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Le Tissu et la Danse Africains : Critique d’une Ironie Cruelle

blog1frique, nous sommes pris au piège de notre propre représentation, et ce depuis notre origine coloniale ténébreuse. En grande partie, — que nous le voulions on pas — nous sommes le produit non seulement de ce passé colonial ignoré mais aussi de ses ruses et attrape-nigauds qui ont façonné notre destin.

De nos jours, cet état de chose fait que, au moment même où l’Africain prétend retourner ou se tourner vers soi, au moment où il croit s’affirmer dans son authenticité, il est à son corps défendant pris au piège de duperies héritées de l’histoire et dont il n’a aucune conscience.

Notre aliénation symbolique — le fait que nous devions, pour les plus  intellectuels d’entre nous, réfléchir, penser, créer, communiquer et écrire dans la langue de nos prédateurs historiques et actuels — cette aliénation symbolique acquise et non questionnée signe notre étrangeté à nous-mêmes, et à l’évidence  notre incapacité empirique d’adhérer à la marche du monde, et d’y faire notre chemin dans la dignité, la liberté et la maturité.

Mais l’ironie cruelle qui nous cerne est distincte de l’aliénation symbolique établie en ce que celle-ci est consciente, acceptée et vécue par nous tandis que celle-là échappe à notre conscience et nous piège à notre corps défendant.

Héritage des ruses de l’histoire coloniale, cette ironie cruelle poursuit le Noir dans ce qu’il tient pour son intimité, et fait de lui la risée du Blanc qui l’a conçue. C’est une ironie qui poursuit dans ses retranchements les plus improbables l’Africain épris d’authenticité qui, en dépit des nombreuses entraves à son identité, s’efforce de conquérir un lieu de son affirmation. Cette ironie, dans son abjecte cruauté, au moment où l’Africain se croit le plus proche de soi, fait de lui la victime d’une supercherie identitaire héritée du passé et basée sur une représentation frauduleuse de soi produite contre l’Afrique et souvent hors d’elle.

Deux exemples parmi d’autres illustrent cette ironie cruelle, fruit amer d’une représentation frauduleuse. 1. La représentation moderne de la danse africaine, telle qu’elle est attendue et entendue par l’Occident, et hélas de nos jours bravement endossée par la nouvelle génération d’artistes africains en mal de reconnaissance ou de légitimation internationale, de gloire et surtout d’argent. 2. Ce que on appelle communément « tissu africain ».

     1. Une certaine image — plus que certaine hélas — de la danse africaine est celle qui la représente comme ayant partie liée au sexuel. Avec des déhanchements lascifs, des mouvements de certaines parties sensibles du corps mimant ou suggérant des gestes sexuels, des contorsions lubriques, tout cela sur fond de la nudité tropicale, victime d’une interprétation ethnocentrique de la part d’un Occident au climat froid.

Aujourd’hui des chanteurs modernes africains surtout les chanteuses ont fait fond sur cette représentation biaisée de la danse africaine originale, sans demander leur reste. Même aux Etats-Unis, cette perception réductrice est la signature spécifique des chanteurs et chanteuses d’origine africaine. Codifiée par des chorégraphies occidentales cette représentation, dans un mouvement d’inculturation globalisée, est reprise en Afrique, amplifiée et naturalisée dans ses excès et prouesses provocateurs. La  rhétorique licencieuse de ces danses dites africaines fait de la démonstration sexuelle grossière, dénuée de toute subtilité érotique, son apanage et son atout exclusifs. Du Congo au Nigeria en passant par  la Côte d’Ivoire, le discours véhiculé par cette représentation de la danse africaine est celui d’un corps en transe rythmé par le désir sexuel et sa transposition gestuelle prétendument esthétique. Discours passionnément accrocheur, et qui frappe directement le consommateur et le spectateur dans ses bas instincts, sur lesquels est projeté la substantifique moelle de la musique et de la danse.

Or cette vision de la danse comme étant indéfectiblement et grossièrement imprégnée d’intention sexuelle est une vision européenne, judéo-chrétienne, totalement étrangère à l’Afrique. De la même façon que les chrétiens coloniaux traitaient jadis nos divinités tutélaires et autres pénates de diables, en accusant nos ancêtres d’idolâtrie, la première inspiration qu’ils eurent en portant leur regard judéo-chrétien sur nos danses et nos rythmes est de les caractériser de lubriques ; ils y reconnurent d’emblée l’expression de ce trop plein d’énergie sexuelle dont regorgerait le Noir et que l’esclavage par le travail forcé, était chargé de canaliser et de sublimer.

Cette représentation primaire de notre culture par le Blanc, élaborée, a ensuite été transmise à l’Africain jeté dans la nuit de l’aliénation et de l’ignorance sur son passé colonial. Ainsi, l’Africain aliéné, est amené à comprendre ses danses et ses rythmes, dont la fonction originelle était d’expression corporelle à usage collectif, comme la transposition grossière d’un discours sexuel.

Les Africains que les Blancs par mauvaise foi et mépris accusent de n’avoir rien inventé se sont-ils accrochés à cette représentation réductrice de la danse africaine, comme pour revendiquer leur part d’inventivité ? Pensent-ils ce faisant se dédouaner du déficit en inventions tant décrié par la mystification occidentale soucieuse avant tout de trouver un prétexte à son parti prix pilleur des richesses humaines et matérielles du continent noir ?  La question mérite d’être posée quand on voit la fierté pathétique et l’alacrité joyeuse avec lesquelles cette représentation frauduleuse, en réalité exogène, est endossée par  une jeunesse africaine aliénée et ignorante de son passé, et qui entre dans la danse les yeux fermés, sans demander son reste.

   2. Le deuxième exemple qui étaie la critique de l’ironie cruelle qui frappe l’Africain, a partie liée avec la notion historiquement située de « tissu africain ».

A l’origine de son histoire coloniale, le tissu africain est un tissu à motifs imprimés basés sur des scènes champêtres, animalières ou paysannes, prisant le foisonnement de couleurs et d’objets ou de figures plus ou moins symboliques. Ce genre de tissu appelé wax a été introduit en Afrique par les Hollandais, qui en ont pris l’inspiration dans leur colonie d’Indonésie. Ainsi,  le tissu africain ainsi défini — exception faite des réappropriations ou concurrence endogènes — est une invention coloniale de l’Europe toujours à l’affût de ce qui pourrait plaire aux Noirs  — comme naguère elle nous inonda de ses eaux de vie et autres tord-boyaux infects. C’est aussi la même Europe qui dans sa représentation paternaliste d’un esprit africain naïf a conçu le principe des motifs du tissu africain avec ses images et dessins à la Douanier Rousseau. Ces soi-disant tissus africains n’étaient pas fabriqués en Afrique mais en Hollande, qui forte de son expérience indonésienne s’était illustrée dans ce commerce.

Et progressivement la mayonnaise du tissu africain a pris, et les Africains y ont pris goût.

Mais le tissu africain défini dans ce contexte historique colonial est à distinguer du pagne africain. En fait, nous limitant au seul cas du Bénin que nous connaissons bien, quels sont les tissus que l’on peut considérer comme véritablement africains avant l’irruption de cette fiction européenne du wax appelé de façon abusive « tissu africain » ?

Eh bien au Sud, les Fons, avant l’arrivée des colons, fabriquaient des tissus de couleur unie blanc la plupart du temps, traversée parfois de quelques bandes colorées. De même les Yoruba fabriquaient des tissus de couleur unie ou passés à l’indigo. Aujourd’hui dans sa représentation manichéenne du tissu, l’Occidental oppose volontiers le tissu foisonnant de couleurs et de dessins, comme l’expression d’un esprit simple et naïf, au tissu de couleur unie qui lui correspond en tant qu’esprit supérieur. Aux africains donc les tissus chamarrés, et aux Occidentaux les tissus à couleur unie. Mais en vérité ce manichéisme délirant est battu en brèche par la vérité historique, car avant l’arrivée des tissus dits africains, nos ancêtres ne fabriquaient pas des tissus chamarrés à dessins ou motifs champêtres, mais des tissus unis à motifs géométriques plus ou moins complexes.

 De nos jours, n’est-ce donc pas ironique et paradoxal que l’Africain qui prétend affirmer son identité africaine arbore des vêtements en tissu fabriqué en Hollande, sur la base d’une spéculation coloniale suborneuse entée sur l’idée raciste que le Blanc s’est toujours fait de l’ Africain ?

Adeyanju Babajide

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