Publié dans Essai, nigeria

Pourquoi les Nigérians nous Zappent Gentiment

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Monsieur Kachikwu, le Ministre nigérian délégué à l’énergie et aux hydrocarbures est au centre d’une polémique  liée à la pénurie de produits pétroliers qui frappe le Nigeria depuis plusieurs semaines ; pénurie occasionnant des queues montres aux stations services, et aggravant l’épileptique fourniture du courant électrique par NEPA.

Tout récemment, agacé par les interpellations tous azimut dont il fait l’objet depuis le début de la crise, et après qu’une de ces promesses de reprise eut fait long feu, il a rétorqué dans un propos relayé par la presse qu’il n’avait pas reçu une formation de magicien. Il est vrai que le problème de la distribution de l’essence et des produits pétroliers importés par le Nigeria dont les raffineries ne fonctionnent pas au régime et en nombre requis pour assurer son autonomie, est un véritable casse-tête perclus de corruption et de dysfonctionnement tropicaux.

Il semble que mis sous pression après ses propos qui n’ont pas plu au Chef du parti au pouvoir, l’ancien gouverneur de Lagos, M. Bola Tinubu, le Ministre a fait de son mieux pour s’extirper de cette zone rouge et sortir les Nigérians du sombre tunnel de la pénurie. Mais le régime d’approvisionnement des stations services est loin d’être à son meilleur niveau. Et le Ministre Kachikwu en connaît la raison et ne s’est pas privé de le dire haut et fort, comme le font les magiciens lorsqu’ils veulent sortir un lapin de leur chapeau : la pénurie d’essence dit-il est due au déroutement des camions-citernes vers le Tchad et le Cameroun…

Autant dire qu’un bouc-émissaire peut en cacher un autre.

Pour la petite histoire, et sachant que le Cameroun et le Tchad sont des pays frontaliers du Nigeria ; sachant que les camions citernes partent de Lagos, pourquoi le Ministre n’a pas fait mention du Bénin ou du Niger qui sont les deux autres pays frontaliers du Nigeria ?

Eh oui, la question ne manque pas de sens ! Pourquoi les camions-citernes sont détournés sur le Tchad et le Cameroun, et non pas sur le Niger, et surtout le Bénin si près de leur point de départ, Lagos ?

À mon sens, la question relève de la psychologie collective.  En fait, les Nigérians sont toujours embarrassés dans les considérations d’ordre chauviniste de faire référence au Bénin. Parce que nous ne sommes pas seulement un pays frontalier, mais nous portons le nom d’une région et d’un concept historique dont ils sont les dépositaires : celui de Benin. En nous appelant Bénin, nous nous sommes incorporés à la représentation de soi des Nigérians. Tel n’est pas le cas du Ghana ou du Mali qui renvoient à des ensembles politiques historiquement situés pour ne pas dire révolus. Au Nigeria, le concept de Benin n’est pas seulement de l’histoire passée, mais une réalité incarnée par l’Etat de Edo (Naguère, Benin-Delta) et sa capitale Benin City.

Souvent, quand les Nigérians veulent faire référence à l’ouest de leur pays à l’étranger proche, ils évoquent volontiers le Togo, faisant l’impasse sur le Bénin qu’ils font mine de ne pas voir, tant il leur paraît consubstantiel. Alors, au lieu de Bénin, ils préfèrent dire Cotonou. Un Nigérian qui vient de faire un petit tour de la sous région du golfe du Bénin dira volontiers « I went to Ghana, Togo, and Cotonou »…

On comprend pourquoi le Ministre nous a zappés… gentiment… La même explication, vaut au moins d’une manière rhétorique – c’est-à-dire symbolique – pour le Niger ; car dans Nigeria n’y a-t-il pas Niger ?

Alan Basilegpo

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