Pour l’Éducation Gratuite – Entretien avec Philippe Aghion

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Professeur au Collège de France, spécialiste des théories de la croissance et auteur de plusieurs articles et rapports sur l’enseignement supérieur, Philippe Aghion défend la nécessité d’augmenter le financement de l’université sans avoir recours à une hausse des frais d’inscription.

La Vie des idées  : Un certain nombre d’économistes défendent des frais d’inscription élevés dans l’enseignement supérieur. L’argument en leur faveur est qu’ils permettraient une meilleure sélection et orientation des étudiants et les inciteraient à de meilleurs efforts. Ils pourraient par ailleurs être progressifs pour répondre à des critères de justice sociale. Que pensez-vous de ces arguments ? Peut-on penser au contraire que des frais d’inscription faibles à l’université seraient plus efficaces d’un point de vue économique ?

Philippe Aghion : J’ai une position très tranchée sur cette question : je pense véritablement que c’est une erreur d’augmenter les droits d’inscriptions. Je suis un adepte du modèle scandinave. En Suède, il n’y a pratiquement pas de frais d’inscriptions pour les étudiants suédois ou européens. Cela part de l’idée selon laquelle l’école doit, comme la santé, être gratuite. C’est une ligne rouge du modèle scandinave. L’éducation est gratuite du jardin d’enfants au doctorat. Cette ligne se justifie d’abord parce que la société se doit d’éduquer les citoyens. En outre, investir dans l’éducation est un facteur de croissance car cela génère ce qu’on appelle lesknowledge externalities (externalités de connaissance).

L’idée d’« externalité » est en effet centrale dans l’analyse économique, et particulièrement pour l’analyse de la croissance, qui est mon principal domaine de recherche. L’externalité se définit comme la conséquence pour autrui des actions d’un individu ; conséquence qui n’est pas prise en compte par l’individu au moment de son choix. Il y a des externalités négatives, telle la pollution, qui affecte bien d’autres gens que celui qui pollue, et il y a des externalités positives. L’éducation produit indéniablement des externalités positives : si je m’éduque cela contribue au savoir de mes enfants ainsi qu’à celui des personnes qui travaillent avec moi. C’est pourquoi l’État – qui lui peut prendre en compte les externalités et leurs effets sur la société dans son ensemble – se doit de financer l’éducation.

De fait, de nombreuses recherches empiriques en économie montrent que ces externalités existent et sont fortes dans le domaine de l’éducation, au sein de la famille comme dans l’entreprise (voir aller plus loin). C’est ce qui permet d’affirmer que l’éducation est bénéfique pour la croissance. C’est le même argument qui justifie que le financement public des soins de santé produit des externalités positives (baisse de la contagion) à même d’avoir des effets positifs sur la croissance. En vous éduquant, vous ne vous aidez pas seulement vous-même, vous aidez l’ensemble de la société, vous stimulez la croissance économique, et c’est à ce titre que je défends la gratuité des soins médicaux et de l’éducation.

Ainsi il est trop réducteur de considérer les frais d’inscription uniquement comme des incitations, en s’attachant à l’argument selon lequel les étudiants vont accorder plus d’effort et d’attention à leurs études si elles sont payantes. Il faut au contraire considérer le fait que des frais d’inscriptions faibles incitent des étudiants à faire des études, alors qu’ils n’auraient pas eu les moyens de le faire autrement. C’est pourquoi la notion d’externalité est cruciale.

C’est là une position de principe que j’ai, et que j’ai toujours eue. Valérie Pécresse m’avait demandé de réfléchir à la gouvernance des universités en 2011, et je n’ai jamais voulu inscrire les frais universitaires dans mes propositions, malgré l’insistance de certains. En tant qu’économiste de la croissance, je reste fidèle à cette position, car je sais que cela se justifie économiquement.

La Vie des idées  : Vous avez enseigné dans de nombreuses universités étrangères, notamment à University College London (Royaume-Uni) et Harvard (États-Unis). En quoi ces expériences ont-elles forgé votre position actuelle ?

Philippe Aghion : Cette position, je l’ai aussi parce que j’ai vu comment ça marche dans des universités avec des frais d’inscription élevés. Par exemple à Harvard, j’ai été dans des comités d’admission et je sais comment les décisions y sont prises. On donne des bourses aux gens qui ont des CV excellents, les « stars ». Et donc il est vrai que, pour ceux qui ont le meilleur niveau, les frais d’inscription importent peu car il y a toujours des bourses sur critères sociaux leur permettant de faire les études qu’ils souhaitent.

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