Obasanjo 1er, l’Obscur Sisyphe Politique Nigérian

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Obasanjo a publié une déclaration dans laquelle, après avoir fait le bilan critique de l’action de Buhari à la tête du Nigeria, il lui demande de ne pas se présenter pour un second mandat en 2019.

Dans la même déclaration, il a disqualifié les deux grands partis du paysage politique nigérian, et suggéré la création d’une coalition pour le Nigeria (CN),  qualifiée de troisième force.

Obasanjo n’est pas un citoyen ordinaire. Il est un personnage important dans l’histoire politique post-indépendance du Nigeria. D’abord en tant que militaire, puis en tant que civil. En tant que militaire, il a participé à la guerre du Biafra. C’est lui qui a reçu la reddition des chefs militaires sécessionnistes. De même, il a été chef de l’Etat en tant que militaire entre 1976 et 1979.

En tant que civil, Obasanjo a été élu président pour deux mandats successifs de 1999 à 2007. C’est par lui que commença le Renouveau Démocratique du Nigeria, dont-il fut l’un des martyrs, pour avoir connu la prison sous le dernier dictateur militaire, Abacha.

Pour lui succéder en 2007, Obasanjo manœuvra à l’élection de Yar’adua, un homme malade qui allait décéder au pouvoir et sera remplacé en 2009 par Jonathan.

Voilà brièvement évoqué, le  parcours politique de l’homme qui conseille aujourd’hui à Buhari de ne pas se présenter pour un second mandat. Il y a quelque chose à la fois d’intrigant et d’inapproprié dans ce genre de conseil. En effet, que ce soit en tant que citoyen ordinaire ou comme un homme d’importance du sérail politique nigérian, Obasanjo a le droit d’émettre une opinion sur le bilan du gouvernement. Ce droit est démocratique et personne ne peut le lui contester. Mais là où le bât blesse c’est lorsque l’ancien Président utilise ce droit pour empiéter sur les plates bandes constitutionnelles de son successeur,  à savoir son droit de se présenter à un second mandat. De quel droit Obasanjo se permet-il de pousser sa bonne volonté conseillère jusqu’à ce seuil à la fois malsain et fâcheux ?

En fait cette bonne volonté ne peut s’expliquer que par le souci mégalomaniaque de la distinction qui anime Obasanjo. Le paradoxe du conseil qu’il donne à Buhari se révèle dans son propre rapport à éternisation au pouvoir. Après ses deux mandats constitutionnels, Obasanjo avait remué ciel et terre pour en faire un troisième, en vain ; et c’est une telle personne qui conseille à un autre de ne pas faire un second mandat auquel il a droit ? Cela souligne le caractère impudique et impudent du conseil.

A la vérité, bien qu’il ait été forcé à « descendre du cheval »Obasanjo n’en démord pas, et continue toujours brides abattues sa chevauchée présidentielle imaginaire. Cette chevauchée imaginaire commença avec l’adoubement retors de Yar’adua que, selon les milieux informés, Obasanjo savait gravement malade. Selon ce secret de polichinelle, le but d’Obasanjo était de la ramener après le décès de Yar’adua et d’apparaître comme le sauveur incontournable d’un Nigeria en crise.

Mais grâce à l’intelligence des acteurs politiques et à la maturité du peuple nigérian, il n’y eut pas de crise, et le scénario machiavélique d’Obasanjo échoua. C’est alors que l’infatigable chevaucheur de présidents mit la main sur un inconnu nommé Jonathan, qu’il vendit à l’opinion nigériane auréolé du discours inclusif du représentant d’une minorité ethnique, et un originaire de ce Delta pétrolier si cher à l’économie nationale.  La pilule passa et Obasanjo s’en frotta les mains de joie et d’espoir magnifique. Jonathan devint d’abord président par intérim, puis fut élu en bonne et due forme en 2011. L’espoir secret d’Obasanjo était de faire de Jonathan une marionnette, cependant que la réalité de la présidence reviendrait à lui-même. Après un moment d’illusion et de courtoisie de la part de Jonathan, cet espoir fit long feu. Aussi n’hésita-t-il pas à renier Jonathan. En 2013, Obasanjo écrivit une lettre ouverte, qui était un véritable brûlot adressé à Jonathan. Dans cette lettre ouverte, comme il le fait maintenant à Buhari, Obasanjo conseillait à Jonathan de ne pas se présenter pour un second mandat.

Certes, l’espoir de faire une chevauchée présidentielle parallèle avec Buhari, s’il l’avait effleuré, ne l’avait pas enivré lorsqu’en 2015, il prenait fait et cause pour lui en 2015 contre le candidat de son propre  camp qu’il renia. Mais Obasanjo rêvait d’être le gris-gris de l’ombre auquel Buhari ferait recours, notamment en politique étrangère. Il attendit longtemps que ce rôle prît sens et forme, mais la bienveillance de Buhari se limita à une simple courtoisie.

Donc, que ce soit dans le cas de Jonathan jadis comme dans celui de Buhari maintenant, un certain dépit explique pourquoi Obasanjo se mue en critique acerbe de ses successeurs après avoir été pour eux un faiseur de rois actif et passionné. Mais le dépit, s’il entraîne la critique, n’explique pas pourquoi Obasanjo conseille à ses successeurs de ne pas se présenter à un second mandat, alors que lui-même était près à donner un coup de griffe à la constitution pour se présenter à un troisième mandat.

En fait, la vraie raison de ce conseil insolite tient à la mégalomanie d’Obasanjo, un homme intellectuellement modeste sinon contrarié mais qui veut entrer dans l’histoire comme un visionnaire, premier en tout ou presque, et unique.

Depuis le Renouveau démocratique nigérian, Obasanjo est en effet le seul Président à avoir fait deux mandats. Ce record le distingue, et il voudrait tant qu’il restât inégalé longtemps, sinon pour l’éternité. Sans parler de Yara’adua qui fut machiavéliquement programmé pour ne pas achever son premier mandat, Obasanjo manœuvra pour ruiner les chances de réélection de Jonathan en 2015. Et le voilà qui récidive avec Buhari, dans l’aigreur et le dépit de ne pas être considéré comme un cavalier présidentiel parallèle. Et le prétexte spécieux qu’il donne à chaque fois est celui de l’intérêt suprême du Nigeria, en se donnant au passage le rôle de visionnaire indispensable.

La critique est aisée et l’art est difficile. Cet adage va comme un gant à Obasanjo. Ses huit années à la tête du Nigeria n’ont pas laissé un souvenir mémorable de révolution économique ou de gouvernance exemplaire. Elles n’ont pas brillé non plus par une volonté transcendante de lutter contre la corruption qui mine le pays depuis des décennies. Bref, le règne d’Obasanjo était au mieux médiocre. Et pourtant c’est cet homme qui critique Buhari qui, s’il est loin d’avoir tenu ses promesses de changement du pays, apparaît certainement comme l’homme dont la gouvernance a été la moins mauvaise depuis le début du Renouveau démocratique du Nigeria.

Mégalomanie quand tu nous tiens !

Biodun Adepeju

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