Publié dans Essai

Histoire et Migrations : Quand Sénèque Éclaire le Débat Électoral Français

blog1

L’extrait présenté ci-dessous, vient d’un texte de Sénèque intitulé Consolation à ma Mère Helvia. La consolation est un genre prisé par la littérature romaine du début du premier siècle, et notamment par les adeptes de la secte des stoïciens dont Sénèque fait partie. Sénèque n’en est pas à sa première, et la Consolation à Helvia est un texte mineur par rapport à d’autres qu’il a écrits, notamment Consolation à Marcia, où l’auteur de Lettres à Lucilius s’emploie à défendre et illustrer les préceptes du stoïcisme dans la vie réelle ; un combat de tous les jours  où la Nature reste un guide et une référence face aux coups de la Fortune.

A quarante ans, Sénèque est exilé en Corse par l’empereur Claude. Dans Consolation à ma mère Helvia, Sénèque entreprend de consoler sa mère qui est privée de la présence de son fils et qui le suppose malheureux.

Dans le plan de cette brève œuvre, Sénèque consacre une partie destinée à relativiser sinon à banaliser le fait de l’exil par opposition à l’idée qui en est reçue par la multitude. Sénèque définit l’exil comme un changement de lieu. Et de replacer le changement de lieu dans un contexte historique plus général de mouvement migratoire des peuples consubstantiel à la condition humaine. En quelques paragraphes, le philosophe se fait à la fois anthropologue, historien et sociologue des migrations humaines, et fait en quelque sorte l’éloge du métissage.

En cette période électorale où en France gronde la menace de partis politiques qui ne jurent que d’en découdre avec ceux qu’ils appellent les « étrangers », et où, en raison des guerres au moyen orient auxquelles l’occident n’est étranger ni idéologiquement ni politiquement, déferlent dans le monde des hommes, des femmes et des enfants qui ont perdu la sécurité de leur patrie d’origine, la lecture de ce texte d’une terrible actualité, nous rafraîchit la mémoire en même temps qu’elle fait peur de la hantise de l’éternelle retour de la bêtise humaine.

Binason Avèkes


Du ciel, redescendons sur terre : tu constateras que, des peuples, des nations entières ont changé de résidence. Que signifient ces villes grecques installées en plein pays barbare ? D’où vient qu’on parle macédonien dans l’Inde et dans la Perse ? La Scythie et toute cette région où règnent des peuplade sauvages indomptables offre au regard une série de cités achéennes, bâties sur les rivages du Pont : ni les rigueurs d’un continuel hiver, ni le caractère des habitants, aussi âpres que leur climat, n’ont découragé les immigrants. Les Athéniens pullulent en Asie ; Milet a fourni la population de soixante quinze villes, disséminées un peu partout ; tout le côté de l’Italie qui baigne la mer Tyrrhénienne est devenue la Grande-Grèce. L’Asie revendique les Toscans ; des Tyriens habitent l’Afrique, des Carthaginois l’Espagne ; des Grecs se sont introduits en Gaule, les Gaulois en Grèce ; la barrière des Pyrénées n’a pas arrêté les Germains. Passages impraticables, routes inconnues, rien ne rebute la versatilité humaine. On a vu les émigrants traîner derrière eux leurs enfants, leurs femmes, leurs vieux parents appesantis par l’âge. Les uns, après de longues tribulations, ne choisissent même pas leur séjour : ils se fixent la où la fatigue les arrête. D’autres conquièrent à la pointe de l’épée le droit de prendre pied sur une terre étrangère. Il y a des peuples, partis à l’aventure, que la mer a engloutis ; il y en a qui se sont établis à l’endroit où l’épuisement de leurs provisions les jetait. Tous n’avaient pas d’ailleurs les mêmes raisons d’abandonner leur patrie et d’en chercher une nouvelle : tantôt ce sont des vaincus échappés au fer de l’ennemi, que la destruction de leur ville dépouille de ce qu’il possédaient et condamne à envahir un territoire étranger ; tantôt ce sont des citoyens proscrits par une guerre intestine ; tantôt c’est le surpeuplement d’un pays qui provoque l’exode de la population ; tantôt c’est une épidémie,  ou la fréquence des tremblements de terre, ou tout autre fléau analogue, désolant un sol déshérité ; d’autres fois, c’est l’attrait d’une contrée fertile, et que la légende embellit. Les causes qui poussent les hommes de chez eux sont variables ; ce qui est en tout cas hors de doute, c’est qu’aucune portion de l’humanité n’est restée au lieu de ses origines. Le genre humain se démène sans répit ; chaque jour marque un changement dans cet univers : ce sont des villes nouvelles dont on jette les fondements, de nouvelles nations qui s’élèvent, à mesure que les anciennes disparaissent ou s’incorporent à des races plus puissantes. Et que sont donc toutes ces migrations sinon des exils en masse ? Mais à quoi bon ces développements sans fin ? Faut-il que je te cite Anténor, qui fonda Padoue, Evandre, qui transféra sur les rives du Tibre son royaume d’Arcadie, Diomède et tant d’autres héros, tant vainqueurs que vaincus que la guerre de Troie dispersa dans les contrées étrangères ? L’empire romain ne doit-il pas sa naissance à un exilé, à un fugitif, qui traînant par le monde, après la chute de sa patrie, quelques maigres reliques et réduit, par le besoin et la crainte du vainqueur, à chercher un lointain asile, vint aborder en Italie ? Et depuis, combien de colonies ce même peuple n’a-t-il pas expédiées dans toutes ses colonies ! Partout où elle a vaincu, Rome a établi des Romains. Jamais on ne manquait de volontaire pour les changements de lieu de ce genre ; le vieillard quittant ses autels suivait le colon au-delà des mers. Mon sujet n’exige pas de plus nombreux exemples. J’en veux toutefois ajouter un, parce qu’il s’impose à ma vue. L’île où je suis a bien des fois déjà changé de population. Pour passer sur les âges primitifs, que couvre la nuit des temps, les Grecs originaires de Phocide qui habitent aujourd’hui Marseille, s’étaient d’abord installés dans cette île ; on ne sait trop ce qui les en chassa, l’insalubrité du climat, l’écrasante proximité de l’Italie, ou la configuration des côtes, dépourvues  d’abris naturels : car la sauvagerie des indigènes n’y entra manifestement pour rien, puisqu’ils allèrent se mêler tout aussitôt aux farouches et grossières peuplades de la Gaule. Après eux, l’île reçut les Ligures, puis des Espagnols, comme l’atteste la similitude de certains usages : les Corses portent la même coiffure et le même genre de chaussures que les Cantabres ; ils ont aussi quelques mots communs ( car dans l’ensemble, la langue s’est altérée sous l’influence des Grecs et des Ligures). Ensuite, deux colonies de citoyens romains y furent amenées, l’une par Marius, l’autre par Sylla. C’est dire si ce rocher aride et broussailleux a si souvent changé d’habitants !

Bref, tu ne trouveras guère de contrée qui ait conservé jusqu’à ce jour sa population primitive. Tout est mélange et enchevêtrement ; c’est un chassé croisé général. L’un jette son dévolu sur ce que l’autre dédaigne ; tel qui commence par expulser autrui est expulsé à son tour. C’est la volonté du destin que rien ne reste ne place.

in Sénèque Entretiens, Lettres à Lucilus, Paul Veyne, Robert Lafont, Paris 1993.

copyright5