Les diables des mille collines : Fictions raciales et religieuses dans le génocide des Tutsi

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par Julien Seroussi


Les massacres au Rwanda n’ont pas été une guerre de religion. Il n’empêche que la religion y a joué un grand rôle : en identifiant les Tutsi au démon, elle a permis à la violence de pénétrer la société tout entière.

Les responsables des massacres des Arméniens pendant la Première guerre mondiale, de l’extermination des Juifs d’Europe pendant la seconde, ou encore de la destruction de la communauté musulmane de Srebrenica en 1995 ne partageaient pas les mêmes croyances religieuses que leurs victimes. Aussi l’intensité de la violence a-t-elle sans doute été amplifiée par le fait que le sentiment d’humanité commune n’était pas entretenu par une pratique religieuse partagée. Le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 tend cependant à remettre en cause cette explication. Dans un pays très pratiquant, 800 000 Tutsi ont été tués par leurs coreligionnaires Hutu en moins de trois mois.

Selon l’analyse politique classique, la solidarité religieuse a tout simplement cédé sous le poids de la mobilisation raciste des extrémistes Hutu contre les Tutsi. Depuis 1990, le président Habyarimana était aux prises avec le Front Patriotique Rwandais (FPR), un mouvement armé composé essentiellement de Tutsi exilés en Ouganda. Ces rebelles contestaient le droit de la « majorité » Hutu à gouverner le pays, droit sur lequel les élites politiques avaient fondé leur pouvoir depuis la « Révolution Sociale » de 1959. Dans ce contexte de guerre civile, les extrémistes Hutu ont favorisé une mobilisation de tous les Hutu en confondant sciemment les personnes d’origines Tutsi et les soldats du FPR.

Cette grille d’analyse traditionnelle escamote certaines spécificités troublantes du génocide des Tutsi. Un nombre très important de victimes a trouvé la mort dans l’enceinte même des églises. D’après le dénombrement des victimes du génocide, réalisé par le gouvernement du Rwanda, les lieux de culte ont été le premier lieu de tueries, loin devant les barrières de sinistre réputation, disposées le long des routes rwandaises, sur lesquelles les interahamwe [1] triaient systématiquement Hutu et Tutsi [2]. Par ailleurs, un nombre significatif d’hommes et de femmes d’Église a participé aux massacres. Plusieurs d’entre eux ont été condamnés par la justice, comme le pasteur Elizaphan Ntakirutimana, le prêtre Athanase Seromba ou encore les sœurs Gertrude et Kizito. Dès lors, la mise à mort de la population Tutsi entre avril et juillet 1994 mérite davantage d’être qualifiée du terme biblique d’ « holocauste », habituellement utilisé pour désigner le génocide des Juifs d’Europe.

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