Publié dans Essai

Comprendre Talon et son « Désert de Compétence »

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 Le président Talon a évoqué la thématique de la compétence dans un échange avec François Hollande à Paris, et il a ce faisant suscité un tollé au Bénin.

Une certaine presse est tombée sur lui à bras raccourcis, tandis que l’opinion elle-même est entrée en effervescence, entre les soutiens fervents de Talon qui défendent bec et ongles leur idole, et les autres qui s’estiment insultés voire humiliés par les propos du chef de l’État.

Dans son échange rituel avec le président français, Patrice Talon a dit : « le Bénin est comme un désert de compétence ». Auparavant, il avait relevé le besoin de compétence, et pour mieux élaborer sa pensée il a renchéri sur le constat de François Hollande que le Bénin avait beaucoup de talents, dont l’excellence se manifeste à l’étranger et en France.

Il ne faut pas se tromper sur la pensée du Président et lui faire un procès pour défaut de loquacité. Avant et après son élection, plus que la Rupture et le Nouveau départ que tout le monde a retenus plus facilement, les étayant et les illustrant, Patrice Talon s’est fait le chantre de la compétence. Patrice Talon est un homme plus pragmatique que bavard. Il est plus doué dans l’action discrète et efficace que dans l’analyse ou la péroraison. Il y a à coup sûr un malentendu sémantique dans le mot de compétence tel que l’utilise elliptiquement Patrice Talon, jusques et y compris dans la métaphore « désert de compétence ».

Quand vous allez dans une unité de travail au Bénin et que vous voyez que le DRH est un ancien instituteur, force est de dire que cet homme, à la place qu’il occupe est un incompétent. Certes il n’est peut-être pas incompétent en tant qu’instituteur, mais à la place de DRH il est incompétent. Il s’agit d’un désordre sociologique, d’une fantaisie autoritaire, d’une anarchie de déploiement des talents qui, au moins ces dix dernières années, a atteint un niveau jamais égalé dans l’art aveugle de mettre à des postes des hommes et des femmes qui, dans les domaines concernés et leurs catégories, ne sont pas les meilleurs – et ce n’est là bien entendu qu’un euphémisme. En clair, pris sur le vif là où ils sont, ces hommes et ces femmes sont des incompétents, ce qui ne veut pas dire en soi des gens mauvais ou sans talents. C’est ce que veut dire Talon lorsqu’à tout bout de champ il parle de compétence ; et là-dessus, il a entièrement raison. Même si d’un point de vue de la communication il serait souhaitable que le Président de la République soit moins elliptique sur une thématique qui, parce que heurtant des intérêts établis et les sensibilités, gagnerait à être mieux élaborée, mieux explicitée.

Une enquête rigoureuse ou spontanée montrerait certainement au Bénin que toute l’administration au sens large, tout le système socio-administratif de gouvernance du pays est gangrenée à 90% par ce mode pernicieux de déploiement des cadres. Souvent les gens sont nommés parce qu’ils sont amis ou parents ou clients politiques du Président, des Ministres, des députés et des hommes au pouvoir et non pas parce qu’ils sont les meilleurs de leur catégorie pour autant que leur formation — s’ils en ont jamais eue de solide — corresponde à la catégorie de leur nomination.

Dans une telle économie sociale où les valeurs sont inversées, ou à tout le moins déniées et méprisées, on comprend que le taux d’évasion vers une mobilité sociale transnationale soit très élevé. C’est pour cela que tout le monde parle des talents béninois à l’extérieur mais qu’à l’intérieur du pays, ces talents n’ont pas pion sur rue et sont ignorés par un système naturalisé de promotion autoritaire de l’incompétence.

Dans sa déclaration, M. Talon a bien stigmatisé l’administration. Et son affirmation hélas est vraie qui ne fait que décrire le désordre instauré de longue date par une pratique malsaine de nominations anarchiques basées uniquement sur le népotisme au détriment de l’exigence de compétence. Il s’agit d’un véritable problème de mœurs administratives, un cancer administratif qui ruine par métastase toute la gouvernance.

Dans sa critique qui est apparue choquante pour certains, parce que non explicitée, il faut reconnaître que conscient de la délicatesse du problème et de sa sensibilité politique et psychosociale, le chef de l’état a préféré le concept positif et soft de compétence, quitte à déplorer son désert plutôt que le concept négatif et hard de médiocrité dont malheureusement l’empire domine nos mœurs et pratiques administratives et politiques.

L’intention de Patrice Talon, dans son for intérieur, n’était pas de dire que les Béninois sont intrinsèquement incompétents — puisqu’ils reconnaît l’existence de talents formidables dans le pays — mais que le système et la philosophie de gestion des hommes ont été trop longtemps inspirés par le mépris de l’exigence de compétence. Visiblement le souci de Patrice Talon est comment faire pour inverser la tendance de cette économie socio-administrative vicieuse vers une logique plus vertueuse conforme à l’éthique anglo-saxonne du right man at the right place

 Wole Soyinka, le prix Nobel de littérature nigérian a une formule célèbre qui dit « When you fight corruption, corruption will fight you back » par laquelle il dénonce la réaction d’arrière garde de la classe des corrompus — en clair, « quand vous combattez la corruption, la corruption vous combat en retour ».

On a vu le tollé qu’a suscité la décision salutaire du gouvernement de suspendre les concours frauduleux qui sont une illustration de ce désert de compétence dont parle M. Talon. Parmi toutes sortes de bonnes raisons plus ou moins douteuses, on a vu la levée de bouclier des mécontents à tous les niveaux : lauréats putatifs, Ministres, Politiques, Conseils juridiques, citoyens ordinaires, etc…

Mutatis mutandis, alors que Talon n’a nommé personne, le combat contre la culture de médiocrité à l’origine du désert de compétence porté à son niveau le plus saharien par Yayi Boni ces dix dernières années, soulèvera un combat en retour. Réaction d’arrière-garde de la masse hétéroclite des trafiquants sociaux qui confondent gestions rationnelle du pays et profit et bon plaisir personnels sans mérite.

La seule chose qu’on peut reprocher à la communication du nouveau président, c’est peut-être son manque de préparation rigoureuse qui l’a conduite à aller étaler ce linge sale ex-familia

Adenifuja Bolaji

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2 commentaires sur « Comprendre Talon et son « Désert de Compétence » »

  1. Mon cher Bolaji, Bravo pour votre plaidoirie!
    Notre cher PAT a naïvement synthétisé le dicton populaire béninois que les cadres compétents ont déserté l’administration du Bénin de changement … Toutefois le hic, c’est la solution préconisée pour faire face à cette insuffisance de notre administration… Et pour finir toute action corrective doit se baser sur une vraie analyse de la cause fondamentale « Root Cause » de la déficience à corriger ou remédier…Les théories modernes recommandent la méthodes des  » Seven Why ou Sept Pourquoi »…Que Dieu sauve le Bénin!

  2. Eh oui, en apparence la solution pêche par excès d’infantilisme. Tellement qu’on se demande si ça ne cache pas une stratégie. J’y vois plutôt une volonté de rééquilibrage post-électoral après une campagne centrée sur le rejet de la Françafrique, donc de la France. Venir demander à la France la faveur de son trop plein de compétences tout en ventant le désert de compétence béninois c’est à mon avis une façon de faire assaut de dépendance… Nous avons beau crier notre volonté d’être indépendants, hélas force est de constater qu’il ne s’agit au mieux que d’une illusion démagogique. Dieu sauve le Bénin !

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