ou utilisé l’écriture ; et expliquait son retard et ses difficultés par ce qu’il tenait pour une tare irrémédiable ou qui donnait raison au programme colonial alors considéré comme civilisateur et rédempteur. Dans cette posture idéologique, l’aventure de l’écriture en terre africaine était sous-estimée, méprisée et scindée.

En dehors de l’apport du monde arabe, et encore plus anciennement d’une Égypte totalement désafricanisée, l’Afrique noire était perçue comme un espace vide d’écriture et pleine de parole. Cette perception négative, suivant en cela les progrès de l’ethnologie et son adaptation politique, a trouvé une compensation commode et peut-être même une légitimation positive dans l’encensement de la culture de l’oralité. D’entièrement négative, la thématique du vide d’écriture en Afrique noire en rapport avec sa capacité intellectuelle et culturelle s’élargit dans la découverte extasiée et la reconnaissance des vertus de la parole. Ainsi les propos de l’un des chantres africains de cette reconnaissance éclairent-t-ils d’un jour nouveau le regard qu’il convenait de porter désormais sur la culture africaine et son rapport à la parole : « Les peuples de race noire n’étant pas des peuples d’écriture ont développé l’art de la parole d’une manière toute spéciale. Pour n’être pas écrite, leur littérature n’en est pas moins belle. Combien de poèmes, d’épopées, de récits historiques et chevaleresques, de contes didactiques, de mythes et de légendes au verbe admirable se sont ainsi transmis à travers les siècles, fidèlement portés par la mémoire prodigieuse des hommes de l’oralité, passionnément épris de beau langage et presque tous poètes … »

Mais cette reconnaissance devenue presqu’un mythe se plait à passer à côté d’une problématique de fond qui est celle des limites épistémologiques de l’usage exclusive de la parole comme mode de représentation. «  Quand un vieillard meurt en Afrique nous rappelle le sage, c’est tout une bibliothèque qui brûle » Cette vérité est à la fois analytique et circulaire. Elle met en garde contre le jugement selon lequel le savoir véritable serait livresque – mise en garde salutaire – mais en même temps, elle se clôt sur elle-même dans une vision folklorique du savoir. La magie du verbe peut véhiculer jusqu’à nous la beauté des épopées, des contes et des mythes des temps anciens, mais cette magie de la mémoire se confond-elle avec l’exactitude, l’objectivité et la richesse des faits historiques ? A-t-elle le pouvoir analytique et euristique que l’écriture confère à la science ? La réponse est non. Certes le vide d’écriture n’est pas le vide de culture ; les cultures sans écriture ont élaboré des formes autonomes de relai de la mémoire qu’ont perdues ou ne connaissent pas les cultures dotées d’écriture. Mais il va de soi que la découverte et l’utilisation active de l’écriture dans les sociétés humaines constituent une rupture épistémologique aussi bien dans la transmission de la mémoire que dans la représentation de la pensée, son développement et sa maîtrise. Et le danger ou l’erreur comme toujours dans ce genre de considérations interculturelles et politiques a été de basculer d’un excès à l’autre, du mépris ethnocentriste triomphant à la ruse d’un relativisme culturel passablement hypocrite.

Certes quand on considère les choses d’un point de vue poétique ou dans les conditions d’une efficacité rhétorique on peut dire que «  La parole vole comme un oiseau, jaillit comme une flamme, elle est présence, instantanéité, fulgurance, elle persuade et elle agit, elle convainc ou suscite la contradiction, l’éveil ou le dialogue. » ; et se demander « comment l’écriture pourrait-elle enfermer le feu volatil, éphémère et vivant de la parole ? N’intervient-elle pas toujours avec un temps de retard ? Ne repose-t-elle pas sur l’absence de celui qui parle ? » Ce point de vue aboutit au constat que « l’écriture est un médium « froid », son pouvoir d’émotion et de transformation semble faible au regard de la puissance créatrice de la Parole »

La parole pourrait bien être, selon la formule d’Anne-Marie Christin, « le tourment de l’écriture » mais d’un point de vue épistémologique l’expérience historique montre que la culture écrite est supérieure à la culture orale. Toutes les civilisations dominantes depuis des siècles sont des civilisations enracinées dans une solide culture d’écriture. Mais une culture ne doit pas privilégier une forme au détriment de l’autre. L’écriture en effet possède des vertus de conservation, de restitution, et de transmission précise de la mémoire ; elle a un pouvoir d’analyse et une capacité de recul objectif vis-à-vis des phénomènes physiques et psychologiques, toutes choses qui caractérisent faiblement ou font défaut à l’oralité.

Dès lors, dans la perspective de progrès qui incombe à l’Afrique aujourd’hui, le véritable débat ne se situe pas au niveau de la défense et illustration de l’oralité ni même dans la valorisation nostalgique d’une identité culturelle asservie au mythe de la parole magique. Il se situe au niveau des voies et moyens pour combler le retard africain en matière d’usage actif et généralisé de l’écriture. Fini le temps où le savant africain pouvait se suffire d’être « diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs. »

Malheureusement l’environnement technologique, économique et mondial actuel ne favorise pas cette prise de conscience qui doit être aussi une prise à cœur de l’urgence d’une mutation des rapports de l’Afrique avec la pratique de l’écriture. Les grandes avancées dans le domaine médiatique et technologique ont consacré la domination des média audiovisuels au détriment de ceux qui sont basés sur l’utilisation de l’écriture. La télévision et le téléphone portable ou non constituent un raccourci commode de véhicule des échanges socioculturels à la place de la lettre, du livre ou du journal imprimés. Or tout le monde sait combien les uns invitent à se vautrer dans le culte de l’immédiat et de l’émotion reine, là où les autres font plus appel à la réflexion, au recul et à l’analyse. Si bien que, comme s’il existait une fatalité liguée contre son décollage, encore une fois l’Afrique est induite à l’heure actuelle dans des choix, des pratiques et une valorisation contraires aux conditions sine qua non de sa mutation, de son développement. Cette tromperie se pare des dehors du progrès, comparé de façon superficielle aux données antérieures. Et pour mieux convaincre de son caractère naturel elle essaie de faire passer pour une justification du bien fondé de la culture de l’oralité ce qui n’est en fait que le triste retour en force de la sous-culture médiatique de l’immédiat, la domination de l’ouïe et la vue, jouissance compulsionnelle prise en charge et tarifée par les industries de l’audiovisuel. Elle essaie de faire passer en contrebande les tendances régressives de la modernité, et l’Afrique se plaie à lui jouer le rôle de faire valoir naturel.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’intérêt que la publicité du téléphone portable en Occident accorde à la visibilité du Noir, en tant qu’esclave de la parole là où le Blanc s’arroge et conserve le rôle éternel de maître à penser. Or cette manipulation pourrait ne pas réserver que de la joie de vivre au quotidien que procure l’usage du téléphone portable. Outre le fait qu’elle réinstalle l’Afrique dans le mythe lénifiant de la parole reine au détriment de la valorisation nécessaire de l’écriture, elle pourrait déboucher sur un fléau ou sur la justification a posteriori de certains préjugés racistes. En effet, au regard du dévolu jeté sur ces médias audiovisuels de masse dont la gestion est prise en charge par des sociétés capitalistes privées, et de la manie collective des usages qu’il suscite, une simple corrélation de l’usage du téléphone portable avec la probabilité de survenue d’une affection quelconque du cerveau serait calamiteuse en Afrique ou parmi les populations noires. Or la probabilité d’une telle corrélation n’est pas nulle, même si elle est méprisée ou déniée actuellement au profit des milliards que génère le marché porteur du téléphone portable. Le cas échéant, comme le montre le drame de l’épidémie du sida, l’Afrique sera laissée seule face à son destin.

En Afrique noire, dans un contexte historique marqué par le déficit d’écriture, l’oralité est revendiquée comme culture, mode de transmission de la mémoire, manière d’être et tempérament. Mais s’il identifie la sortie de l’état de nature, l’art de la parole n’assure pas la maîtrise de l’état de culture ; celui-ci s’affirme avec l’usage de l’écriture. La valoriation de l’oralité ne saurait donc cacher la primauté de l’écrit. Ecrire c’est représenter, analyser, conserver avec exactitude. Du point de vue de la logique de la connaissance, le paradigme de l’oralité est le discours magique ou triomphent le verbe, l’incantation, et le culte de l’immédiat. A l’opposé se trouve le paradigme de la rationalité scientifique où dominent l’analyse, le recul et le calcul. Or s’il n’y a pas de gène de l’oralité, il semble que l’instinct et la culture de l’oralité en Afrique ont un poids trop lourd, une prégnance trop agissante… Cette prégnance de la culture de l’oralité est aggravée par les problèmes économiques et politiques de l’Afrique qui rendent difficile la mise en oeuvre d’actions hardies d’alphabétisation, clé de voûte de l’instauration d’une culture dynamique de l’écriture. Cette situation explique le dévolu que les Africains ont jeté sur les médias audiovisuels qui font appel à l’immédiat et l’émotion au détriment des médias écrits qui permettent le recul de l’analyse et un exercice de la réflexion. Parmi ces médias, le téléphone portable est d’un usage global. En Afrique, il a tôt fait de pallier à la carence des infrastructures d’Etat en matière de télécommunication. Très vite, il a été accessible à un nombre considérable de gens de toutes conditions, surtout dans les centres urbains. Cette appropriation et l’engouement qui le caractérise sont révélateurs de la prépondérance de la culture de l’oralité en Afrique. Mais si le téléphone portable est un outil de communication pratique, il reste que, à l’instar de la domination des médias audiovisuels, son développement au détriment des média écrits n’est pas la chose la mieux indiquée pour un continent où les déficits multiples ont tous un dénominateur commun : le déficit en écriture.

Binason Avèkes

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