Critique de l’Achat du Silence
Ces temps-ci, on parle beaucoup de l’intelligence du peuple béninois, qui serait démontrée dans son comportement lors des dernières élections, non seulement par le calme qui les a caractérisées mais aussi par la détermination que traduit leur issue.
Assurément, cette intelligence s’est exprimée par le rejet de Lionel Zinsou et la volonté de tourner la page de Yayi Boni. Rappelons qu’en 2006, le peuple avait aussi clairement manifesté son désir de tourner la page de Kérékou ; ce qui n’a pas empêché son successeur, de participer activement à l’instrumentalisation politique de sa scandaleuse héroïsation. Preuve s’il en est que la volonté du peuple, dans la main des politiques n’a qu’une durée éphémère.
Mais pour en venir à l’intelligence du peuple, il faut dire qu’elle ne rime pas forcément avec l’éthique, obligée qu’elle est de plier devant les contraintes socioéconomiques du citoyen. Sinon qu’est-ce qu’il y a d’éthique dans le fait qu’aux dernières élections, alors que les politiques authentiques ne faisaient pas défaut, le peuple ait mis en avant les trois hommes les moins politiques et les plus riches issus du monde des affaires et de l’argent ?
Ce triste constat traduit le poids immense de l’argent dans les élections, et fausse du même coup leur authenticité démocratique. Ainsi, l’argent étant devenu l’aune de la capacité politique, tout se passe comme si le gagnant est le plus riche des candidats ; même si ce constat doit être nuancé par les considérations tactiques mettant en jeu aussi bien la volonté et la qualité relative des propositions et des candidats.
La mise en jeu de l’argent par un candidat dans le processus électoral s’opère territorialement et médiatiquement ; territorialement, elle passe par l’achat du contrôle communautaire avec l’intermédiaire des fondés de pouvoir tribaux, locaux et politiques. Cela se traduit concrètement par l’achat de consciences et l’achat de votes. Médiatiquement, la mise en jeu de l’argent consiste à faire usage des médias pour naturaliser l’adhésion d’un groupe social ou d’un territoire à un candidat, sinon pour prophétiser sa victoire. La mise en jeu médiatique s’arcboute à et accompagne le conditionnement territorial par un candidat. Étant entendu que les chances de succès de cette double opération, pour un candidat et dans une localité donnés, sont inversement proportionnelles à sa distance ethnique à cette localité.
Les élections présidentielles sont donc un moment fort pour les médias et leurs acteurs, non seulement d’avoir des épinards frais, mais pour beaucoup d’entre eux, de pouvoir y mettre du beurre tout aussi frais. Il en est de même des relais vocaux, politiques ou publics, qui font la charnière entre le monde politique et l’espace médiatique.
Les relais vocaux sont aussi bien des hommes politiques médiatisés que les hommes à notoriété publique établie, et qui ont un rôle d’agent de contrôle communautaire ou national. Le candidat à l’élection présidentielle, pour optimiser ses chances de victoire, doit se rendre maître du marché des relais vocaux, et mettre dans son escarcelle les plus en vue d’entre eux. Or, compte tenu du fait que ce sont l’argent et les promesses qui déterminent la mobilité politique de ces relais vocaux, il va sans dire que le candidat le plus riche – financièrement et politiquement – sera aussi le plus riche en relais vocaux.
Plus intéressant aussi est le phénomène de la versatilité stratégique de ces relais vocaux. En effet, par rapport à la capacité de tenir ses promesses – notamment en postes, et autres faveurs politiques – le candidat le plus désirable par les relais vocaux n’est pas seulement le plus riche financièrement mais aussi celui qui, à un moment donné, est perçu comme ayant le plus de chance de l’emporter. Dès lors, la versatilité des relais vocaux se manifeste, à leur corps défendant, en fonction des issues ou données conjoncturelles du processus électoral.. Ainsi, tel relais politique hurlant son soutien pour tel candidat avant le premier tour, peut se trouver réquisitionné par tel autre candidat plus galetteux ou plus séduisant du second tour. D’où le changement d’écurie au pied levé. Si, du point de vue du jeu des alliances, cette transhumance reste harmonieuse – comme dans le cas par exemple d’un soutien vocal de Koupaki, appelé au second tour à soutenir Talon – le relais politique vocal peut continuer à faire ce qu’il sait faire le mieux : hurler, jaboter, prêcher, vendre, chanter les mérites de sa nouvelle idole en restant pour ainsi dire droit dans ses bottes. Mais que se passe-t-il lorsque quelqu’un qui a commencé avant le premier tour à appeler à voter pour Ajavon ou Koupaki, est réquisitionné entre les deux tours sinon – comme cela est arrivé pour un certain nombre d’entre eux –avant même l’issue du premier tour, pour faire partie de l’écurie des louangeurs de Zinsou ? La seule attitude cohérente qu’un tel relais vocal peut observer est le silence, aussi bien dans son intérêt moral que dans l’intérêt médiatique de sa nouvelle idole de circonstance. Ainsi, cette personne sera payée ou négociera son silence contre une promesse politique. Quand le silence d’un relais vocal devient de l’or au point d’être mis à prix, alors il s’agit d’un achat de silence, qui est une forme d’achat de conscience active. L’achat de silence est la forme visible de la versatilité des hommes politiques, là où l’achat de conscience ou de votes est la forme invisible non pas seulement de la versatilité mais aussi et surtout de la concession de la liberté citoyenne.
Au cours des élections présidentielles qui viennent de s’achever, l’observateur attentif de la vie politique nationale a pu observer cette curieuse succession de silences insolites et d’aboiements des relais vocaux. Les exemples en sont légions. Tel soutien tonitruant de Sébastien Ajavon dans un département donné, tout à coup, à deux semaines du premier tour, s’éteint, se mure dans un silence intrigant, fait le mort. Ni dans les deux semaines qui ont précédé le premier tour ni entre les deux tours, il n’a fait entendre le moindre murmure dans un sens ou dans un autre. C’est qu’entre temps il a été gentiment approché par l’équipe de Zinsou qui lui a proposé un deal alléchant à une seule condition : se taire !
De même, tel contempteur véhément qui n’avait pas de mots assez durs contre Zinsou et son dessein néocolonial, tout d’un coup, avant et après le premier tour, se découvre une âme de mort. Étonnant n’est-ce pas ? Qu’un tel homme ne dise rien au second tour à la rigueur on peut le comprendre s’il est en délicatesse avec la candidature de Talon, mais comment comprendre qu’il se soit éteint avant même le premier tour ?
Plus stupéfiant et mystérieux encore, est le cas de l’un des soutiens de toute première heure de Patrice Talon dans la diaspora, avant même que Yayi Boni ne songe à jeter Zinsou dans l’arène électorale béninoise. En raison de son image à très forte valeur ajoutée dans la diaspora, cet homme considéré comme une image éponyme de la diaspora française, a été approché par l’équipe de Zinsou qui, par ses promesses alléchantes, est parvenue à l’anesthésier avant même le premier tour. Un homme qui avait commencé à se faire l’avocat de Talon avant tout le monde dans la diaspora française, peut-il, sans crier gare se mettre à hurler en faveur de Zinsou sans choquer cette même diaspora qu’il démarchait naguère passionnément en faveur de Talon ? La seule réponse à cette situation faussement cornélienne est le silence absolu.
Au-delà du fait que ceux qui même après l’avoir pourfendue se sont ralliés à la candidature de Lionel Zinsou avant ou entre les deux tours sont des agents potentiels de la Françafrique – écrivains putatifs, journalistes, chroniqueurs, hommes politiques, etc…– l’intérêt personnel est un facteur déterminant dans la versatilité des relais vocaux.
Au total, comme le montre l’achat de conscience ou de silence, l’argent reste l’élément dominant des élections dans notre démocratie, au mépris des idées ou de l’éthique. Certes, aux dernières élections présidentielles, ne serait-ce qu’en se levant comme un seul homme pour défendre l’indépendance du pays menacée, le peuple a montré qu’il était aussi capable d’agir pour des idées et des valeurs. Mais la prépondérance décisive dans les élections du poids de l’argent que soulignent l’achat de conscience et sa variante pernicieuse, l’achat du silence, montre que sous le rapport des idées et des valeurs, il y a encore loin de la coupe aux lèvres.
Adenifuja Bolaji
![]()