La Valise Françafrique : au-delà de ce que nous y Mettons

Blog1.jpg

Mot-valise, la Françafrique est aussi institutionnellement une valise qui contient plus d’effets qu’il n’y paraît à première vue. On parle souvent de Françafrique, et grande est la tendance à confondre cette pieuvre avec la France, patrie des Droits de l’Homme et de la Révolution.  Or, les choses ne sont pas si simples. Car, il est important de ne pas confondre la France, avec le système qui, en son nom, continue d’assujettir les Africains pour piller leur continent. La division du travail de maintien des Africains dans l’esclavage est certes, comme toute division du travail, très structurée ;  et si on ne peut pas dire que les Français n’y gagnent rien, il est important de rappeler que les gros acteurs et bénéficiaires de cette entreprise de domination et de pillage de l’Afrique sont sociologiquement situés : ce sont des personnages clés de l’Etat français,  regroupés autour de la cellule de l’Elysée et qui défendent des intérêts supposés de l’Etat français dans un esprit de continuité qui transcendent les époques et les clivages politiques. En cheville avec eux, vient la nébuleuse des sociétés  et des grands groupes industriels français très avides de marchés et de matières premières du continent africain. C’est cette molécule politique dont le noyau est la cellule de l’Elysée et les électrons, des cercles d’intérêts concentriques qui constitue la Françafrique.

C’est cette alliance de la domination et du pillage qui met en place le système panoptique de surveillance et de gestion autoritaire de la vie politique en Afrique. Tributaire des rapports de forces — militaires, organisationnels, et symboliques —  découlant de la colonisation, l’alliance qui s’assume comme la dépositaire légale et la continuatrice de l’ancien Ministère des Colonies,  met en œuvre et en scène la vie politique en Afrique. Elle gère et décide de la vie politique des Africains selon des modalités et des conditions distinctes. Soit la Françafrique contribue directement à l’arrivée au pouvoir des hommes politiques, soit elle veille à ce que leurs actions soient conformes à sa volonté. Dans tous les cas, le traitement qu’elle adapte à chaque dirigeant  dépend du degré d’allégeance ou de la disponibilité de celui-ci à danser au son de sa musique.

Si le degré d’allégeance du Président africain est total – l’exemple en est donné par un homme comme Ouattara – elle  favorise son arrivée au pouvoir si elle ne l’amène pas par la force militaire et géopolitique ; elle remue ciel et terre pour justifier le bien fondé de son allégeance, faire la preuve en apparence que la paix et le progrès économique riment avec l’amitié et la soumission à la France.

Soit le président est arrivé au pouvoir par les urnes de façon démocratique, et a  le malheur de cultiver une certaine indépendance d’esprit ou croit pouvoir négocier avec  la nébuleuse politico-affairiste pilleuse de l’Afrique, dans le sens d’une indépendance progressive de son pays conforme aux idéaux de Liberté et d’Egalité, alors tout se complique. A la première occasion d’élection, le système essaie par tous les moyens de le débarquer. C’est ce qui est arrivé à Soglo au Bénin, en 1996.

Si les intérêts de la nébuleuse politico-affairiste qui pille l’Afrique au nom de la France ne peuvent pas attendre jusqu’aux prochaines élections, alors une guerre d’élimination est déclenchée entre deux partis politiques dont les conflits sont attisés par les agents du système. Le parti de la Françafrique finit par l’emporter. C’est le sort qui a été fait à Pascal Lissouba en 1997.

Si dans les mêmes conditions, le parti des intérêts de la nébuleuse politico-affairiste pilleuse de l’Afrique n’est pas victorieux, la France via l’ONU, intervient directement dans la guerre et parvient à détrôner le résistant. Il peut alors être assassiné si aucune conciliation n’est possible, c’est le cas de Kadhafi ; ou bien il est emprisonné à la Haye et accusé de « crimes contre l’humanité » parce qu’il s’est défendu contre les agressions perpétrées par des forces au service de la nébuleuse.

Enfin, entre les récalcitrants et les dociles, il y a toute une diversité de cas intermédiaires dont la gestion relève du travail de pédagogie de la Françafrique ; à cet égard, son  mot d’ordre à l’endroit des Présidents africains est : la soumission ou la mort ( politique et ou biologique) ! Ce mot d’ordre constitue une source de terreur pour les chefs d’Etat africains. Toutefois la Françafrique manie le bâton et la carotte. Si elle menace les récalcitrants, elle sait aussi dérouler le tapis rouge de la bienveillance, de la corruption et de l’enrichissement personnel à ceux qui acceptent de danser au son de sa musique. Si les récalcitrants savent le sort qui leur est réservé, les bons élèves dociles eux doivent s’assurer à tout instant des bénéfices de leur allégeance. Ce besoin d’assurance les poussent à adhérer à toute sorte de réseaux, de clubs et de sociétés secrètes ( Francs-maçons, Rose-croix, etc…)  animés  ou noyautés par la Françafrique, et dont la fonction est de contrôle idéologique. Du côté des chefs d’Etat, l’appartenance à ces réseaux est preuve  de fidélité, en même temps qu’elle fonctionne comme un creuset de conjurés qui se doivent mutuelle assistance et échange de bons ( ou mauvais) procédés.

Mais l’action de contrôle idéologique et politique de la Françafrique ne s’exerce pas seulement en direction des chefs, d’Etat, même si ceux-ci sont des acteurs clés de son dispositif de domination politique en vue du pillage de l’Afrique. La Françafrique est un ensemble de réseaux concentriques au centre duquel se trouve la cellule de Élysée; et  ses actions qui visent à conditionner l’ensemble des décideurs africains s’adressent aux cadres, aux intellectuels  et aux élites africaines qu’elle sélectionne, promeut, selon une politique d’intéressement et de corruption insidieuse, plus ou moins passive, mais  savamment organisée. Si son centre est politique et économique, plus on va vers sa périphérie plus on rencontre toute sorte d’institutions à caractère social et culturel dont le but est d’assurer le conditionnement mental des Africains ; la Francophonie est l’exemple visible de ces institutions; elle est aussi la plus importante d’entre elles.

Si vous prenez l’exemple d’un personnage comme Kako Nubukpo qui passe pour un militant africain contre l’asservissement du CFA, sa biographie offre paradoxalement le spectacle d’un parcours idéal béni par la Françafrique et subtilement conçue par elle,  y compris à l’insu de l’intéressé.

En effet, né à Lomé le 26 mai 19681, Kako Nubukpo est formé à Strasbourg. Titulaire d’un doctorat en sciences économiques de l’université Lumière-Lyon-II et agrégé d’économie et spécialiste du coton, il a enseigné à l’EM Lyon Business School de 1997 à 19992. Entre 2000 et 2003, il est à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest à Dakar. Il rejoint ensuite le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement à Montpellier. En mars 2016, il est nommé directeur de la francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il se fait limoger en décembre 2017 pour ses positions anti-CFA et travaille actuellement au CIRAD.

Toutes les institutions qui jalonnent le brillant parcours de ce pourfendeur de la Françafrique, — en tout cas l’arnaque du CFA — sont des institutions créées et influencées par ou inféodées à la Françafrique. Même la CIRAD où après son débarquement polémique de l’OIF il a fini par atterrir fait partie du giron de la Françafrique.

Cet exemple en dit long sur l’ambiguïté  de la posture des élites africaines et de la difficulté de la lutte contre la Françafrique. Chaque Africain a une représentation de la Françafrique qui ne coïncide pas avec celle du voisin. Et comme  Jourdain, nous faisons de la prose made in Françafrique sans le savoir. Combien d’entre nous nous doutons que lorsque nous applaudissons l’équipe de France de football victorieuse de la coupe du monde parce que plus de trois quart de ses joueurs sont d’origine africaine, nous ne faisons qu’applaudir les exploits de la Françafrique ?

C’est dire que la lutte contre cette alliance raciste de la domination et du pillage sera ardue, mais l’Afrique vaincra car nous sommes tous d’accord que notre esclavage a assez duré.

Adenifuja Baloguncopyright5