Gbégnonvi et Consorts : Que Penser de l’Intelligentsia de la Rupture

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B. Ce que Intellectuel Veut Dire

I. L’Occident et la Matrice Historique Française

Une Histoire Française

Selon une acception d’origine française plus ou moins partagée dans le monde occidental, un intellectuel est une personne dont l’activité repose sur l’exercice de l’esprit, qui s’engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, qui n’assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires , et qui dispose d’une forme d’autorité. L’intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel.

La « naissance sociale » de ce concept en France remonte à l’engagement de grands scientifiques lors de l’Affaire Dreyfus, dans le sillage du prestigieux journaliste et écrivain à succès Emile Zola.

Mais la mesure dans laquelle cette acception a été assumée tout au long de l’histoire sociopolitique française laisse à désirer. Ainsi, Julien Benda. Dans un essai intitulé La Trahison des clercs (1927), déplorait le fait que les intellectuels, depuis la première guerre, aient cessé de jouer leur rôle de gardiens des valeurs « cléricales » universelles, (la Vérité, la Justice et la Raison), et les délaissent au profit du réalisme politique, avec tout ce que cette expression comporte de concessions, de compromis, voire de compromissions.

Cette critique de Julien Benda sera reprise et accentuée plus tard par l’écrivain Serge Halimi qui, parodiant une célèbre expression du romancier Paul Nizan,  a qualifié les intellectuels de la fin du vingtième siècle de « nouveaux chiens de garde » du système, par opposition aux intellectuels « dissidents » et « résistants ».

Pour Sartre, l’intellectuel est forcément « engagé » pour la cause de la justice, et donc en rupture avec toutes les institutions jugées oppressives.

Pour son contemporain  Albert Camus, l’intellectuel « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent ».

      2. La position critique de l’Américain Noam Chomsky

L’antériorité des évolutions du concept en France  a marqué sa fortune dans les autres nations européennes ou occidentales. En dépit des spécificités nationales, la perception française a servi de référence voire de modèle à partir desquels se sont opérés des déformations et des choix plus ou moins avoués. Si bien que tout en nous en tenant à la référence française, largement suffisante pour notre propos, nous retiendrons le point de vue de l’américain Noam Chomsky, très critique à l’égard de la figure de l’intellectuel telle qu’elle se manifeste dans les médias. Pour lui, elle caractérise les acteurs d’un consensus politique qui étouffe toute critique réelle et efficiente des discours dominants. Dans cette perspective, l’intellectuel est avant tout au service de l’idéologie dominante. Chomsky considère qu’« il y a le travail intellectuel, que beaucoup de gens font ; et puis il y a ce qu’on appelle la « vie intellectuelle », qui est un métier particulier, qui ne requiert pas spécialement de penser – en fait, il vaut peut-être mieux ne pas trop penser – et c’est cela qu’on appelle être un intellectuel respecté. Et les gens ont raison de mépriser cela, parce que ce n’est rien de bien spécial. C’est précisément un métier pas très intéressant, et d’habitude pas très bien fait ». Il ajoute : « Ces gens-là sont appelés « intellectuels », mais il s’agit en réalité plutôt d’une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. Et sous cet angle-là, la population doit être contre les intellectuels, je pense que c’est une réaction saine ».

   3. Les Expériences russe et chinoise

    En Russie

A l’écart de la vision occidentale se trouvent les expériences russes et chinoises. Pour les Russes, la notion est abordée d’un point de vue collectif. Le terme intelligentsia réfère une classe sociale bien identifiable plutôt qu’un individu. Il a été utilisé pour la première fois dans sa consonance slave par le philosophe polonais Karol Libelt dans son livre O miłości ojczyzny (De l’amour pour la patrie) en 1844. Il définit l’inteligencja comme les individus instruits qui détiennent le savoir, tels que les professeurs, le clergé, les ingénieurs, et « ceux qui de leur lumière guident vers la raison ».

À l’origine, le terme d’intelligentsia se réfère aux personnalités publiques bien éduquées.  Dès les années 1890, il est restreint à ceux qui œuvrent contre le régime. C’est seulement après la révolution d’octobre et le régime totalitaire qui s’ensuivit que s’effectuera le basculement sémantique et idéologique par la récupération et le retournement fonctionnel de la notion. Ainsi, de la position originelle d’opposant,  le terme en est venu à référer une classe d’intellectuels au service du pouvoir d’Etat qui, en raison de son éminence, apporte une légitimation intellectuelle au pouvoir. Toutefois, en marge de cette récupération, l’activité d’un certain nombre d’intellectuels opposants s’est placée sous le signe médiatique de la dissidence, avec des fortunes diverses selon les périodes de l’histoire politique du pays. A la fin du vingtième siècle, un peu avant la Perestroïka et effondrement du mur de Berlin, des noms comme ceux de l’écrivain Alexander Soljenitsyne ou de l’académicien Andreï Sakharov illustrent bien cette classe assez disparate d’intellectuels non conformistes qui n’est pas sans rappeler l’intelligentsia au sens historique.

    En Chine

En Chine, historiquement il y a deux catégories de lettrés en rapport avec la puissance politique. Il y à  la classe des mandarins et la figure tutélaire de l’intellectuel.

Les Mandarins étaient une classe de hauts fonctionnaires lettrés et éduqués dans la tradition de Confucius, mis au service de l’Empereur de Chine, à l’issue d’une sélection rigoureuse et très limitative des meilleurs candidats. Pendant 1 300 ans, entre les années 605 et 1905, la haute administration impériale, tant centrale que provinciale, est tenue par une caste recrutée sur la base de concours extrêmement difficiles ; les examens impériaux.

Alors que, de son côté, l’intellectuel  représente la conscience de la société. Son rôle ancestral était de semoncer l’empereur, de lui rappeler les bons principes. L’exemple le plus célèbre est Qu Yuan qu’on célèbre tous les ans à la fête du double cinq et qui avait dénoncé la corruption de l’empire.

De nos jours, entre la tradition mandarinale et la figure ancestrale du sage sermonneur, les intellectuels ont été largement associés au gouvernement, perdant leur rôle « critique » consacré par la tradition ». Il y a des think tanks derrière les cabinets du Premier ministre, de chaque ministère. Ces équipes appartiennent pour la majorité à l’Académie des sciences sociales et sont sollicitées pour les questions d’économie, de sociologie, de statistique, de stratégie.

Il y a aussi des intellectuels, depuis 1989, qui sont beaucoup plus détachés du pouvoir. Parmi ces non-conformistes, il y en a qui ont une réflexion relativement indépendante et qui dénoncent les imperfections sinon les excès du pouvoir. Ils peuvent publier des livres. Si le département de la propagande les trouve dangereux ils sont interdits, mais ils circulent sous le manteau. Depuis la dislocation de l’Union soviétique qui sert d’épouvantail au  régime chinois, le niveau de sévérité de la censure est très variable. Une bonne partie de l’intelligentsia continue à soutenir le parti. Les dissidents sont toujours harcelés.

A suivre

Adenifuja Bolaji

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