GGM : Dix-sept ans de Multitude

Ascent to Glory

À propos de : Álvaro Santana Acuña, Ascent to Glory. How One Hundred Years of Solitude Was Written and Became a Global Classic, Columbia University Press

Un sociologue étudie l’histoire de l’écriture et l’accès à la célébrité de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Il met en lumière la dimension collective du processus et souligne le rôle des médiateurs culturels dans la fabrique de ce classique de la littérature du XXe siècle.

Comment une œuvre devient-elle un classique et quels facteurs la déterminent à le rester? Alvaro Santana-Acuña étudie la question en sociologue en partant de l’inscription de la fiction dans nos vies et notre quotidien : le point de départ de la recherche, explicité dans les remerciements, fut une pluie diluvienne qui sembla transformer le campus de Harvard en Macondo. Une recherche de plus de dix ans qui a conduit à l’ouvrage Ascent to Glory. How One Hundred Years of Solitude Was Written and Became a Global Classic, et l’exposition «The Making of a Global Writer» au Harry Ransom Center, à Austin Texas, inaugurée en février 2020, qui présente pour la première fois au public les archives de l’écrivain, récemment acquises par cette institution. Le cas étudié permet de repenser les pouvoirs de la fiction et ravive le débat sur la projection de la littérature latino-américaine dans le monde.

Le roman sans solitude

Divisé en deux parties et huit chapitres, la structure de Ascent to Glory correspond à l’hypothèse principale : une œuvre classique est d’abord une production individuelle et sociale, question développée dans la partie «From the idea to the book», qui couvre la période allant des années 1920 à la publication de Cent ans de solitude en 1967; une fois devenue classique, l’œuvre transforme le monde le long terme, problématique abordée dans «Becoming a Global Classic», qui comprend les années 1967 à 2020. Un Appendice propose, sous le titre de «Why and How to Study Classics?», un retour sur les principes théoriques et méthodologiques qui guident cet ouvrage et, plus spécifiquement, sur les notions de canon et de classique, d’imagination, de niche, de collaboration, d’adaptation et de compétition, de dissembedding, d’indexicals, de contre-factuel. L’ambition de toucher deux publics, un non spécialisé, constitué des admirateurs de Cent ans de solitude, et un de spécialistes des sciences humaines et sociales, explique l’effort d’exposition réalisé par le chercheur.

La reconstruction minutieuse de l’imagination, la production, et la distribution du roman prend pour base les archives de l’auteur et une vaste bibliothèque internationale, grâce auxquelles Santana-Acuña reconstruit sa passionnante histoire, en prenant en compte le contexte socio-historique, mais aussi les textes, aspect souvent délaissé par ce type d’approche. La conception classique du génie est un des centres de la critique, en raison du public large visé par l’ouvrage, qui le conçoit comme une personne hypersocialisée : une personne qui maîtrise les règles du jeu social auquel elle participe, et peut ainsi les redéfinir et les transformer si nécessaire.

Pour explorer l’écart entre l’idée première d’une œuvre et la capacité de la produire, ainsi que les dix-sept années qui furent nécessaires pour imaginer et écrire Cent ans de solitude, le chercheur commence par étudier le parcours personnel de García Márquez : son travail en tant que journaliste, publiciste, auteur de scripts, ses lieux de résidence. Une place particulière est donnée ici à l’apprentissage technique et professionnel, qui permet à l’écrivain de cerner une période; aux collaborateurs traditionnels – les groupes de Cartagena et Barranquilla, de Caracas pendant ses années de jeunesse, la Mafia au Mexique au début des années 1960 (nom donné au célèbre groupe d’intellectuels et d’artistes composé, entre autres, par Carlos Fuentes, José Emilio Pacheco, Luis Buñuel, Alvaro Mutis), d’autres auteurs hispano-américains fréquentés à New York et Paris -, viennent s’ajouter les superviseurs et correcteurs, mais aussi les censeurs et linotypistes. Ses différentes professions amènent García Márquez à quitter la Colombie, et à vivre dans différentes capitales culturelles (Paris, Londres, Caracas, New York et Mexico), qui accordent à ses conceptions une dimension cosmopolite; un parcours dont Santana-Acuña montre qu’il s’inscrit dans l’histoire textuelle de Cent ans de solitude, retracée depuis la publication en 1952 des premiers fragments.

La période d’écriture du roman fut marquée par deux phénomènes, à propos desquels Santana-Acuña apporte des éléments éclairants : le processus de modernisation de l’industrie du livre de langue espagnole grâce à l’extension du marché au niveau intercontinental et international, le surgissement de l’idée d’une identité commune au sous-continent latino-américain. Le roman est ainsi envisagé comme un processus de création collectif : García Márquez n’aurait jamais pu l’écrire sans la contribution d’une série de collaborateurs, tels que ses amis écrivains (Carlos Fuentes, Mario Vargas Llosa, Alvaro Mutis…) et critiques (Angel Rama, Rodríguez Monegal, Luis Harss) dans lesquels il est inséré; sa famille à travers laquelle lui est parvenue l’histoire familiale. Tout comme apparaissent comme essentielles les conversations et les rencontres, dont l’impact est mis en évidence, tout comme l’écoute dont a fait preuve García Márquez vis-à-vis de ce réseau de créativité (network creativity). Le retour sur l’histoire du «Boom de la littérature hispano-américaine», mouvement d’ouverture vers le marché intercontinental et international, qui apporta une reconnaissance de la littérature du sous-continent, met en évidence le fait que le phénomène reste relativement peu compris et controversé; l’histoire de Cent ans de solitude permet de mieux saisir sa spécificité, grâce, en particulier, à l’étude du rapport entre industrie éditoriale, données matérielles et formes littéraires. Cette étude approche avec une finesse particulière les facteurs où s’enchevêtrent le politique et le culturel, les projets personnels et communautaires, tels que l’exil des républicains espagnols vers l’Amérique Latine, et la révolution cubaine avec ses nouveaux dispositifs destinés à diffuser la littérature et la culture HA, et l’ouverture sur le monde soviétique et la Chine. Si l’enthousiasme des lecteurs et la vaste reconnaissance institutionnelle mondiale (comme la création d’une chaire «Langues et littératures de la Péninsule Ibérique et de l’Amérique latine» au Collège de France en 1945, ou les Prix internationaux) sont relativement connus, le travail de Santana-Acuña permet de saisir la contribution capitale des médias (Primera Plana, México en la cultura, Mundo nuevo). Ainsi, le chercheur retrace avec minutie la publicité faite au roman avant son lancement et même avant que son écriture soit achevée par une série d’écrivains, de critiques et d’amis. Est ainsi posée l’hypothèse que Cent ans de solitude doit en partie son succès à un contexte spécifique dont la reconstruction montre des traits surprenants.

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